Runway vise le long métrage généré par IA d’ici un à deux ans
Runway veut faire de l’intelligence artificielle un véritable atelier de cinéma, capable d’assister chaque étape de la fabrication d’un film. Son cofondateur et CTO, Anastasis Germanidis, estime qu’un long métrage entier pourrait être réalisé avec la plateforme d’ici un à deux ans, à condition de conserver un contrôle humain plan par plan.

Créer un film ne consiste pas seulement à produire de belles images. Il faut imaginer une histoire, diriger des personnages, construire un décor, assurer la cohérence entre les plans, monter, sonoriser et, surtout, faire des choix. C’est précisément sur cette chaîne de création que Runway veut intervenir. La jeune entreprise américaine, connue pour ses outils de génération et de modification vidéo par intelligence artificielle, ambitionne de donner aux artistes des moyens de production inédits, sans effacer leur rôle.
Pour Anastasis Germanidis, cofondateur et directeur technique de Runway, l’échéance est désormais proche : dans un à deux ans, il pourrait devenir possible de réaliser un long métrage entier grâce aux outils de l’entreprise. Cette projection, formulée en décembre 2024, ne décrit pas un bouton magique qui fabriquerait un film prêt à diffuser. Elle repose au contraire sur l’idée d’un travail minutieux, plan par plan, où plusieurs outils d’IA sont mis au service d’une intention de réalisation.
Runway, un atelier de création vidéo propulsé par l’IA
Runway développe une plateforme destinée aux créateurs d’images animées. Elle réunit près de quarante outils qui permettent notamment de générer, transformer, prolonger ou contrôler des séquences vidéo. Ces fonctions ne s’adressent pas exclusivement aux studios : elles peuvent aussi intéresser des réalisateurs indépendants, des artistes, des monteurs, des créateurs de clips ou des équipes chargées de produire des contenus audiovisuels.
L’un de ses modèles les plus récents, Gen-3 Alpha, est capable de générer des vidéos à partir d’images. Dans la pratique, une image peut ainsi servir de point de départ à une séquence animée. L’enjeu n’est pas seulement de créer du mouvement, mais de donner aux utilisateurs davantage de prise sur le résultat : cadrage, mouvement de caméra, apparence des éléments ou interactions au sein de la scène font partie des dimensions que les créateurs cherchent à piloter.
Cette recherche de contrôle est déterminante pour le cinéma. Une courte vidéo spectaculaire peut tolérer une part d’imprévu. Un récit de longue durée, lui, exige de retrouver les mêmes personnages, les mêmes lieux et la même logique visuelle d’un plan à l’autre. La qualité d’une image isolée ne suffit donc pas à faire un film.
| Outil ou axe de travail | Fonction décrite par Runway | Intérêt potentiel pour une production audiovisuelle |
|---|---|---|
| Gen-3 Alpha | Générer une vidéo à partir d’images | Mettre une image en mouvement et créer des plans à partir d’une référence visuelle |
| Expand Video | Étendre ou adapter une vidéo | Ajuster le cadre d’une séquence selon le format souhaité |
| Act One | Transférer les expressions d’un visage vers un personnage | Conserver une intention de jeu et des émotions dans une animation |
| Outils audio | Générer des voix personnalisées et synchroniser l’audio avec les lèvres | Préparer une chaîne de production où l’image et le son sont davantage reliés |
| Gen-4 | Prochaine génération de modèle en préparation | Approfondir les capacités avant le passage à un nouveau modèle |
Pourquoi la promesse du long métrage ne signifie pas la fin du travail humain
La formule peut sembler radicale : un long métrage « entier » réalisé grâce à l’IA. Pourtant, Anastasis Germanidis décrit une méthode qui laisse une place centrale aux créateurs. Il ne s’agit pas de saisir une simple instruction textuelle et d’attendre qu’un film complet apparaisse. La réalisation passerait par un contrôle précis de chaque plan et par la combinaison de plusieurs outils.
