Régulation et éthique

Pourquoi Elon Musk poursuit OpenAI, le laboratoire qu’il a cofondé en 2015

Elon Musk accuse OpenAI d’avoir renié la mission d’intérêt général affichée lors de sa création en 2015. Sa plainte, désormais dirigée aussi contre Microsoft, met au jour un conflit sur la gouvernance, le financement et l’ouverture des modèles d’IA. Voici ce que le dossier permet réellement d’établir au 6 février 2025.

Un tribunal face à des bureaux d’IA, illustration du conflit judiciaire entre OpenAI, Microsoft et Elon Musk.
Illustration : Actu.ai

Elon Musk a participé à la naissance d’OpenAI, mais il est aujourd’hui l’un de ses adversaires les plus déterminés. Le patron de Tesla, SpaceX et xAI estime que le laboratoire à l’origine de ChatGPT a dévié de sa trajectoire initiale : développer une intelligence artificielle au bénéfice de l’humanité, sans être guidé par la recherche du profit. OpenAI répond que cette ambition exige justement des moyens financiers et informatiques hors de portée d’une simple organisation caritative.

Derrière cette confrontation se joue bien davantage qu’un différend personnel entre Elon Musk et Sam Altman. Le procès pose une question centrale pour l’ensemble du secteur : comment financer des modèles d’IA de plus en plus coûteux tout en préservant une gouvernance réellement tournée vers l’intérêt général ?

Une plainte relancée et élargie à Microsoft

Le conflit judiciaire ne commence pas en 2025. Le 29 février 2024, Elon Musk dépose une première plainte contre OpenAI, son dirigeant Sam Altman et son président Greg Brockman. Il la retire toutefois en juin, sans que l’affaire soit tranchée sur le fond. Cette décision lui laisse la possibilité de revenir devant les tribunaux avec un dossier remanié.

C’est ce qu’il fait en août 2024, en relançant son action devant un tribunal fédéral de Californie. En novembre, une version modifiée de la plainte élargit encore le périmètre du litige. Microsoft, partenaire technologique et financier majeur d’OpenAI, est alors visé par la procédure. xAI, la société d’intelligence artificielle fondée par Musk, est également associée à cette offensive judiciaire.

DateÉtape du conflitCe qu’il faut retenir
Décembre 2015Création d’OpenAIMusk figure parmi les cofondateurs du laboratoire, alors organisé comme une structure non lucrative.
2018Départ d’Elon MuskIl quitte le conseil d’administration d’OpenAI et devient progressivement l’un de ses critiques.
2019Mise en place d’une filiale à profit plafonnéOpenAI adopte une structure permettant de rémunérer des investisseurs, sous le contrôle de son entité non lucrative.
29 février 2024Première plainte de MuskIl accuse OpenAI et ses dirigeants de s’être écartés de leur mission d’origine.
Juin 2024Retrait de la plainteMusk met fin à cette première procédure sans jugement sur le fond.
Août et novembre 2024Nouvelle procédure et plainte amendéeL’action est relancée, puis étendue notamment à Microsoft.

Au 6 février 2025, il faut donc distinguer les allégations de la réalité judiciaire : Musk a bien engagé une action contre OpenAI et Microsoft, mais aucune décision n’a encore conclu que le laboratoire avait violé ses obligations.

Quelle était la mission d’OpenAI à sa création ?

OpenAI naît en 2015 avec une promesse forte : faire progresser l’intelligence artificielle de manière à ce qu’elle bénéficie à l’humanité dans son ensemble. Cette ambition s’inscrit dans un contexte de montée en puissance de Google, de Facebook et d’autres géants technologiques dans la recherche en IA. Pour ses fondateurs, dont Elon Musk, Sam Altman et Greg Brockman, il s’agit alors de créer un contrepoids indépendant.

L’organisation est initialement une structure à but non lucratif. Elle affiche une vocation de recherche et de diffusion des connaissances, loin du modèle classique de la start-up financée par des investisseurs cherchant un retour rapide sur leur mise. OpenAI publie alors plusieurs travaux de recherche et outils en accès libre, ce qui contribue à l’image d’un laboratoire ouvert.

Mais cette mission générale ne répond pas, à elle seule, à une question juridique décisive : existait-il un contrat contraignant imposant à OpenAI de rendre publics tous ses futurs modèles ? C’est l’un des nœuds de l’affaire.

La croissance du coût des modèles change rapidement l’équation. Entraîner des systèmes à grande échelle demande des puces spécialisées, de vastes centres de données, de l’électricité et des équipes de recherche très qualifiées. En 2019, OpenAI crée donc une entité commerciale à profit plafonné, tout en maintenant le contrôle de l’organisation non lucrative sur l’ensemble.

Pour Musk, cette évolution constitue le début d’une dérive. Pour OpenAI, elle répond à une contrainte matérielle : rester à la pointe de la recherche sans disposer des ressources financières des géants du numérique.

