Cybersécurité

Olga Loiek, la YouTubeuse ukrainienne clonée par IA en influenceuse russe

À 21 ans, Olga Loiek découvre que son visage alimente des vidéos générées par IA, où de faux avatars russes parlent chinois et vantent la coopération entre la Russie et la Chine. Cette usurpation, suivie par des centaines de milliers d’internautes, illustre la facilité avec laquelle une identité peut devenir un outil d’influence et de vente.

Une créatrice découvre sur son ordinateur plusieurs faux avatars générés à partir de son visage.
Illustration : Actu.ai

Voir son visage parler une langue que l’on ne maîtrise pas, défendre des idées que l’on rejette et vendre des produits à une audience inconnue : c’est l’expérience vécue par Olga Loiek. La YouTubeuse ukrainienne a découvert que son apparence avait été reprise par des outils d’intelligence artificielle pour créer plusieurs personnalités fictives sur les réseaux sociaux. Ces avatars se faisaient passer pour des femmes russes parlant chinois et s’adressaient à un public chinois.

Au 2 janvier 2025, cette affaire résume une inquiétude qui dépasse largement le cas d’une créatrice de contenu : la facilité croissante avec laquelle une image publique peut être captée, animée et replacée dans un récit entièrement fabriqué. L’enjeu n’est pas seulement technique. Il touche à la réputation d’une personne, à la confiance des internautes et à la capacité de distinguer un témoignage réel d’une mise en scène automatisée.

Le visage d’Olga Loiek détourné sans son accord

Olga Loiek est une YouTubeuse ukrainienne de 21 ans. Elle compte alors environ 17 800 abonnés sur sa chaîne. Cette présence, modeste à l’échelle des grandes plateformes, a pourtant suffi pour que son visage soit récupéré et transformé en plusieurs personnages numériques destinés à circuler à l’étranger.

La créatrice a constaté que ces vidéos ne reprenaient pas seulement une image isolée ou une photographie. Elles construisaient de véritables identités de substitution : son visage était animé, synchronisé avec du mandarin et associé à de faux profils se présentant comme russes. L’un de ces avatars portait le nom de « Nathasa ».

La différence entre une simple republication non autorisée et cette opération est essentielle. Copier une photo peut déjà porter atteinte à la personne concernée. Mais générer un avatar capable de parler, de publier régulièrement et d’interagir avec une audience donne l’impression qu’une personne réelle s’exprime. L’usurpation prend alors la forme d’une présence continue.

Ce que l’on sait d’Olga LoiekCe que montrent les avatars usurpant son visage
YouTubeuse ukrainienne âgée de 21 ansFaux personnages présentés comme des femmes russes
Environ 17 800 abonnés sur YouTubeContenus diffusés auprès d’une audience nettement plus large
Elle ne contrôle ni ces profils ni leurs messagesVidéos parlant couramment chinois
Son image est utilisée sans son consentementMessages sur les relations entre la Russie et la Chine

Des influenceuses russes fictives pour un public chinois

Les personnages créés à partir de l’image d’Olga Loiek prétendaient être des femmes russes capables de s’exprimer avec aisance en chinois. Leurs vidéos louaient notamment la coopération entre la Russie et la Chine. Pour Olga Loiek, le choc tient autant au détournement de son apparence qu’au contenu qui lui est attribué.

Elle a résumé cette expérience par une image saisissante : « C’est littéralement comme si mon visage parlait mandarin, en arrière-plan, je vois le Kremlin. » La formule souligne une perte de contrôle totale. Son visage devient le support d’un discours politique qui n’est pas le sien, dans une langue qu’elle ne parle pas et à destination d’un public qu’elle n’avait pas choisi.

Les faux comptes auraient rassemblé des centaines de milliers d’abonnés en Chine, soit bien davantage que l’audience de la YouTubeuse originale. Cette disproportion révèle l’un des risques propres aux avatars générés par IA : ils peuvent être produits, déclinés et diffusés à une échelle sans commune mesure avec la notoriété initiale de la personne copiée.

L’objectif de ces comptes ne semble donc pas être de reproduire fidèlement une créatrice connue. Il consiste plutôt à emprunter un visage crédible afin de bâtir une personnalité conçue pour capter l’attention. Dans ce schéma, l’identité de la personne réelle devient une matière première, détachée de son histoire, de ses convictions et de son consentement.

