Culture et médias

Axelle Ropert face à l’IA : le cinéma ne se réduit pas à la productivité

La cinéaste et critique Axelle Ropert questionne l’arrivée de l’intelligence artificielle dans le cinéma. Face aux promesses de scénarios plus rapides et d’une production optimisée, elle défend ce que les algorithmes ne peuvent garantir : la singularité d’un regard, l’attention aux émotions et le temps de la création.

Une réalisatrice examine des images de famille et des pages de scénario dans une salle de montage.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle s’invite désormais dans les discussions sur l’avenir du cinéma, de l’écriture du scénario aux effets visuels, en passant par l’organisation de la production. Pour Axelle Ropert, cinéaste et critique de cinéma, cette accélération technologique ne doit pas faire oublier une question plus fondamentale : que devient un art du récit lorsque l’efficacité et la rapidité sont érigées en horizon principal ?

Dans sa réflexion et dans une tribune publiée par Le Monde, la réalisatrice met en garde contre une promesse très séduisante, celle d’une création plus productive grâce aux algorithmes. Elle y voit une possible illusion de progrès si les outils automatisés finissent par imposer leurs logiques de rendement à l’écriture et à la fabrication des films. Son propos n’est pas de nier l’existence de l’IA ni les transformations qu’elle entraîne. Il consiste à rappeler que le cinéma ne se mesure pas seulement au nombre de pages produites, de plans générés ou de tâches accélérées.

À travers des films tels que La Famille Wolberg et Petite Solange, Axelle Ropert s’intéresse aux liens familiaux, aux fragilités et aux sentiments qui traversent l’existence ordinaire. Cette attention aux nuances nourrit son scepticisme : une machine peut-elle réellement participer à un récit sans réduire l’expérience humaine à des modèles déjà observés ?

Pourquoi l’IA est-elle présentée comme une révolution pour le cinéma ?

Les systèmes d’intelligence artificielle générative sont souvent présentés comme des assistants capables d’accélérer les étapes les plus longues de la création. À partir de très grandes quantités de données, ils peuvent notamment produire du texte, des images ou des propositions à partir d’une consigne. Dans un cadre cinématographique, leurs usages potentiels concernent la recherche d’idées, le résumé de documents, la préparation de versions de travail, la génération d’éléments visuels ou l’analyse de corpus.

Cette perspective alimente un discours de simplification : moins de temps consacré aux tâches répétitives, davantage de propositions disponibles immédiatement et, en théorie, des coûts mieux maîtrisés. Mais l’expression même de « gain de productivité » mérite d’être examinée lorsqu’elle s’applique à une œuvre artistique. Écrire un scénario ne se résume pas à produire une structure cohérente. Réaliser un film ne consiste pas uniquement à assembler des images techniquement convaincantes.

Étape du travail cinématographiqueCe que des outils d’IA peuvent chercher à accélérerCe qui reste au cœur du travail artistique
Recherche et documentationTrier, synthétiser ou reformuler des informationsChoisir un sujet, une perspective et une intention
ÉcritureProposer des pistes, des dialogues ou des structuresConstruire une voix, un point de vue et des personnages singuliers
PréparationOrganiser des éléments de travail et visualiser des idéesDiriger les choix de mise en scène et de production
Tournage et montageFaciliter certaines tâches techniques ou répétitivesObserver les interprètes, rythmer le récit, décider de ce qui compte

Ce tableau ne dessine pas une frontière mécanique entre la technique et l’art. Le cinéma a toujours été une activité collective et technique, dépendante d’outils qui évoluent. La caméra, le son synchronisé, le montage numérique ou les effets visuels ont tous modifié les méthodes de fabrication. La question soulevée par Axelle Ropert est d’une autre nature : qui décide du sens d’un récit et au nom de quels critères ?

Axelle Ropert défend le temps long de l’écriture

Dans la critique portée par la réalisatrice, la promesse d’immédiateté pose précisément problème. Une idée narrative peut être formulée en quelques secondes par un outil, mais trouver le ton d’un film demande souvent des essais, des hésitations, des impasses et des reprises. Ce temps n’est pas nécessairement un défaut à corriger. Il peut être la condition d’une œuvre qui ne ressemble pas à une simple réponse optimisée.

L’écriture de scénario ne se limite pas à l’enchaînement de situations ou à la résolution d’un conflit. Elle suppose de décider ce qui doit rester implicite, de laisser une scène respirer, de faire exister une contradiction ou de renoncer à une explication trop nette. Or les outils génératifs sont fréquemment sollicités pour produire vite une solution lisible. Cette logique peut s’avérer utile dans certains contextes de travail, mais elle entre en tension avec une création fondée sur l’incertitude et la recherche.

