Entreprises et marchés

Elon Musk attaque le projet lucratif d’OpenAI et relance le débat sur sa mission

Elon Musk juge « profondément injuste » le projet qui ferait évoluer OpenAI vers une structure davantage lucrative. Cofondateur de l’organisation en 2015, il voit dans cette trajectoire une rupture avec sa mission initiale. Derrière la polémique, la question est celle du financement, du contrôle et de l’intérêt général dans l’IA.

Réunion de dirigeants autour de documents de gouvernance, avec un centre de données visible à l’arrière-plan.
Illustration : Actu.ai

Elon Musk n’a jamais caché son désaccord avec la direction prise par OpenAI. Le 25 septembre 2024, alors que des informations faisaient état d’un projet de réorganisation plus nettement tourné vers le profit, l’entrepreneur a de nouveau attaqué l’organisation qu’il avait contribué à créer. À ses yeux, ce changement est « profondément injuste », parce qu’il éloignerait OpenAI de l’ambition qui avait présidé à sa naissance : développer une intelligence artificielle bénéfique pour l’humanité.

Cette déclaration ne résume pas un simple différend entre anciens partenaires de la Silicon Valley. Elle remet au premier plan une question qui traverse désormais toute l’industrie de l’IA générative : comment financer des modèles toujours plus coûteux sans abandonner la mission d’intérêt général, ni concentrer trop de pouvoir entre les mains d’acteurs privés ?

Pourquoi Elon Musk reproche-t-il à OpenAI son virage lucratif ?

Elon Musk fait partie des cofondateurs d’OpenAI, lancée en 2015 sous la forme d’une organisation à but non lucratif. L’objectif affiché était alors ambitieux : faire en sorte que l’intelligence artificielle générale, souvent désignée par le sigle AGI, profite à l’ensemble de l’humanité.

L’AGI désigne une IA hypothétique capable d’accomplir, dans de nombreux domaines, des tâches intellectuelles comparables à celles d’un humain. Elle ne correspond pas aux assistants conversationnels actuels, même très performants, mais cette perspective structure les discours et les décisions des grands laboratoires. Pour Musk, une technologie potentiellement aussi puissante devrait être développée dans un cadre particulièrement protecteur pour le public.

L’entrepreneur a quitté le conseil d’administration d’OpenAI en 2018, sur fond de divergences croissantes quant à la trajectoire de l’organisation. Depuis, le fossé s’est considérablement creusé. OpenAI est devenu l’un des noms les plus visibles de l’IA mondiale grâce à ChatGPT et à ses modèles de langage, avec une activité commerciale qui comprend notamment des abonnements, des services destinés aux entreprises et des licences technologiques.

La critique formulée par Musk porte moins sur l’existence même d’un produit payant que sur la nature de la gouvernance. Selon lui, une structure créée pour servir l’intérêt général ne devrait pas pouvoir évoluer vers un modèle qui permettrait à des investisseurs et à des dirigeants de tirer davantage de valeur financière de ses activités.

OpenAI est-elle déjà une entreprise à but lucratif ?

La réponse exige une nuance importante. OpenAI n’est plus, depuis longtemps, une organisation financée uniquement par des dons ou par des subventions. En 2019, elle a créé une structure appelée OpenAI LP, conçue pour attirer les capitaux nécessaires au développement de systèmes d’IA avancés. Cette entité se présentait comme une structure à profits plafonnés, ou « capped-profit ».

Ce montage visait à résoudre une difficulté concrète. L’entraînement des grands modèles nécessite des infrastructures informatiques considérables, des puces spécialisées, de l’électricité, des données, des équipes de recherche et des ingénieurs hautement qualifiés. Ces dépenses dépassent largement les capacités habituelles d’une organisation non lucrative classique.

Dans l’architecture alors mise en place, l’organisation à but non lucratif conservait le contrôle de la structure opérationnelle. Le plafond de rendement devait, en théorie, limiter la logique de maximisation financière qui caractérise une entreprise traditionnelle. C’est précisément cette différence qui est au cœur de la controverse actuelle.

Les informations rapportées en septembre 2024 évoquent en effet un projet de transformation de l’activité principale d’OpenAI en public benefit corporation, ou société à mission d’intérêt public, tandis que l’organisation non lucrative conserverait une participation financière. Une telle structure reste une société à but lucratif, mais elle est censée intégrer une finalité d’intérêt général dans sa gouvernance.

DateÉtapeCe que cela change
2015Création d’OpenAI comme organisation à but non lucratifLa mission affichée est de faire bénéficier l’humanité d’une IA avancée.
2018Départ d’Elon Musk du conseil d’administrationMusk n’exerce plus de rôle officiel dans la gouvernance d’OpenAI.
2019Création d’OpenAI LP, une structure à profits plafonnésOpenAI peut attirer des financements privés tout en restant contrôlée par le non lucratif.
Février 2024Première plainte de Musk contre OpenAILe conflit sur la mission, la gouvernance et la commercialisation devient judiciaire.
Juin 2024Retrait volontaire de cette première plainteLa procédure s’interrompt provisoirement, sans régler le désaccord de fond.
Août 2024Nouvelle plainte engagée par MuskLes accusations contre OpenAI et Microsoft sont reformulées dans une nouvelle procédure.
Septembre 2024Projet de réorganisation lucrative rapporté dans la presseLe débat se déplace vers l’avenir du contrôle exercé par l’entité non lucrative.

