Culture et médias

Au Royaume-Uni, Elton John et Dua Lipa réclament des garde-fous pour l’IA

Elton John, Dua Lipa et plus de 400 créateurs britanniques demandent au gouvernement de mieux protéger les œuvres utilisées pour entraîner l’intelligence artificielle. Leur priorité est la transparence : les titulaires de droits doivent savoir si leurs créations alimentent des modèles d’IA, afin de pouvoir négocier ou refuser cet usage.

Des musiciens et des partitions face à une interface d’intelligence artificielle, symbole du débat sur le droit d’auteur.
Illustration : Actu.ai

La bataille autour de l’intelligence artificielle ne se joue pas seulement dans les laboratoires ou les tribunaux : elle se joue aussi dans les studios, les maisons d’édition et les salles de concert. Au Royaume-Uni, Elton John et Dua Lipa font partie de plus de 400 créateurs qui demandent au gouvernement de Keir Starmer de ne pas laisser les œuvres protégées devenir une matière première invisible pour les entreprises technologiques.

Dans une lettre adressée au Premier ministre britannique, musiciens, écrivains, acteurs et artistes visuels plaident pour une mise à jour du droit d’auteur à l’ère de l’IA générative. Parmi les autres noms associés à la démarche figurent Sir Paul McCartney, Sir Ian McKellen, la chanteuse Florence Welch, l’écrivain Kazuo Ishiguro et le dramaturge David Hare. Leur message est clair : si les développeurs peuvent entraîner leurs systèmes sur des créations sans en informer les ayants droit, les artistes risquent de perdre la maîtrise de leur travail, de leurs revenus et, à terme, de leur capacité à créer.

Une mobilisation qui dépasse largement la musique

La présence de vedettes mondiales donne une visibilité exceptionnelle à cette initiative, mais le sujet dépasse le cas de quelques célébrités. Les signataires défendent l’ensemble des secteurs créatifs britanniques : musique, littérature, cinéma, théâtre, photographie, arts visuels ou encore illustration. Tous ont en commun de produire des œuvres susceptibles d’être collectées à grande échelle dans des bases de données numériques.

Leur inquiétude concerne surtout la phase d’entraînement des modèles d’IA. Pour apprendre à générer du texte, des images, du son ou de la vidéo, ces systèmes sont exposés à d’immenses quantités de contenus. Ils en analysent les régularités statistiques afin de prédire le mot suivant, de composer une mélodie plausible, de produire une image ou de répondre à une instruction écrite.

Ce procédé ne consiste pas nécessairement à conserver une copie directement exploitable de chaque œuvre. Il implique toutefois l’utilisation de contenus existants pour construire les capacités du modèle. C’est là que se concentre la question juridique et économique : quelles œuvres ont été utilisées, avec quelle autorisation, et selon quelles modalités de rémunération ?

Pour les artistes, l’absence de réponse claire crée un déséquilibre. Une entreprise technologique peut difficilement négocier avec des titulaires de droits si elle ne révèle pas les matériaux employés. À l’inverse, un auteur, un compositeur ou un éditeur ne peut pas faire valoir ses droits s’il ignore que son travail a été intégré à un jeu de données d’entraînement.

Pourquoi l’entraînement des IA inquiète les titulaires de droits

Les outils d’IA générative peuvent désormais produire en quelques secondes des paroles, une ligne mélodique, une image promotionnelle ou un brouillon de scénario à partir d’une consigne. Cette rapidité alimente un intérêt réel dans les industries culturelles, où l’IA peut servir à chercher des idées, classer des archives, assister des tâches techniques ou rendre certains outils plus accessibles.

Mais elle alimente aussi une crainte profonde : celle d’une concurrence bâtie à partir de créations humaines qui auraient été aspirées sans consentement. Pour les artistes qui ont signé la lettre, le risque ne se résume pas à une querelle de principe. Il concerne la valeur même du travail créatif.