Ce qu’Elon Musk reproche précisément à OpenAI

Au cœur de la plainte, Elon Musk soutient que les dirigeants d’OpenAI ont trahi ce qu’il présente comme un accord fondateur. Selon lui, le laboratoire devait demeurer fidèle à une mission non lucrative et développer ses technologies de manière ouverte, dans l’intérêt du public plutôt qu’au service d’un partenaire commercial.

Musk vise en particulier Sam Altman et Greg Brockman, deux autres cofondateurs. Il leur reproche d’avoir construit une organisation dont les produits les plus stratégiques, et notamment GPT-4, serviraient prioritairement les intérêts d’acteurs privés. Il conteste aussi l’influence acquise par Microsoft grâce à son partenariat avec OpenAI.

L’absence de publication complète de GPT-4 est un point emblématique de son argumentation. Présenté en mars 2023, ce modèle n’a pas été distribué avec ses poids, ni avec des détails exhaustifs sur son architecture et son entraînement. OpenAI a publié un rapport technique, mais a expliqué limiter certaines informations en raison de considérations concurrentielles et de sécurité.

Musk y voit une rupture avec l’esprit d’ouverture des débuts. Il demande en substance que les bénéfices tirés de technologies issues d’OpenAI ne soient pas captés par une grande entreprise privée et que le laboratoire soit empêché de poursuivre une trajectoire qu’il juge contraire à sa mission.

Le désaccord fondamental entre Elon Musk et OpenAI

La thèse d’Elon Musk

  • OpenAI aurait dû rester fidèle à une mission strictement non lucrative.
  • Les modèles majeurs, dont GPT-4, auraient dû être beaucoup plus ouverts.
  • Le partenariat avec Microsoft aurait dénaturé l’indépendance du laboratoire.
  • Les dirigeants auraient privilégié les intérêts commerciaux au détriment du bien commun.

La réponse d’OpenAI

  • Les capacités de calcul nécessaires à l’IA exigent des financements considérables.
  • La structure à profit plafonné devait soutenir la mission, non l’abandonner.
  • L’entité non lucrative conserve un rôle de gouvernance sur l’organisation.
  • Les documents publiés par OpenAI contestent l’interprétation de Musk sur les engagements initiaux.

Microsoft et GPT-4, le cœur économique du désaccord

Le partenariat entre OpenAI et Microsoft est devenu le symbole le plus visible de la transformation du laboratoire. Microsoft a engagé des investissements majeurs dans OpenAI, pour un total couramment évalué à environ 13 milliards de dollars. Le groupe fournit aussi une infrastructure informatique déterminante via sa plateforme de cloud Azure.

Cette relation donne à Microsoft une place singulière dans l’écosystème de l’IA générative. Les modèles d’OpenAI sont intégrés ou proposés dans plusieurs produits et services du groupe américain, tandis que Microsoft met à disposition les capacités de calcul nécessaires à leur entraînement et à leur déploiement à grande échelle.

Pour Musk, cette interdépendance est incompatible avec l’idée d’un laboratoire indépendant voué à l’intérêt général. Sa plainte décrit OpenAI comme une organisation devenue, de fait, trop étroitement liée à Microsoft. L’enjeu n’est pas seulement financier : il concerne aussi le contrôle de technologies susceptibles d’avoir un impact considérable sur l’économie, l’éducation, la création et le travail.

Il est toutefois important de nuancer une idée souvent avancée dans le débat. GPT-4 n’est pas un outil exclusivement réservé à Microsoft. Le modèle a notamment été proposé au public via ChatGPT et aux développeurs via des interfaces de programmation. En revanche, OpenAI n’a pas rendu publics tous les composants permettant de le reproduire ou de l’étudier indépendamment.

La défense d’OpenAI : financer une ambition devenue très coûteuse

OpenAI rejette la lecture défendue par Elon Musk. L’organisation soutient que son évolution répondait à la nécessité de réunir des capitaux massifs et des infrastructures de calcul capables de rivaliser avec les plus grands groupes technologiques. Selon elle, la structure à profit plafonné créée en 2019 ne signifie pas l’abandon de sa mission, puisque l’entité non lucrative conserve un rôle de contrôle.

OpenAI a également rendu publics des courriels et documents internes afin de contester le récit de Musk. Dans sa version des faits, ces échanges montrent que le cofondateur était lui-même conscient des besoins financiers considérables du laboratoire. OpenAI affirme aussi que Musk a, à l’époque, envisagé différentes options de contrôle et de financement, y compris un rapprochement avec Tesla.

Ces éléments ne tranchent pas automatiquement le litige. Ils sont néanmoins essentiels pour la justice, car ils pourraient éclairer la nature des discussions entre fondateurs. Un tribunal devra notamment déterminer si les engagements invoqués par Musk relevaient d’une promesse morale et publique, d’une orientation stratégique, ou d’un accord juridiquement applicable.

La situation institutionnelle d’OpenAI rend le dossier encore plus sensible. En décembre 2024, l’organisation a annoncé son intention de faire évoluer sa branche commerciale vers une société d’intérêt public, ou Public Benefit Corporation, dans le Delaware. La structure non lucrative doit rester impliquée dans le nouvel ensemble. Pour les détracteurs d’OpenAI, ce projet nourrit les craintes d’une commercialisation accrue. Pour l’entreprise, il s’agit d’adapter sa gouvernance à la course mondiale aux investissements et aux capacités de calcul.

