À Nice, le Waiff ouvre le débat sur l’IA comme outil de création au cinéma
Les 11 et 12 avril 2025, le premier World Artificial Intelligence Film Festival a réuni à Nice créateurs, producteurs et institutions. Sur 1 000 courts-métrages conçus avec des outils d’IA, 100 ont été sélectionnés. Au-delà des images générées, le rendez-vous a posé une question centrale : qui garde la main sur l’œuvre ?

Pendant deux jours, Nice est devenue un laboratoire à ciel ouvert pour une question qui traverse désormais tout le septième art : que change l’intelligence artificielle quand elle entre dans la fabrication d’un film ? Les 11 et 12 avril 2025, le premier World Artificial Intelligence Film Festival, ou Waiff, a mis face à face des courts-métrages conçus avec des outils d’IA et les interrogations très concrètes de celles et ceux qui écrivent, réalisent, produisent ou diffusent des images.
Le sujet ne se résume pas à la capacité d’un logiciel à produire un plan spectaculaire en quelques secondes. Il concerne aussi la place du scénariste, du réalisateur, du technicien, de l’interprète et du producteur. À Nice, le mot d’ordre partagé par les participants était clair : l’intelligence artificielle est appelée à devenir un outil de création, sans effacer la vision humaine qui donne un sens, un rythme et une intention à une œuvre.
Le Waiff, un premier rendez-vous consacré au cinéma créé avec l’IA
Le World Artificial Intelligence Film Festival s’est tenu les 11 et 12 avril 2025 à Nice. Ce premier festival avait pour ambition de réunir les professionnels de l’audiovisuel autour des possibilités, mais aussi des zones de friction, nées de l’arrivée rapide de l’intelligence artificielle dans la création d’images et de récits.
L’événement a été organisé en seulement deux mois. Il a néanmoins attiré un volume important de films : 1 000 courts-métrages conçus avec des outils d’IA ont été pris en considération, et 100 ont été sélectionnés. Cette sélection donne une première mesure de l’effervescence créative suscitée par les générateurs d’images, de sons et de textes auprès des réalisateurs, y compris dans un format court particulièrement propice à l’expérimentation.
| Repère | Ce qu’il faut retenir |
|---|---|
| Événement | Premier World Artificial Intelligence Film Festival, ou Waiff |
| Lieu | Nice |
| Dates | 11 et 12 avril 2025 |
| Délai d’organisation annoncé | Deux mois |
| Films conçus avec des outils d’IA | 1 000 courts-métrages |
| Films sélectionnés | 100 courts-métrages |
| Prix spécial du jury | « Anomaly », de Yevhen Chernyshov |
Le prix spécial du jury a été remis à « Anomaly », du réalisateur ukrainien Yevhen Chernyshov. Au-delà de la récompense, la sélection illustre la diversité des usages possibles : l’IA peut intervenir à une étape précise du travail ou être davantage présente dans la fabrication visuelle et sonore. Dans tous les cas, un film reste le résultat d’une succession de choix, de corrections et d’arbitrages.
De la méfiance à la curiosité, un basculement rapide
L’un des enseignements du festival tient à l’évolution du regard porté sur ces outils. La réalisatrice Anna Apter a raconté que l’intelligence artificielle lui semblait initialement relever d’une expérience proche de la « sorcellerie ». En l’espace de deux ans, selon son témoignage, le rapport de nombreux créateurs à cette technologie a changé : la peur a progressivement laissé place à une curiosité plus constructive.
Ce basculement ne vaut pas adhésion sans réserve. Il traduit plutôt un réflexe de profession : comprendre l’outil avant d’en subir les effets. Dans le cinéma, les changements techniques ont régulièrement suscité des craintes avant de devenir des langages à part entière. Le son synchronisé, les effets numériques, le montage sur ordinateur ou les caméras légères ont chacun modifié les méthodes de travail. L’IA générative s’inscrit dans cette histoire, avec une différence majeure : elle peut intervenir à plusieurs moments de la chaîne créative et produire directement de la matière textuelle, visuelle ou sonore.
Pour les cinéastes, l’enjeu est donc moins de savoir si l’IA existe dans leurs pratiques que de déterminer comment l’utiliser. Un outil peut aider à préparer un découpage, à explorer plusieurs pistes de décor, à fabriquer une image de référence ou à tester une atmosphère. Mais il ne résout pas, à lui seul, les questions qui font la singularité d’un film : quel récit raconter, quel point de vue adopter, quelle émotion rechercher et quelles limites ne pas franchir ?
Comment l’intelligence artificielle peut-elle intervenir dans un film ?
Le terme « intelligence artificielle » recouvre des techniques très différentes. Certaines analysent des données ou automatisent des tâches répétitives. D’autres génèrent du texte, de l’image, de la voix, de la musique ou de la vidéo à partir d’instructions fournies par un utilisateur. Dans un processus cinématographique, ces capacités peuvent s’insérer de la préparation à la post-production.