Une chanson, un livre ou une interprétation ne sont pas de simples données disponibles parce qu’ils circulent en ligne. Ils résultent d’un travail, d’un investissement et de droits attachés à leurs auteurs, interprètes, producteurs ou éditeurs. Les signataires estiment qu’un cadre qui ne demanderait ni autorisation, ni information, ni contrepartie reviendrait de fait à offrir ces œuvres aux grandes entreprises technologiques.

Ils défendent également une vision culturelle du sujet. Le Royaume-Uni s’appuie largement sur son rayonnement musical, littéraire, audiovisuel et théâtral. Dans leur lettre, les créateurs rappellent que leurs secteurs racontent le pays, exportent ses récits et contribuent à faire émerger les artistes de demain. À leurs yeux, laisser l’IA se développer sans garanties affaiblirait la position britannique de puissance créative.

Question centraleCe que demandent les artistesEnjeu concret
Identification des œuvresQue les développeurs indiquent quels contenus protégés servent à l’entraînementPermettre aux titulaires de droits de savoir si leurs créations sont concernées
Transparence des systèmesQue l’usage des données ne reste pas opaqueRendre possibles les discussions entre ayants droit et entreprises d’IA
LicencesConstruire des mécanismes de licence adaptésAssocier innovation technologique et rémunération des créateurs
Pérennité de la créationPréserver les revenus et le contrôle des artistesÉviter que la production culturelle humaine perde sa valeur économique

L’amendement au Data (Use and Access) Bill au cœur du débat

Les signataires appellent les responsables politiques à soutenir un amendement au Data (Use and Access) Bill, le projet de loi britannique sur l’utilisation et l’accès aux données. Cet amendement est porté par la baronne Beeban Kidron, membre de la Chambre des lords connue pour ses positions sur la protection des enfants et les effets sociaux du numérique.

L’idée défendue est d’imposer davantage de transparence aux développeurs d’IA lorsqu’ils utilisent des œuvres protégées pour entraîner leurs systèmes. Dans l’esprit de la proposition, les titulaires de droits devraient pouvoir être informés de l’usage de leur matériel. Cette information est présentée comme une condition préalable à des discussions sérieuses sur les licences et la rémunération.

Il est important de distinguer cette approche d’une interdiction générale de l’IA. Les artistes ne demandent pas que les systèmes génératifs soient empêchés d’exister. Ils demandent que leur développement ne repose pas sur une opacité qui rendrait les droits d’auteur impossibles à exercer.

Le débat est aussi technique. Les modèles sont souvent entraînés à partir de corpus gigantesques, parfois assemblés depuis des contenus accessibles en ligne. Identifier précisément chaque œuvre, vérifier son statut juridique et établir les droits applicables représente un défi opérationnel pour les entreprises. Les créateurs répondent que cette difficulté ne peut pas justifier l’absence d’information pour les personnes dont les œuvres ont servi à bâtir ces outils.

Ce que changerait l’amendement de transparence

Ce que demandent les artistes

  • Identifier les œuvres protégées utilisées pour entraîner une IA.
  • Informer les titulaires de droits de l’usage de leur matériel.
  • Créer les conditions de négociations de licences.
  • Préserver le contrôle et la rémunération des créateurs.
  • Soutenir la pérennité des secteurs culturels britanniques.

Ce que l’amendement ne règle pas seul

  • Il n’interdit pas automatiquement l’entraînement des modèles d’IA.
  • Il ne fixe pas de tarif universel pour l’utilisation des œuvres.
  • Il ne tranche pas tous les litiges sur la légalité des données utilisées.
  • Il laisse à définir les modalités pratiques de déclaration.
  • Il n’élimine pas le débat sur le secret industriel des développeurs.

La transparence suffit-elle à protéger les créateurs ?

La transparence est une première étape, mais elle ne résout pas à elle seule tous les désaccords. Savoir qu’une œuvre a été utilisée ne dit pas automatiquement si cet usage était autorisé, s’il doit être rémunéré, ni quel montant serait juste. Ces questions dépendront du droit applicable, des contrats et de futurs accords de licence.