Que changerait une public benefit corporation pour OpenAI ?

Une public benefit corporation n’est pas une fondation ni une association. Il s’agit d’une entreprise qui peut réaliser des profits et accueillir des investisseurs, tout en ayant l’obligation de prendre en considération une mission d’intérêt public définie dans ses statuts. En pratique, cela peut donner davantage de place à des objectifs sociaux ou environnementaux que dans une société classique, principalement guidée par la création de valeur pour ses actionnaires.

Cela ne signifie pas qu’une telle structure élimine les conflits d’intérêts. Toute la difficulté tient à la façon dont les objectifs sont rédigés, aux pouvoirs effectifs du conseil d’administration, aux droits accordés aux actionnaires et à la transparence envers le public. Une mission généreuse inscrite dans des statuts ne suffit pas, à elle seule, à imposer des choix prudents face à une concurrence technologique et financière intense.

Dans le cas d’OpenAI, le point décisif est donc le suivant : qui contrôlera réellement les décisions importantes ? Il peut s’agir de la publication ou non d’un modèle très puissant, des règles d’accès à certains outils, de la sécurité des systèmes, de la distribution des revenus ou encore de la place laissée aux investisseurs.

La gouvernance d’OpenAI : le changement envisagé en perspective

Organisation contrôlante non lucrative

  • La mission d’intérêt général est placée au centre de la structure.
  • L’entité à but non lucratif contrôle la branche opérationnelle.
  • Le modèle à profits plafonnés vise à limiter le rendement financier.
  • La légitimité repose sur l’idée d’une IA développée au bénéfice de tous.

Public benefit corporation envisagée

  • L’activité opérationnelle deviendrait une société à but lucratif.
  • La société devrait concilier intérêt public et intérêts économiques.
  • L’organisation non lucrative conserverait une participation financière.
  • L’équilibre réel dépendrait des statuts et des pouvoirs de gouvernance.

Pourquoi ce conflit s’est-il aussi retrouvé devant les tribunaux ?

Le différend ne se limite pas aux déclarations publiques. En février 2024, Elon Musk a intenté une action en justice contre OpenAI, son dirigeant Sam Altman et d’autres responsables. Il soutenait notamment que l’organisation s’était écartée de ses engagements fondateurs en privilégiant une trajectoire commerciale. La procédure a été retirée par Musk en juin 2024.

L’affaire a toutefois rebondi au début du mois d’août 2024, avec une nouvelle plainte visant notamment OpenAI et Microsoft. Musk y conteste une évolution qu’il présente comme une rupture avec l’esprit d’origine de l’organisation. OpenAI a, de son côté, défendu sa trajectoire dans des communications publiques antérieures, en faisant valoir que les ressources financières sont indispensables pour poursuivre ses travaux et que sa mission demeure orientée vers le bénéfice de l’humanité.

À la date du 26 septembre 2024, ce bras de fer ne permet donc pas d’établir qu’un changement de structure sera effectivement réalisé, ni de préjuger de l’issue judiciaire. Il montre en revanche à quel point les promesses de gouvernance faites au démarrage des laboratoires d’IA peuvent devenir centrales lorsque ces laboratoires acquièrent une influence économique considérable.

Le profit est-il incompatible avec une IA responsable ?

L’opposition entre intérêt général et activité commerciale est réelle, mais elle ne se résume pas à une alternative binaire. Développer et exploiter des systèmes d’IA à grande échelle demande des investissements massifs. Sans revenus ou capitaux privés, un laboratoire aurait beaucoup plus de mal à louer de la puissance de calcul, recruter des équipes et assurer la maintenance de ses produits.

À l’inverse, la recherche de rentabilité peut modifier les priorités. Elle peut inciter à accélérer le lancement de produits, à verrouiller l’accès à certaines technologies, à concentrer les données et les infrastructures, ou à donner aux investisseurs une influence croissante. Dans le domaine de l’IA, cette tension est accentuée par la vitesse de diffusion des outils : un modèle mis à disposition de millions de personnes peut avoir des effets sociaux, économiques et informationnels à grande échelle.

La question pertinente n’est donc pas seulement de savoir si OpenAI peut gagner de l’argent. Il faut aussi examiner les garde-fous qui accompagnent cette recherche de revenus :

  • la capacité du conseil d’administration à arbitrer contre des intérêts financiers immédiats ;
  • les engagements concrets en matière de sûreté, d’évaluation et de déploiement progressif ;
  • la transparence sur les objectifs de gouvernance et les partenariats majeurs ;
  • l’existence de règles publiques applicables à tous les acteurs, et pas seulement d’engagements volontaires.