En pré-production, des outils peuvent par exemple aider à formuler des variantes de synopsis, organiser des idées, visualiser une intention de mise en scène ou préparer des images de référence. Pendant la fabrication, ils peuvent apporter des solutions pour certains éléments visuels. En post-production, l’automatisation peut faciliter le classement de contenus, le sous-titrage, certaines retouches ou la préparation de versions adaptées à différents usages.
Il faut toutefois éviter une confusion fréquente : générer une image n’équivaut pas à réaliser une séquence. Entre une proposition produite par logiciel et un plan qui sert une histoire, il y a le travail de sélection, de direction, de montage et de cohérence esthétique. Une œuvre audiovisuelle repose aussi sur la collaboration entre des métiers dont la valeur ne se limite pas à l’exécution technique.
Les échanges du Waiff ont précisément placé cette responsabilité au centre. Les participants ont insisté sur l’idée que l’artiste doit demeurer au centre du processus créatif. Cette formule n’est pas seulement symbolique. Elle désigne la personne qui porte l’intention, valide les choix et répond de l’œuvre présentée au public.
L’IA dans le cinéma : outil créatif ou réponse incomplète ?
Ce qu’elle peut apporter
- Accélérer l’exploration de pistes visuelles, sonores ou narratives.
- Aider à préparer des références et à tester plusieurs intentions artistiques.
- Automatiser certaines tâches répétitives de préparation ou de post-production.
- Ouvrir l’expérimentation à des équipes disposant de moyens plus limités.
Ce qu’elle ne remplace pas
- Une vision de réalisateur et des choix narratifs cohérents.
- Le regard critique nécessaire pour sélectionner et retravailler un résultat.
- Les droits, le consentement et la rémunération des personnes concernées.
- Le travail collectif des métiers qui donnent sa forme définitive à un film.
Des promesses économiques, mais pas une création sans coût
L’attrait de l’IA pour une partie des producteurs est également économique. Les participants au festival ont évoqué la possibilité de réduire certains coûts de production, notamment en accélérant des étapes auparavant longues ou en permettant de tester des idées avant d’engager des moyens plus lourds.
Cette promesse mérite d’être replacée dans la réalité d’un tournage. Réduire le coût d’une tâche ne signifie pas automatiquement réduire le budget total d’un film. Il faut apprendre à manier les outils, vérifier ce qu’ils produisent, recommencer lorsque le résultat ne convient pas et maintenir une cohérence entre les plans. Une image générée rapidement peut demander beaucoup de temps de préparation et de corrections pour répondre à une intention précise.
À Nice, Jean-David Blanc, fondateur d’AlloCiné et aujourd’hui à la tête de Molotov, a souligné les intérêts économiques en jeu pour les producteurs. Son intervention rappelle que l’IA ne transforme pas seulement la création : elle peut aussi toucher la manière dont les projets sont préparés, financés, distribués et proposés au public.
L’enjeu ne consiste donc pas à opposer mécaniquement créativité et économie. Les deux dimensions sont liées. Un producteur cherchera des moyens de mieux maîtriser un budget, tandis qu’un réalisateur veillera à ne pas sacrifier l’identité de son projet à la vitesse d’exécution. L’équilibre dépendra des usages retenus, des contrats et de la capacité des équipes à conserver un véritable contrôle sur les outils.
Artistes, institutions et producteurs autour de la même table
Le Waiff n’a pas été conçu comme une simple vitrine de films. Ses tables rondes ont associé différents acteurs de l’audiovisuel, parmi lesquels le Centre national du cinéma et de l’image animée, le CNC, et la Société des réalisatrices et réalisateurs de films. Cette diversité est importante : l’arrivée de l’IA ne relève pas uniquement d’un choix individuel de créateur, elle engage aussi les règles de financement, les droits, la formation et l’organisation du travail.
Des personnalités comme Julie Gayet et Bertrand Bonello ont participé aux discussions. Leurs prises de parole ont mis en avant la nécessité d’intégrer ces évolutions techniques sans renoncer à l’authenticité artistique. Cette ligne de crête résume une préoccupation largement partagée dans le secteur : rester ouvert à des outils nouveaux, tout en évitant que la fascination technologique ne prenne le pas sur les œuvres et celles et ceux qui les conçoivent.
Le rôle des institutions et des collectifs professionnels est ici déterminant. Ils offrent un espace où les créateurs peuvent confronter leurs pratiques, les producteurs leurs contraintes et les pouvoirs publics leurs responsabilités. Le dialogue est d’autant plus nécessaire que les usages changent vite, alors que les cadres de travail, les contrats et les habitudes de production évoluent plus lentement.
Les questions de droits et d’emploi restent ouvertes
La créativité assistée par IA soulève des interrogations qui dépassent largement la qualité d’une image. La première concerne les droits d’auteur. Lorsqu’un outil a été entraîné sur de très grandes quantités de contenus ou lorsqu’il produit des éléments à partir d’instructions, il devient essentiel de connaître les conditions d’utilisation de ces outils et de clarifier les droits attachés au résultat final.