Axelle Ropert souligne ainsi le risque de voir l’IA employée pour la rédaction des scénarios. Sa crainte est celle d’un contenu formaté, qui reproduirait des schémas narratifs déjà dominants. Un algorithme peut repérer les formes les plus fréquentes dans les œuvres auxquelles il a été exposé. Cela ne suffit pas à faire émerger un regard personnel, ni à expliquer pourquoi une scène touche un spectateur plutôt qu’un autre.

Le débat dépasse donc l’opposition simpliste entre une création « avec » ou « sans » technologie. Il porte sur le statut accordé à l’outil. Sert-il un projet porté par des personnes identifiables, responsables de leurs décisions ? Ou devient-il un moyen de remplacer l’étape même où un auteur cherche sa forme, au bénéfice d’une production plus rapide ?

Petite Solange, l’exemple d’un cinéma des nuances

Le film Petite Solange occupe une place éclairante dans cette réflexion. Axelle Ropert y raconte les émois d’une jeune fille confrontée à des bouleversements familiaux. L’enjeu ne tient pas à une succession d’événements spectaculaires, mais à l’attention accordée aux mouvements intérieurs, aux silences et aux changements parfois imperceptibles qui affectent les relations.

La réalisatrice conçoit cette œuvre comme une symphonie de sentiments. Cette formule éclaire sa conception du cinéma : les récits peuvent trouver leur force dans les détails du quotidien, dans ce qui résiste à une explication immédiate et dans les ambiguïtés des personnages. Un visage, une hésitation ou une phrase banale peuvent prendre un sens différent selon le moment où ils surgissent, le cadrage choisi et l’histoire déjà partagée avec le spectateur.

C’est là que se loge l’interrogation d’Axelle Ropert sur l’IA. Il ne s’agit pas de soutenir qu’une machine serait incapable de générer une scène émouvante au sens où elle ne pourrait en produire aucune. Les outils peuvent imiter des codes émotionnels, proposer des dialogues ou recombiner des situations connues. Mais, pour la cinéaste, cette capacité de production n’équivaut pas à l’expérience humaine qui nourrit une œuvre : vivre les relations, observer les autres, porter une mémoire, assumer une subjectivité.

Cette distinction est essentielle. Le spectateur ne cherche pas seulement une intrigue qui fonctionne. Il peut aussi chercher la sensation qu’un film a été regardé, pensé et composé par quelqu’un qui prend le risque de son point de vue.

IA au cinéma : promesse d’efficacité et exigences de création

Ce que promet l’automatisation

  • Produire rapidement des pistes de scénario ou de dialogues.
  • Analyser de grands volumes de textes et de références.
  • Alléger certaines tâches répétitives de préparation.
  • Multiplier les propositions de travail à partir d’une consigne.

Ce qu’Axelle Ropert invite à préserver

  • Le temps nécessaire aux hésitations et aux réécritures.
  • La subjectivité d’un auteur et son regard sur le monde.
  • La diversité des formes, des rythmes et des récits.
  • La place et la responsabilité des professionnels de la création.

Le risque d’une standardisation des récits

L’une des inquiétudes centrales exprimées par Axelle Ropert concerne l’uniformité. Si les mêmes outils sont entraînés sur des ensembles de contenus massifs et employés pour résoudre les mêmes problèmes d’écriture, ils peuvent encourager le retour de structures éprouvées. Une intrigue plus claire, un dialogue plus explicatif ou un personnage plus conforme aux attentes supposées du public peuvent paraître efficaces. Ils ne sont pas nécessairement plus intéressants.

La diversité du cinéma tient aussi à ce qui déjoue les habitudes : un rythme inattendu, un récit qui accepte de ne pas tout expliquer, une tonalité fragile, une langue singulière, une manière différente de montrer une famille ou une époque. Ces choix peuvent sembler moins immédiatement « optimisables » que les recettes narratives les plus répétées. Ils sont pourtant indispensables à la richesse culturelle.

Cette crainte rejoint une question professionnelle. Lorsque l’IA est envisagée comme un moyen de produire davantage avec moins de personnes, l’enjeu n’est plus seulement esthétique. Les scénaristes et, plus largement, les travailleurs de la création peuvent voir leur rôle fragilisé si leur savoir-faire est présenté comme une tâche substituable. Derrière une automatisation apparemment neutre se trouvent des décisions économiques : qui est rémunéré, qui obtient le temps nécessaire pour écrire, qui conserve la maîtrise d’une œuvre et qui en assume la responsabilité ?