Un débat qui dépasse largement OpenAI et Elon Musk

La controverse intervient dans une période où la régulation de l’IA s’accélère. Dans l’Union européenne, le règlement sur l’intelligence artificielle, souvent appelé AI Act, est entré en vigueur le 1er août 2024. Son application sera progressive, avec des obligations qui varieront selon les usages et les niveaux de risque. Aux États-Unis comme dans d’autres grandes régions du monde, les autorités cherchent également à encadrer la sécurité, la transparence et les effets de l’IA sur la concurrence et les droits des citoyens.

Ces textes ne tranchent pas directement la question du statut juridique idéal d’un laboratoire. Ils peuvent néanmoins imposer des obligations qui limitent les effets d’une course au marché : documentation technique, exigences de sécurité, information des utilisateurs, responsabilités des fournisseurs et contrôle de certains usages à risque.

Le cas d’OpenAI est emblématique parce qu’il concentre plusieurs réalités de l’IA contemporaine : une mission initialement non lucrative, des coûts industriels très élevés, des produits utilisés par le grand public, des partenaires majeurs et une concurrence mondiale féroce. Il rappelle aussi que les structures juridiques ne sont pas de simples détails administratifs. Elles déterminent qui décide, qui supporte les risques et qui bénéficie des gains.

Ce qu’il faut surveiller après septembre 2024

Les prochains mois devront d’abord éclaircir la forme exacte de la réorganisation envisagée par OpenAI. Il faudra notamment savoir quel rôle conserverait l’organisation non lucrative, quelle part économique elle détiendrait et quels pouvoirs elle garderait sur les décisions stratégiques. Ces éléments compteront davantage que l’étiquette juridique seule.

L’évolution de la procédure engagée par Elon Musk constituera un second point d’attention. Au-delà de ses chances judiciaires, elle oblige OpenAI à répondre à une interrogation très concrète : comment démontrer qu’une entreprise devenue centrale dans l’IA continue de respecter l’objectif public dont elle se réclame ?

Enfin, cette affaire pourrait devenir un précédent pour les autres laboratoires. À mesure que les modèles gagnent en puissance et que leurs coûts augmentent, beaucoup devront arbitrer entre financements privés, contrôle de la mission, sécurité technique et pression concurrentielle. Le débat lancé par Musk ne se limite donc pas à une querelle d’anciens cofondateurs. Il porte sur les règles qui encadreront l’une des technologies les plus structurantes des prochaines années.

Questions fréquentes

Pourquoi Elon Musk critique-t-il OpenAI en septembre 2024 ?

Elon Musk estime qu’OpenAI s’éloigne de sa mission d’origine, formulée lors de sa création en 2015 : développer une IA bénéfique pour l’humanité. Réagissant au projet de réorganisation davantage tournée vers le profit, il a qualifié cette évolution de « profondément injuste ». Il conteste surtout les effets possibles sur la gouvernance et le contrôle de l’organisation.

Elon Musk a-t-il fondé OpenAI ?

Oui. Elon Musk a fait partie des cofondateurs d’OpenAI en 2015. Il a ensuite quitté le conseil d’administration en 2018 et n’occupe plus de fonction officielle au sein de l’organisation. Son rôle initial explique pourquoi il revendique un intérêt particulier pour la mission et les principes de gouvernance d’OpenAI.

OpenAI est-elle une organisation à but non lucratif ou une entreprise ?

OpenAI repose sur une architecture hybride. Elle a été créée comme organisation à but non lucratif, puis a mis en place en 2019 une structure opérationnelle à profits plafonnés pour financer ses travaux. Le projet rapporté en septembre 2024 viserait à faire évoluer cette activité en public benefit corporation, tout en conservant une participation non lucrative.

Qu’est-ce qu’une public benefit corporation ?

Une public benefit corporation est une société à but lucratif qui inscrit aussi une mission d’intérêt public dans sa gouvernance. Elle peut lever des fonds et distribuer des gains, mais ses dirigeants sont censés prendre en compte d’autres intérêts que ceux des actionnaires. Son efficacité dépend toutefois de ses statuts, de son conseil d’administration et de ses obligations de transparence.

Elon Musk a-t-il porté plainte contre OpenAI ?

Oui. Musk a déposé une première plainte contre OpenAI en février 2024, avant de la retirer volontairement en juin. Il a engagé une nouvelle action au début d’août 2024, visant notamment OpenAI et Microsoft. Cette procédure repose sur des accusations contestées et aucune décision de justice ne permet, au 26 septembre 2024, d’en tirer une conclusion définitive.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. OpenAI, réponse publique aux accusations d’Elon Musk, mars 2024openai.com/index/elon-musk-wanted-an-openai-for-profit
  2. Reuters, couverture du projet de restructuration d’OpenAI en septembre 2024www.reuters.com
  3. OpenAI, informations institutionnelles sur sa structure et sa missionopenai.com/our-structure