La deuxième porte sur le consentement et l’identité des personnes. Dans l’audiovisuel, reproduire une voix, un visage ou une apparence sans autorisation peut porter atteinte aux artistes et à la confiance du public. Le développement des images synthétiques renforce ainsi le besoin de règles compréhensibles, de contrats précis et de pratiques transparentes.
La troisième question est sociale. Certains métiers peuvent voir des tâches se transformer ou s’automatiser, tandis que de nouvelles compétences apparaissent autour de la direction artistique, de la supervision des outils et de la vérification des contenus. Le risque, pour les professionnels, n’est pas seulement le remplacement brutal de certaines fonctions. Il réside aussi dans une pression à produire plus vite, avec moins de moyens, sans que l’expertise humaine nécessaire soit correctement reconnue.
Le festival niçois n’apporte pas à lui seul une réponse à ces débats. Il a en revanche permis de les rendre visibles au sein même de la profession. C’est une étape utile : l’appropriation d’une technologie passe autant par la discussion de ses limites que par la démonstration de ses possibilités.
Ce qu’il faut surveiller après le Waiff
Le premier Waiff montre que le cinéma expérimente déjà activement l’intelligence artificielle. La sélection de 100 films parmi 1 000 courts-métrages révèle une curiosité réelle pour ces outils et l’apparition de nouvelles formes visuelles. Mais le succès de cette rencontre ne se mesurera pas uniquement au nombre d’œuvres générées ou au réalisme des images.
Les prochaines étapes se joueront sur des questions très concrètes : les créateurs garderont-ils la maîtrise de leur travail ? Les contributions humaines seront-elles identifiées et rémunérées ? Les producteurs utiliseront-ils ces outils pour élargir les possibilités de création ou principalement pour comprimer les coûts ? Et le public saura-t-il dans quelles conditions les œuvres qu’il regarde ont été fabriquées ?
À Nice, le débat a fait émerger une position commune : l’IA peut enrichir la boîte à outils du cinéma, à condition de ne pas devenir son auteur invisible. La technologie peut accélérer certaines étapes et ouvrir des pistes inédites. L’émotion, le regard et la responsabilité d’une œuvre, eux, restent entre les mains de celles et ceux qui choisissent de la raconter.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le World Artificial Intelligence Film Festival de Nice ?
Le World Artificial Intelligence Film Festival, ou Waiff, est un festival consacré aux liens entre intelligence artificielle et création audiovisuelle. Sa première édition s’est tenue à Nice les 11 et 12 avril 2025. Elle a réuni des courts-métrages conçus avec des outils d’IA, ainsi que des professionnels venus débattre de leurs usages, de leurs opportunités et de leurs limites.
Combien de films ont été sélectionnés au Waiff 2025 ?
Le Waiff a sélectionné 100 courts-métrages parmi 1 000 œuvres conçues avec des outils d’intelligence artificielle. Le festival, organisé en deux mois, a attribué son prix spécial du jury à « Anomaly », un film réalisé par l’Ukrainien Yevhen Chernyshov. Ces chiffres témoignent de l’intérêt déjà suscité par les outils d’IA dans le format court.
L’intelligence artificielle peut-elle réaliser un film toute seule ?
Des outils d’IA peuvent générer du texte, des images, des sons ou des séquences à partir d’instructions. Cela ne suffit pas à remplacer le travail de réalisation. Un film exige une intention, des choix de récit, de rythme, de cadrage et de montage, ainsi qu’une capacité à évaluer les résultats. Au Waiff, les intervenants ont souligné que l’artiste devait rester au centre du processus créatif.
Quels sont les principaux risques de l’IA dans le cinéma ?
Les débats portent notamment sur les droits d’auteur, la protection des voix et des visages, l’authenticité des œuvres et l’évolution des métiers. L’utilisation d’outils génératifs impose aussi de vérifier les conditions d’usage des contenus produits. Pour les professionnels, l’enjeu est de bénéficier des gains possibles sans perdre le contrôle artistique, juridique et économique des projets.
Pourquoi l’IA intéresse-t-elle les producteurs de cinéma ?
L’IA intéresse les producteurs parce qu’elle peut accélérer certaines étapes de la fabrication et aider à maîtriser des coûts. Lors du Waiff, Jean-David Blanc a mis en avant ces intérêts économiques. Mais un outil moins coûteux sur une tâche donnée ne rend pas automatiquement un film moins cher : les résultats doivent être préparés, contrôlés, corrigés et intégrés à une vision artistique cohérente.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- World Artificial Intelligence Film Festival, site officielwaiff.fr
- Centre national du cinéma et de l’image animée, site officielwww.cnc.fr
- Société des réalisatrices et réalisateurs de films, site officielwww.la-srf.fr
- France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur, actualités régionalesfrance3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur



