Cinéma britannique : le BFI alerte sur l’IA, les scénarios et l’emploi
Le British Film Institute alerte sur l’exploitation de 130 000 scénarios de films et de séries pour entraîner des modèles d’IA. Son rapport défend un système d’autorisation préalable et de licences, tout en soulignant les promesses de la technologie pour la production, à condition de mieux protéger les auteurs et les travailleurs.

Pour le cinéma britannique, l’intelligence artificielle n’est plus seulement une promesse d’outils plus rapides ou de nouveaux effets visuels. Elle pose désormais une question beaucoup plus concrète : qui peut utiliser les œuvres qui ont nourri la création audiovisuelle, à quelles conditions et avec quelle rémunération ? Dans un rapport publié en juin 2025, le British Film Institute, ou BFI, alerte sur le risque que le développement de l’IA fragilise à la fois les droits des auteurs, les premiers emplois du secteur et les modèles économiques qui financent films et séries.
L’institution ne décrit pas un refus de principe de l’IA. Elle reconnaît au contraire que ces technologies peuvent accélérer certaines étapes de production et élargir l’accès aux outils de création. Mais elle appelle à fixer des règles avant que les pratiques d’entraînement des modèles et l’automatisation de certaines tâches ne modifient durablement les conditions de travail et la valeur des œuvres.
130 000 scénarios au cœur de la controverse
Le chiffre mis en avant par le BFI est considérable : des entreprises d’intelligence artificielle exploiteraient 130 000 scénarios de films et de séries afin d’entraîner leurs modèles. Un scénario ne se limite pas à une suite de dialogues. Il contient une structure narrative, des personnages, des descriptions de scènes, un rythme, des choix de mise en scène et, parfois, des éléments issus de longues années de travail d’écriture et de réécriture.
Pour comprendre l’enjeu, il faut distinguer deux moments. Lors de l’entraînement, un modèle d’IA analyse un très grand volume de textes pour apprendre des régularités statistiques dans la langue et les formes narratives. Lorsqu’un utilisateur lui demande ensuite de produire un synopsis, des dialogues ou une scène, le système génère une nouvelle réponse à partir de ce qu’il a appris. Cela ne signifie pas mécaniquement qu’il restitue un scénario à l’identique. Mais l’utilisation initiale de contenus protégés soulève une question centrale de droit d’auteur : les titulaires de droits ont-ils donné leur accord, et perçoivent-ils une contrepartie ?
C’est précisément ce point que le BFI considère comme déterminant. Le rapport s’inquiète d’usages réalisés sans autorisation ni compensation des auteurs et autres détenteurs de droits. Pour une industrie où les revenus tirés des licences, des ventes et des exploitations successives d’une œuvre constituent un élément essentiel du financement, une telle pratique peut éroder la valeur du travail créatif avant même qu’un film ou une série n’atteigne le public.
| Sujet | Ce que souligne le BFI | Enjeu pour le secteur audiovisuel |
|---|---|---|
| Données d’entraînement | 130 000 scénarios seraient exploités par des entreprises d’IA | Vérifier l’autorisation des titulaires de droits et leur rémunération |
| Emploi | Des tâches d’écriture, de traduction et d’effets visuels peuvent être automatisées | Préserver les postes d’accès à la profession et les parcours de carrière |
| Formation | Une « carence critique » de compétences liées à l’IA est constatée | Permettre aux salariés et freelances de s’adapter aux nouveaux outils |
| Innovation | L’IA peut fluidifier la production et ouvrir des possibilités créatives | Encadrer ses usages pour ne pas affaiblir les modèles économiques existants |
Le débat ne porte donc pas uniquement sur la qualité des textes produits par les machines. Il concerne aussi la provenance des données qui permettent à ces outils d’exister. Pour les auteurs, producteurs et diffuseurs, l’absence de règles claires peut créer une situation paradoxale : financer et publier une œuvre, puis voir cette œuvre alimenter des systèmes susceptibles de concurrencer certaines prestations créatives, sans accord préalable.