Pour les créateurs, la transparence a néanmoins une valeur décisive. Elle peut permettre de négocier collectivement, de demander le retrait d’un contenu lorsque cela est possible, de mesurer l’ampleur d’un phénomène ou de saisir la justice en cas de litige. Sans information, aucune de ces options n’est réellement accessible.

Du côté des entreprises technologiques et de certains défenseurs de l’innovation, la prudence est différente. Ils redoutent que des obligations très lourdes ne ralentissent la recherche locale et ne conduisent les entreprises à développer leurs modèles dans des pays où les règles sont plus souples. Julia Willemyns, cofondatrice du groupe de réflexion Centre for British Progress, estime ainsi que les propositions envisagées pourraient freiner la croissance du Royaume-Uni et nuire à l’innovation nationale.

Ce désaccord ne porte donc pas uniquement sur le droit d’auteur. Il oppose deux manières de définir la compétitivité. Pour les artistes, un secteur technologique durable doit intégrer le coût des contenus qu’il exploite. Pour les voix plus favorables à une réglementation limitée, la capacité à entraîner rapidement des modèles constitue un avantage stratégique que le Royaume-Uni ne doit pas sacrifier.

Un album silencieux pour rendre le risque audible

Cette lettre s’inscrit dans une mobilisation plus large du monde culturel britannique. Annie Lennox et Damon Albarn comptent parmi les artistes qui avaient déjà exprimé leurs inquiétudes sur l’évolution du droit d’auteur face à l’IA.

En février 2025, des musiciens ont notamment participé à un album silencieux destiné à dénoncer les changements envisagés dans les règles relatives au droit d’auteur. Le geste était symbolique : imaginer un avenir où les conditions économiques de la création seraient tellement dégradées que les artistes n’auraient plus les moyens de produire de nouvelles œuvres.

Le recours au silence avait un intérêt particulier dans le secteur musical. La musique est l’un des terrains où les progrès de l’IA sont immédiatement perceptibles : génération d’ambiances sonores, création de chansons à partir d’instructions, imitation de codes de genre, séparation de pistes ou outils d’aide à la composition. Ces usages ne sont pas tous équivalents. Certains peuvent soutenir le travail d’un artiste, d’autres risquent de le remplacer ou de tirer profit de son style et de ses œuvres sans reconnaissance.

La mobilisation ne consiste donc pas à opposer mécaniquement l’humain à la machine. Elle réclame des règles sur la provenance des données, les conditions d’accès aux contenus et la place économique de celles et ceux qui créent.

La réponse prudente du gouvernement britannique

Le gouvernement britannique affirme vouloir trouver un équilibre permettant aux industries créatives et aux entreprises d’IA de prospérer. Par la voix d’un porte-parole, il indique vouloir consulter les acteurs concernés afin de bâtir des mesures bénéfiques aux deux secteurs.

Cette formulation prudente reflète la complexité du dossier. Londres veut soutenir son écosystème culturel, mais aussi attirer des investissements et des entreprises dans l’intelligence artificielle. Le gouvernement précise toutefois que d’éventuels changements ne seront examinés que s’ils s’accompagnent de garanties concrètes pour les créateurs.

La question du droit d’auteur appliqué à l’IA ne peut en effet pas être réglée par une déclaration de principe. Il faut définir ce que les développeurs doivent publier, à quel niveau de détail, dans quels délais et selon quelles modalités de contrôle. Il faut aussi tenir compte des nombreux détenteurs de droits pouvant intervenir sur une même œuvre, par exemple l’auteur, le compositeur, l’interprète, l’éditeur et le producteur dans le cas d’une chanson enregistrée.

Le gouvernement prévoit de publier un rapport et une évaluation des répercussions économiques de cette question. Ces travaux seront déterminants pour apprécier les conséquences d’une obligation de transparence, à la fois pour les titulaires de droits et pour les développeurs.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois

La première étape sera le sort réservé à l’amendement soutenu par la baronne Beeban Kidron dans le cadre du Data (Use and Access) Bill. Son adoption ou son rejet indiquera jusqu’où le Parlement britannique entend aller dans l’encadrement de l’IA par le droit d’auteur.

Il faudra ensuite observer la forme précise que prendra une éventuelle obligation de transparence. Une déclaration générale sur les catégories de données utilisées ne donne pas les mêmes moyens d’action qu’une information permettant d’identifier des œuvres ou des répertoires précis. Entre le secret industriel invoqué par les entreprises et le besoin d’information des créateurs, le degré de détail sera crucial.

Enfin, la question des licences restera entière. Les artistes souhaitent un système dans lequel l’innovation ne se construit pas au détriment de la création. Les entreprises d’IA auront besoin de règles prévisibles et praticables. La solution la plus durable pourrait passer par des dispositifs de licence négociés, capables de financer les créateurs tout en donnant aux développeurs un accès clair et légal à des contenus.

L’appel d’Elton John, de Dua Lipa et de centaines d’autres artistes rappelle une évidence souvent masquée par la fascination technologique : l’IA générative ne naît pas dans le vide. Elle se développe au contact d’œuvres, de voix, de textes et de savoir-faire humains. La manière dont ces apports seront reconnus, déclarés et rémunérés déterminera une part importante de l’avenir de la création britannique.

Questions fréquentes

Pourquoi Elton John et Dua Lipa s’opposent-ils à l’IA générative ?

Ils ne demandent pas l’interdiction de l’intelligence artificielle. Avec plus de 400 créateurs britanniques, ils réclament surtout des règles empêchant l’utilisation opaque d’œuvres protégées pour entraîner des modèles. Leur priorité est que les artistes sachent si leurs chansons, textes ou autres créations ont été exploités, afin de pouvoir défendre leurs droits.

Que demande l’amendement de la baronne Beeban Kidron sur l’IA ?

L’amendement soutenu par les artistes vise à renforcer la transparence des développeurs d’IA concernant les œuvres protégées utilisées pour l’entraînement de leurs systèmes. L’objectif est d’informer les détenteurs de droits, puis de faciliter d’éventuels accords de licence. Il ne prévoit pas, à lui seul, une interdiction générale de l’IA générative.

Une IA peut-elle utiliser une chanson ou un livre protégés par le droit d’auteur ?

C’est précisément l’un des grands débats juridiques en cours. L’entraînement d’un modèle implique l’analyse de très nombreux contenus, dont certains peuvent être protégés. Les créateurs demandent que cet usage soit transparent et soumis à des règles claires. Les réponses peuvent varier selon le pays, la nature des données et les exceptions prévues par le droit d’auteur.

Pourquoi les artistes britanniques ont-ils publié un album silencieux ?

En février 2025, des artistes, dont Annie Lennox et Damon Albarn, ont participé à un album silencieux pour protester contre les évolutions envisagées du droit d’auteur face à l’IA. Cette action symbolique voulait illustrer le risque d’un secteur musical appauvri si les créateurs perdent la maîtrise et la valeur économique de leurs œuvres.

Le Royaume-Uni veut-il freiner le développement de l’intelligence artificielle ?

Le gouvernement britannique affirme chercher un équilibre. Il souhaite que les entreprises d’IA et les industries créatives puissent se développer ensemble. Certains acteurs craignent qu’une réglementation trop stricte nuise à l’innovation, tandis que les artistes jugent que l’absence de garanties risque d’affaiblir la création. Le gouvernement prévoit un rapport et une évaluation économique sur le sujet.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Parlement britannique, Data (Use and Access) Billbills.parliament.uk/bills/3825
  2. Gouvernement britannique, consultation sur le droit d’auteur et l’intelligence artificiellewww.gov.uk/government/consultations/copyright-and-artificial-intelligence
  3. BBC Culture, couverture des enjeux culturels et de l’intelligence artificiellewww.bbc.com/culture