Une question éthique autant qu’artistique

L’essor de l’IA dans la création oblige à considérer plusieurs dimensions simultanément. La première est artistique : les œuvres conservent-elles des voix distinctes et des formes inattendues ? La deuxième est professionnelle : les métiers de l’écriture, de l’interprétation et de la fabrication disposent-ils de garanties face à l’automatisation ? La troisième est éthique : les systèmes utilisés respectent-ils les personnes, les œuvres et le travail à partir desquels ils sont développés ?

Dans le domaine du cinéma, l’idée d’un outil neutre est particulièrement trompeuse. Chaque choix technique oriente le travail. Un logiciel qui privilégie certains formats, certains mots ou certaines structures de récit peut progressivement influencer les pratiques, surtout lorsque les contraintes de budget et de calendrier sont fortes. Les recommandations algorithmiques ne prennent pas les décisions à la place des équipes, mais elles peuvent rendre certaines options plus faciles, plus visibles ou plus tentantes que d’autres.

Axelle Ropert appelle donc à une réflexion collective. Elle invite les cinéastes, les critiques et l’industrie à ne pas céder sans discussion à la pression de l’accélération technologique. Cette discussion ne suppose pas de rejeter toute innovation. Elle suppose, au contraire, de poser des règles et des questions précises avant que des usages deviennent des normes de fait.

Par exemple, un secteur culturel peut s’interroger sur la transparence de l’emploi de l’IA, sur la place des auteurs dans les processus de décision ou sur la préservation des temps de création. Il peut aussi distinguer les outils qui assistent concrètement les professionnels de ceux qui visent à évincer leur contribution créative.

Ce qu’il faut surveiller pour l’avenir du cinéma

En mars 2025, le débat sur l’IA au cinéma ne se résume pas à une bataille entre nostalgie et innovation. Il engage une certaine idée de la création. L’IA peut devenir un outil parmi d’autres, à condition que son usage reste soumis à une intention artistique et à une responsabilité humaine. Elle peut aussi renforcer une logique industrielle où la vitesse, la quantité et la prévisibilité priment sur la recherche.

Le regard d’Axelle Ropert rappelle que le cinéma est fait de techniques, mais qu’il ne se laisse pas réduire à elles. Ses films, dont Petite Solange, défendent une attention à ce qui est instable, intime et parfois difficile à formuler. C’est précisément cette part de fragilité qui peut être menacée lorsque les solutions automatisées sont valorisées pour leur capacité à répondre immédiatement.

Les prochains choix du secteur seront donc déterminants : la place laissée aux scénaristes, les conditions de travail des équipes, la reconnaissance des auteurs et la diversité des récits façonneront l’usage réel de l’IA. La technologie peut transformer les méthodes. Elle ne devrait pas dispenser le cinéma de sa mission première : donner forme à la complexité des vies humaines.

Questions fréquentes

Quel est le point de vue d’Axelle Ropert sur l’IA au cinéma ?

Axelle Ropert se montre critique envers l’idée selon laquelle l’IA constituerait automatiquement un progrès pour le cinéma. Elle alerte sur les promesses de productivité et sur le risque d’une écriture formatée. La réalisatrice appelle à préserver l’émotion, la subjectivité et le temps de recherche propres au travail des auteurs.

Pourquoi Axelle Ropert critique-t-elle l’IA pour écrire des scénarios ?

Dans sa tribune publiée par Le Monde, Axelle Ropert s’inquiète d’une tendance à confier l’écriture des scénarios à des systèmes automatisés. Selon elle, des outils qui reproduisent des schémas narratifs risquent d’encourager des contenus standardisés, au détriment de l’originalité, de la diversité et de la singularité d’un écrivain humain.

De quoi parle le film Petite Solange d’Axelle Ropert ?

Petite Solange raconte les émois d’une jeune fille confrontée à des bouleversements familiaux. Axelle Ropert y privilégie les nuances des relations et des sentiments du quotidien plutôt que les événements spectaculaires. Le film illustre son attachement à un cinéma attentif aux fragilités et à la profondeur de l’expérience humaine.

L’intelligence artificielle peut-elle remplacer un scénariste ?

L’IA peut générer du texte, suggérer des structures ou reformuler des idées à partir de données et de consignes. Elle ne garantit toutefois ni une voix d’auteur, ni une expérience vécue, ni la responsabilité artistique d’une œuvre. Pour Axelle Ropert, la question est aussi sociale : remplacer l’écriture humaine fragiliserait les métiers créatifs.

Quels sont les risques de l’IA générative pour la création cinématographique ?

Les risques évoqués par Axelle Ropert concernent surtout la standardisation des récits, la dilution de l’authenticité artistique et la pression exercée sur les emplois créatifs. Plus largement, l’usage de ces outils soulève des questions de transparence, de rémunération, de droit d’auteur et de place laissée aux créateurs dans les décisions.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Le Monde, tribunes et débatswww.lemonde.fr/idees