Pourquoi les industries créatives réclament un régime d’opt-in
Face à cette situation, les acteurs des industries créatives britanniques réclament un régime d’opt-in. Le principe est simple : une entreprise d’IA devrait obtenir une permission explicite avant d’utiliser une œuvre protégée pour entraîner un modèle. Cette permission passerait par un accord de licence, susceptible de préciser les contenus concernés, les usages autorisés, les conditions de rémunération et les obligations de transparence.
Cette approche s’oppose à une logique dans laquelle les œuvres seraient utilisables par défaut, sauf opposition ultérieure de leurs ayants droit. Pour le secteur culturel, la différence est majeure. Dans le premier cas, le consentement précède l’exploitation. Dans le second, les créateurs doivent repérer un usage potentiellement massif de leurs œuvres, comprendre comment s’y opposer et agir une fois les données déjà intégrées à un système.
Le BFI ne présente pas la licence comme une entrave automatique à l’innovation. Au contraire, un marché de licences peut offrir un cadre plus prévisible aux deux parties : les entreprises technologiques savent quels contenus elles peuvent employer, tandis que les détenteurs de droits disposent d’un mécanisme pour autoriser, refuser ou négocier ces usages. Le rapport recommande ainsi de développer un marché de licences de propriété intellectuelle et de formation.
Deux approches pour l’usage des œuvres par l’IA
Régime d’opt-in
- L’autorisation du titulaire de droits est demandée avant l’utilisation de l’œuvre.
- Un accord de licence peut définir les contenus, les usages et la rémunération.
- Les créateurs conservent un contrôle explicite sur l’exploitation de leurs scénarios.
- Les entreprises d’IA disposent d’un cadre contractuel plus clair.
Usage sans permission préalable
- Les œuvres peuvent être exploitées sans accord explicite des titulaires de droits.
- Les créateurs doivent identifier eux-mêmes les usages et chercher à s’y opposer.
- La question de la compensation intervient tardivement, voire pas du tout.
- Le risque d’érosion de la valeur économique des contenus augmente.
Les emplois juniors, maillon fragile de l’automatisation
Le rapport attire particulièrement l’attention sur les emplois d’entrée de gamme. Ces postes sont souvent la porte d’accès au cinéma et à la télévision pour les jeunes diplômés, les professionnels en reconversion ou les personnes qui cherchent à acquérir leur première expérience sur une production. S’ils se raréfient, ce n’est pas seulement un volume d’emplois qui disparaît : c’est aussi une partie de la filière qui permet de former les futurs auteurs, techniciens et responsables de production.
Le BFI identifie plusieurs activités exposées à l’automatisation, notamment l’écriture, la traduction et certains effets visuels. Ces transformations peuvent prendre des formes très différentes. Une IA peut assister une première ébauche de texte, proposer une traduction, aider à organiser des éléments de production ou accélérer certains traitements d’image. Mais lorsqu’un outil devient un substitut à une tâche auparavant confiée à un débutant, il peut aussi supprimer une occasion d’apprendre le métier dans des conditions réelles.
Il serait simpliste d’affirmer que toute automatisation détruit mécaniquement un emploi, ou que toute utilisation de l’IA conduit à une baisse de qualité. Le problème soulevé par le BFI est celui de la répartition des gains de productivité et de la continuité des carrières. Si des tâches sont effectuées plus vite, qui bénéficie du temps et des économies obtenus ? Les budgets servent-ils à renforcer la création, à former les équipes et à développer de nouveaux projets, ou conduisent-ils à réduire les effectifs les plus vulnérables ?
Les inquiétudes sont d’autant plus fortes dans un secteur qui repose largement sur des travailleurs indépendants et des contrats temporaires. Pour ces professionnels, une évolution technologique rapide peut être difficile à suivre lorsque les formations sont coûteuses, peu accessibles ou proposées de façon informelle. La capacité à maîtriser les outils ne doit pas devenir un privilège réservé aux grandes entreprises ou aux salariés ayant déjà accès à un programme de montée en compétences.
L’IA peut aussi élargir les possibilités de création
L’alerte du BFI ne doit pas masquer l’autre versant du rapport. L’IA peut apporter des bénéfices réels au secteur, à condition d’être intégrée avec discernement. Des outils capables d’accélérer certains flux de production peuvent laisser davantage de temps aux équipes pour les choix artistiques, l’écriture, la direction d’acteurs ou la préparation des tournages. Ils peuvent aussi réduire certaines barrières techniques pour des créateurs disposant de moyens limités.
Rishi Coupland, directeur de la recherche et de l’innovation au BFI, insiste sur cette nécessité de gérer les avantages de la technologie sans laisser celle-ci éroder les modèles économiques traditionnels. Cette position résume l’équilibre recherché : ni laisser-faire qui banaliserait l’exploitation des œuvres, ni rejet général d’outils qui peuvent aussi soutenir la création.
L’IA pourrait notamment contribuer à démocratiser l’accès à certains moyens de production et à faire émerger de nouvelles voix. Mais cette promesse n’a de sens que si les outils restent accessibles, si les créateurs peuvent conserver la maîtrise de leurs œuvres et si la diversité culturelle n’est pas réduite à des contenus reproduisant les tendances majoritaires des données d’entraînement.
C’est dans cette perspective que le BFI recommande le développement d’outils d’IA culturellement inclusifs. L’objectif est de faire en sorte que la transformation technologique ne renforce pas seulement les acteurs déjà les mieux dotés, ni les références culturelles les plus présentes dans les corpus de données.
Une formation encore trop informelle pour les professionnels
Le rapport relève une « carence critique » dans la formation à l’IA au sein du secteur. Aujourd’hui, de nombreux professionnels apprennent ces outils par eux-mêmes, au gré de tutoriels, de démonstrations commerciales ou d’échanges entre pairs. Cette transmission peut être utile, mais elle laisse de côté une partie des travailleurs, notamment ceux qui ne disposent ni de temps dédié ni d’un employeur susceptible de financer une formation.
Le problème concerne tout particulièrement les freelances. Dans le cinéma et la télévision, ils représentent une part importante de la main-d’œuvre. Or ils doivent souvent assumer seuls le coût de l’apprentissage, de l’équipement et du temps non facturé. Sans offre de formation structurée, l’IA risque d’accentuer les écarts entre les professionnels capables d’expérimenter rapidement et ceux qui restent à l’écart des nouveaux processus de production.
Former ne signifie pas uniquement apprendre à rédiger une instruction destinée à une IA. Il faut aussi comprendre les limites des outils, leurs risques de biais, les questions de confidentialité, les règles de propriété intellectuelle et les situations dans lesquelles l’expertise humaine demeure indispensable. Pour le BFI, l’investissement dans les compétences est donc indissociable de l’encadrement juridique et économique.
Un secteur britannique qui dispose d’atouts majeurs
Le Royaume-Uni aborde cette transition avec une base industrielle et créative importante. Le rapport rappelle que le pays compte plus de 13 000 entreprises de technologie créative. Cet écosystème réunit des acteurs de l’audiovisuel, des logiciels, de la postproduction, des effets visuels et de l’innovation numérique. Il constitue un avantage pour expérimenter de nouveaux outils, mais rend également plus urgente la définition de règles communes.
Londres occupe une place particulière dans cet ensemble : la capitale est présentée comme le deuxième plus grand pôle mondial de professionnels des effets visuels. Cette concentration de compétences attire des entreprises de renommée internationale et nourrit l’ambition britannique dans le cinéma et les séries. Elle montre aussi pourquoi le débat sur l’IA ne peut pas être réduit à une querelle abstraite entre technologie et culture. Il touche directement à une activité économique, à des savoir-faire spécialisés et à l’attractivité du pays.
Les dirigeants de la BBC et de Sky ont, eux aussi, exprimé leur opposition à toute proposition qui autoriserait les entreprises technologiques à exploiter des œuvres protégées sans permission. Leur position rejoint celle du BFI sur un point essentiel : la solidité de l’écosystème créatif dépend de mécanismes capables de reconnaître et de rémunérer la valeur des contenus.