Ce point est essentiel pour comprendre le changement en cours. Les systèmes génératifs peuvent proposer des images et accélérer certaines opérations, mais un film reste une succession de décisions artistiques et techniques. Il faut choisir ce qui est montré, quand cela est montré, ce qu’un personnage ressent, ce que le montage révèle ou dissimule, puis vérifier que tout s’enchaîne avec cohérence.
La promesse de la plateforme tient donc autant à l’autonomie qu’elle peut apporter qu’à la génération elle-même. Un artiste ou une petite équipe pourrait, en théorie, expérimenter des images qu’il aurait auparavant fallu financer par un tournage, des effets spéciaux, des décors ou une longue phase de postproduction. Mais cette possibilité s’accompagne d’une exigence : apprendre à guider les outils et à trier leurs propositions.
Du clip généré au long métrage assisté par IA
Ce que les outils permettent déjà
- Créer des séquences vidéo à partir d’images avec Gen-3 Alpha.
- Étendre ou adapter le cadre d’une vidéo avec Expand Video.
- Transférer des expressions faciales vers un personnage grâce à Act One.
- Générer des voix personnalisées et synchroniser l’audio avec les lèvres.
Ce qui reste à consolider
- Maintenir la cohérence des personnages et des décors sur toute la durée d’un film.
- Conserver un contrôle précis de chaque plan et de chaque mouvement de caméra.
- Intégrer l’audio dans un flux de production plus complet.
- Répondre aux enjeux de transparence, de droits et de responsabilité.
Act One, donner davantage de place au jeu et aux émotions
Parmi les fonctions mises en avant par Runway, Act One illustre bien cette volonté de renforcer le contrôle créatif. L’outil vise à animer un personnage en s’appuyant sur les expressions faciales d’une personne filmée. Les émotions et les mouvements du visage peuvent alors être transférés vers un autre personnage.
L’intérêt est narratif autant que technique. Dans une scène de fiction, une expression furtive, un regard ou un changement de rythme dans le visage peuvent transformer le sens d’un dialogue. Les outils de génération vidéo ont longtemps été évalués sur leur capacité à produire un mouvement convaincant. Act One place la question du jeu au premier plan : comment faire en sorte qu’un personnage animé porte une intention humaine identifiable ?
Cette approche ne remplace pas automatiquement une interprétation. Elle fournit plutôt un point d’appui pour la transmettre. Elle peut intéresser un réalisateur qui souhaite conserver une performance tout en modifiant le visage, le style ou la forme du personnage à l’écran. C’est aussi un rappel utile : l’IA vidéo ne se réduit pas à la production d’images autonomes, elle peut servir à transformer une matière créée par des personnes.
Gen-4, une progression qui demande du temps et du calcul
Runway a développé successivement les modèles Gen-1, Gen-2 et Gen-3 Alpha. Selon Anastasis Germanidis, chacun de ces modèles a été élaboré à partir de zéro. Le passage à une nouvelle génération ne dépend pas uniquement d’une idée de produit : il exige des ressources informatiques croissantes pour entraîner les modèles et un travail continu pour renforcer leurs capacités.
La future génération, Gen-4, est ainsi envisagée comme l’étape suivante d’une progression plutôt que comme une rupture instantanée. Avant de passer au modèle suivant, Runway cherche à approfondir les performances de ses systèmes existants. Cette démarche répond à une difficulté majeure de la vidéo générative : maintenir sur la durée la qualité, la stabilité et la contrôlabilité des séquences.
Pour le public, les démonstrations d’IA donnent parfois l’impression que le progrès est linéaire et immédiat. Dans les faits, passer d’un clip de quelques secondes à une séquence exploitable dans un récit nécessite de résoudre de nombreux problèmes : continuité des décors, constance des personnages, mouvements plausibles, respect des intentions de caméra et correction des défauts. La puissance de calcul compte, mais les retours des créateurs comptent aussi.
L’audio, le maillon encore en construction
L’image n’est qu’une partie de l’expérience cinématographique. Les voix, les bruits, la musique, le mixage et la synchronisation labiale structurent tout autant la perception d’une scène. Runway réfléchit à des outils audio plus intégrés dans ses flux de production, tout en donnant la priorité au développement de ses capacités vidéo.
La plateforme dispose déjà de fonctions permettant notamment de générer des voix personnalisées et d’aligner l’audio avec les mouvements des lèvres. Ces briques ne constituent pas encore, selon la vision exposée par l’entreprise, une solution audio totalement intégrée. Elles indiquent néanmoins la direction : relier plus étroitement la fabrication du son et celle de l’image.
Cette intégration pourrait simplifier certains parcours de création, en évitant de multiplier les logiciels et les exports. Elle soulève aussi une question de qualité. Un film ne devient pas convaincant parce que les lèvres sont correctement synchronisées : les voix doivent porter une émotion, le son doit créer un espace, et l’ensemble doit servir l’histoire. Là encore, l’outil peut accélérer le travail, mais ne dispense pas d’une écoute et d’un jugement humains.
Une équipe de 90 personnes au contact des créateurs
Runway compte environ 90 employés. Une grande partie de cette équipe travaille dans la recherche et le développement, ce qui correspond à la nature même de l’entreprise : améliorer des modèles d’IA demande à la fois des compétences scientifiques, techniques et une infrastructure de calcul importante.
Mais Runway s’appuie également sur une équipe créative réunissant d’anciens réalisateurs et monteurs. Leur rôle est stratégique. Ils testent les outils, identifient les usages qui fonctionnent réellement et aident à optimiser les modèles. Dans un domaine où les résultats peuvent être impressionnants mais instables, cette confrontation avec les besoins d’un tournage, d’un montage ou d’une livraison professionnelle est précieuse.
L’entreprise défend ainsi une conception de l’IA comme outil d’« autonomisation » des artistes. Le mot importe : il suggère que la technologie devrait permettre aux créateurs de faire davantage, et non se contenter de produire à leur place. Le succès d’un tel projet dépendra de la capacité de la plateforme à offrir une liberté réelle, plutôt qu’une collection d’effets visuels difficiles à maîtriser.
Lionsgate, un partenariat pour tester l’IA dans les méthodes des studios
Le partenariat entre Runway et Lionsgate donne une dimension industrielle à cette ambition. Les équipes de Runway travaillent avec des monteurs vidéo et des superviseurs d’effets visuels du studio afin d’intégrer les outils d’IA dans des processus créatifs existants. L’objectif est aussi de créer des modèles spécifiques susceptibles d’optimiser la production de futures œuvres.
Cette collaboration est révélatrice de l’intérêt croissant des studios pour l’IA générative. Les grands groupes audiovisuels ne cherchent pas nécessairement à abandonner leurs métiers traditionnels. Ils évaluent plutôt les endroits où ces technologies peuvent aider à concevoir des effets, préparer une séquence, explorer des pistes visuelles ou alléger certaines tâches répétitives.
L’AI Film Festival, porté par Runway, participe à cette évolution des perceptions. En mettant en lumière des œuvres réalisées avec des technologies d’IA, l’événement offre aux artistes un espace pour présenter leurs expérimentations. Ces films attirent une attention croissante et contribuent à faire entrer les images génératives dans les discussions sur les formes artistiques, les festivals et, potentiellement, la reconnaissance professionnelle.
Droits, régulation et confiance : le défi européen
L’essor de la création audiovisuelle par IA ne relève pas seulement d’une course à la performance. En Europe, les débats sur l’encadrement de ces technologies prennent de l’ampleur. L’AI Act de l’Union européenne s’inscrit dans cette recherche d’un cadre destiné à sécuriser les déploiements de l’IA, tout en laissant une place à l’innovation.
Pour le cinéma et les images générées, plusieurs questions demeurent particulièrement sensibles : la transparence sur l’usage de l’IA, la protection des personnes représentées, l’utilisation de contenus dans le développement des modèles et la responsabilité en cas de diffusion d’une image trompeuse. Les outils qui transfèrent un visage ou une performance, comme Act One, rendent ces interrogations d’autant plus concrètes.
Anastasis Germanidis appelle à une approche pragmatique, attentive aux risques sans céder aux projections les plus abstraites. Pour les créateurs et les studios, l’enjeu est de taille : l’adoption de l’IA ne reposera pas seulement sur la qualité visuelle des résultats, mais sur la confiance dans les conditions de leur production et de leur utilisation.
Ce qu’il faut surveiller d’ici 2026
La prédiction de Runway fixe un horizon clair : entre fin 2025 et fin 2026, selon l’estimation formulée en décembre 2024, la plateforme pourrait permettre de fabriquer un long métrage complet à l’aide de ses outils. Le véritable indicateur ne sera pas seulement la durée d’une vidéo produite par IA. Il faudra observer la capacité des créateurs à conserver des personnages cohérents, à diriger des scènes complexes, à maîtriser le son et à raconter une histoire qui tient sur toute la longueur.
Il faudra également suivre l’évolution de Gen-4, l’intégration des fonctions audio, les enseignements du partenariat avec Lionsgate et la réception des films issus de l’AI Film Festival. La technologie avance vite, mais l’industrie du cinéma se transforme par étapes : adoption dans les équipes, nouvelles compétences, règles de transparence et évolution du regard du public.
La vision de Runway ne promet pas que chaque utilisateur deviendra réalisateur en quelques clics. Elle dessine plutôt un avenir où les barrières matérielles à la création pourraient s’abaisser, tandis que l’écriture, le jeu, la mise en scène et le jugement artistique resteraient au centre de ce qui fait un film.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que Runway et à quoi sert cette plateforme ?
Runway est une plateforme de création vidéo assistée par intelligence artificielle. Elle rassemble près de quarante outils pour générer ou modifier des séquences, animer des personnages et travailler certains aspects du son. Elle vise les créateurs, monteurs, artistes et professionnels de l’audiovisuel qui souhaitent intégrer l’IA à leur processus de production.
Peut-on vraiment créer un long métrage avec Runway ?
En décembre 2024, Anastasis Germanidis, cofondateur et CTO de Runway, estime que cela pourrait devenir possible dans un délai d’un à deux ans. Cette prévision ne signifie pas qu’un film se créera automatiquement avec une seule consigne : le projet nécessiterait un contrôle plan par plan et l’emploi de plusieurs outils.
Que fait Act One de Runway ?
Act One est un outil destiné à transférer les expressions faciales d’une personne filmée vers un personnage. Son intérêt est de mieux préserver l’émotion et l’intention de jeu dans une séquence animée. Il peut ainsi aider un créateur à animer un personnage sans perdre complètement la finesse d’une performance humaine.
Quelle est la différence entre Gen-3 Alpha et Gen-4 chez Runway ?
Gen-3 Alpha est le modèle récent de Runway présenté pour générer notamment des vidéos à partir d’images. Gen-4 correspond à la prochaine génération de modèle alors en préparation. Runway explique approfondir les capacités de ses modèles actuels avant de franchir cette nouvelle étape, qui demande davantage de ressources de calcul et de développement.
Pourquoi Runway travaille-t-il avec Lionsgate ?
Le partenariat vise à tester l’intégration des outils de Runway dans des méthodes de production professionnelles. L’entreprise collabore avec des monteurs vidéo et des superviseurs d’effets visuels de Lionsgate, notamment pour développer des modèles spécifiques. L’objectif est d’adapter la technologie aux besoins concrets de la création et de la postproduction.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Runway, présentation de la plateforme et de ses outils de création vidéorunwayml.com
- Runway, présentation d’Act Onerunwayml.com/research/introducing-act-one
- Runway, présentation de Gen-3 Alpharunwayml.com/research/introducing-gen-3-alpha
- Lionsgate, informations destinées aux investisseurs et communiqués du groupeinvestors.lionsgate.com/news-events/news-releases
- Commission européenne, cadre réglementaire européen sur l’intelligence artificielledigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/regulatory-framework-ai