Pourquoi l’issue judiciaire est difficile à prévoir

La procédure ne portera pas sur une question abstraite, celle de savoir si OpenAI est encore assez « ouverte ». Elle devra s’appuyer sur des règles précises du droit des contrats, du droit des sociétés, des obligations des dirigeants et, selon les chefs de demande, de la concurrence.

Musk devra notamment convaincre la justice qu’un accord imposait effectivement à OpenAI de rester non lucrative ou de publier ses technologies selon les modalités qu’il défend. OpenAI soutient à l’inverse que sa structure et ses choix de diffusion sont compatibles avec sa mission, et que les besoins du développement de l’IA justifient son modèle économique.

La situation de Musk est particulière. Il est cofondateur, donateur initial et ancien administrateur, mais il a quitté OpenAI en 2018. Son rôle passé donne du poids politique et médiatique à ses critiques, sans suffire à établir un droit de regard permanent sur les décisions ultérieures du laboratoire.

Microsoft, de son côté, pourrait être concerné si la justice considérait que son partenariat a contribué à une violation des obligations d’OpenAI. Mais le simple fait d’investir dans un laboratoire ou de fournir son cloud ne démontre pas, en soi, une faute juridique. Là encore, tout dépendra des documents, des obligations reconnues par le tribunal et des preuves produites par les parties.

Ce qu’il faut surveiller

Le premier élément à suivre est la réponse formelle des défendeurs aux demandes remaniées de Musk, puis les éventuelles décisions de procédure. Avant même un procès au fond, le tribunal peut être amené à examiner si certaines accusations reposent sur une base juridique suffisante pour continuer.

Le deuxième enjeu concerne la future structure d’OpenAI. Son projet de transformation en société d’intérêt public sera observé de près par les investisseurs, les régulateurs et les acteurs de la recherche. Il pose une question appelée à se généraliser : une organisation peut-elle concilier une mission d’intérêt général avec des besoins de financement qui se comptent en milliards de dollars ?

Enfin, cette affaire rappelle que la transparence en IA n’est pas binaire. Publier un outil, ouvrir une interface ou partager des résultats de recherche ne produit pas le même niveau d’accès que la diffusion complète d’un modèle. Le jugement attendu ne décidera pas seul de l’avenir de l’IA ouverte, mais il pourrait influencer durablement la manière dont les laboratoires formulent leurs promesses, organisent leur gouvernance et négocient leurs partenariats.

Questions fréquentes

Pourquoi Elon Musk poursuit-il OpenAI ?

Elon Musk estime qu’OpenAI a abandonné sa mission initiale, présentée en 2015 comme non lucrative et tournée vers le bénéfice de l’humanité. Il reproche notamment à l’organisation d’avoir privilégié une stratégie commerciale étroitement liée à Microsoft et de ne pas avoir ouvert GPT-4 comme il l’aurait attendu.

Elon Musk a-t-il fondé OpenAI avec Sam Altman ?

Oui. Elon Musk fait partie des cofondateurs d’OpenAI en 2015, aux côtés notamment de Sam Altman et Greg Brockman. Il a quitté le conseil d’administration en 2018. Son rôle dans la création du laboratoire est central dans son argument : il affirme connaître les intentions qui présidaient à la naissance de l’organisation.

OpenAI avait-il promis de rendre tous ses modèles open source ?

OpenAI s’est initialement présenté comme un laboratoire non lucratif souhaitant diffuser largement les bénéfices de l’IA. Mais la question du procès est de savoir si cette orientation constituait une obligation contractuelle imposant de publier intégralement tous les futurs modèles. Au 6 février 2025, aucun tribunal n’a validé cette interprétation.

Quel est le rôle de Microsoft dans le procès contre OpenAI ?

Microsoft est le principal partenaire financier et technologique d’OpenAI. Le groupe a investi environ 13 milliards de dollars et fournit une grande partie de l’infrastructure cloud utilisée par le laboratoire. Musk estime que cette relation a transformé OpenAI en acteur commercial dépendant de Microsoft, ce que les entreprises contestent.

OpenAI est-il encore une organisation à but non lucratif ?

OpenAI conserve une entité non lucrative qui contrôle historiquement sa branche commerciale à profit plafonné. Toutefois, l’organisation a annoncé en décembre 2024 un projet d’évolution de cette branche vers une société d’intérêt public du Delaware. Cette transformation envisagée est au cœur des interrogations sur sa gouvernance future.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. OpenAI, réponse et documents publiés sur le différend avec Elon Muskopenai.com/index/openai-elon-musk
  2. Microsoft, annonce de l’extension du partenariat avec OpenAI en janvier 2023blogs.microsoft.com/blog/2023/01/23/microsoftandopenaiextendpartnership
  3. PACER, portail officiel d’accès aux dossiers des tribunaux fédéraux américainspacer.uscourts.gov
  4. Reuters, couverture des procédures judiciaires et du secteur technologiquewww.reuters.com/technology