Ce qu’il faut surveiller pour l’avenir du cinéma britannique
En juin 2025, plusieurs dossiers apparaissent décisifs. Le premier est la mise en place d’un cadre permettant de savoir quelles œuvres sont utilisées pour entraîner les modèles et selon quelles conditions. Sans visibilité sur les corpus, les titulaires de droits peinent à exercer un contrôle réel sur leurs créations. Sans mécanisme de licence opérationnel, l’incertitude juridique demeure également forte pour les entreprises qui développent les outils.
Le deuxième concerne l’emploi. Les entreprises, syndicats, écoles et organismes de formation devront mesurer les tâches effectivement transformées par l’IA et s’assurer que les postes de début de carrière ne disparaissent pas sans solution de remplacement. L’enjeu est de maintenir une chaîne de transmission des compétences, indispensable au renouvellement des équipes et des talents.
Enfin, l’avenir dépendra de la capacité du secteur à faire de l’IA un outil au service d’œuvres singulières plutôt qu’un mécanisme de réduction des coûts fondé sur des contenus non rémunérés. Le rapport du BFI trace une ligne claire : l’innovation peut être bénéfique, mais elle doit s’appuyer sur le consentement, la rémunération, la formation et l’inclusion. Pour le cinéma britannique, ces quatre conditions détermineront si l’IA devient un levier de création durable ou une source de fragilisation supplémentaire.
Questions fréquentes
Pourquoi le BFI s’inquiète-t-il des scénarios utilisés par l’IA ?
Le BFI indique que des entreprises d’IA exploitent 130 000 scénarios de films et de séries pour entraîner leurs modèles. Son inquiétude porte sur l’absence possible d’autorisation et de compensation des titulaires de droits. Pour les auteurs et producteurs, l’enjeu est de conserver la maîtrise et la valeur économique d’œuvres protégées par le droit d’auteur.
Qu’est-ce qu’un régime d’opt-in pour l’IA et le droit d’auteur ?
Un régime d’opt-in impose aux entreprises d’IA de demander l’accord des titulaires de droits avant d’utiliser leurs œuvres. Dans le cas des scénarios, cet accord peut prendre la forme d’une licence. Il permet de préciser les usages autorisés et d’organiser une éventuelle rémunération, plutôt que de laisser l’exploitation se faire par défaut.
L’IA va-t-elle supprimer les emplois dans le cinéma britannique ?
Le rapport du BFI ne dit pas que tous les emplois seront supprimés. Il alerte toutefois sur l’automatisation possible de tâches liées à l’écriture, à la traduction et à certains effets visuels. Les postes d’entrée de gamme sont particulièrement sensibles, car ils permettent aux nouveaux professionnels d’acquérir l’expérience nécessaire pour faire carrière dans le secteur.
Quels bénéfices l’IA peut-elle apporter à la production de films et de séries ?
L’IA peut accélérer certains flux de production, faciliter l’accès à des outils techniques et permettre à de nouveaux créateurs de développer leurs projets. Le BFI considère que ces bénéfices sont réels. Il estime cependant qu’ils doivent être encadrés pour éviter que les gains de productivité ne se fassent au détriment des droits d’auteur, de l’emploi et des modèles de financement.
Que recommande le BFI pour préparer les professionnels du cinéma à l’IA ?
Le BFI recommande notamment un marché de licences pour la propriété intellectuelle et un effort plus important de formation. Le rapport constate une carence critique dans l’apprentissage de l’IA, particulièrement problématique pour les freelances. La formation doit couvrir l’usage des outils, mais aussi leurs limites, les droits d’auteur et les conséquences sur les pratiques professionnelles.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- British Film Institute, données, analyses et rapports sur l’industrie audiovisuellewww.bfi.org.uk/industry-data-insights
- British Film Institute, site officielwww.bfi.org.uk