Quand un visage devient le vecteur d’un message politique

Les vidéos attribuées à ces personnages fictifs ne se limitaient pas au divertissement. Elles relayaient des propos à caractère politique favorables à la coopération russo-chinoise. Or, la force de ce type de contenu vient de sa présentation : un visage humain, une parole fluide et un format proche des codes ordinaires de l’influence peuvent rendre le message plus familier qu’un contenu institutionnel.

Le problème ne dépend pas uniquement de la qualité visuelle du trucage. Même lorsqu’un contenu semble imparfait ou artificiel, il peut remplir son rôle s’il est vu dans un fil de recommandations, repris par d’autres comptes ou intégré à une relation de confiance avec des abonnés. Un internaute n’a pas besoin d’être convaincu que l’avatar est réel pour retenir son message, suivre son compte ou acheter ce qu’il recommande.

Dans le cas d’Olga Loiek, une mention indiquait que l’intelligence artificielle était utilisée. Mais cette information ne faisait pas disparaître l’ambiguïté fondamentale : les vidéos continuaient à exploiter le visage d’une personne réelle pour incarner des propos qui lui sont étrangers. Une étiquette sur le procédé de fabrication ne vaut ni autorisation de la personne représentée, ni explication claire sur l’origine du visage utilisé.

Une transparence affichée, un risque qui persiste

La mention d’IA

  • Elle peut signaler que la vidéo a été produite avec un outil génératif.
  • Elle ne prouve pas que la personne représentée a donné son autorisation.
  • Elle peut rester secondaire face au visage, au récit et au rythme de la vidéo.

L’effet du faux profil

  • Le compte présente une femme russe fictive parlant chinois.
  • Il associe le visage d’Olga Loiek à des messages qu’elle ne soutient pas.
  • Il peut réunir une large audience et promouvoir des produits à vendre.

Une mention sur l’IA ne suffit pas à protéger le public

La transparence sur l’emploi d’outils génératifs est utile, mais elle ne règle pas à elle seule le problème de l’usurpation. Dans une vidéo courte, une indication discrète peut passer inaperçue. Surtout, elle ne répond pas à la question la plus importante pour le public : qui parle réellement, et avec quel intérêt ?

Cette distinction est d’autant plus nécessaire que les avatars concernés ne se contentaient pas de tenir des discours. Selon les éléments rapportés, ils tentaient également de soutirer de l’argent à leur audience, notamment en vendant des produits tels que des bonbons russes. Le même visage artificiellement animé pouvait ainsi servir à attirer des abonnés, installer une proximité, promouvoir un récit politique et pousser à l’achat.

Des experts ont relevé que ces profils étaient conçus pour attirer des célibataires chinois et les encourager à acheter divers produits. Cette combinaison entre séduction, contenu régulier et commerce est classique dans l’économie des réseaux sociaux. L’IA lui apporte toutefois une capacité supplémentaire : créer rapidement plusieurs personnalités, les faire parler dans une autre langue et les alimenter sans mobiliser une personne devant une caméra.

Pourquoi ces faux profils peuvent-ils gagner autant d’audience ?

Les réseaux sociaux récompensent les contenus capables de provoquer de l’attention et de l’engagement. Un avatar qui publie fréquemment, adopte les codes d’une plateforme et semble répondre à une attente culturelle précise peut trouver son public, même si son identité est entièrement fabriquée.

Dans cette affaire, les avatars combinaient plusieurs éléments susceptibles d’être attractifs : ils se présentaient comme des femmes russes, parlaient chinois et abordaient des thèmes liés aux relations entre la Russie et la Chine. Ils proposaient aussi des produits à vendre. Leur succès ne démontre pas que tous les abonnés croyaient à leur authenticité, mais il montre qu’une audience importante peut se constituer autour d’un personnage fictif.

La portée de ces comptes pose une autre difficulté : la personne dont le visage est usurpé doit non seulement découvrir les vidéos, mais aussi tenter d’identifier les nombreuses copies éventuelles, dans une autre langue et sur des services qu’elle n’utilise pas nécessairement. L’asymétrie est forte. Un créateur seul dispose rarement des mêmes moyens de diffusion, de surveillance et de production que les réseaux qui exploitent son image.

Une technologie devenue plus accessible

Le directeur général de la société XMOV a souligné que la technologie permettant de produire ce type de vidéos était désormais « très courante » en Chine. Cette remarque éclaire une évolution majeure : l’usurpation audiovisuelle n’exige plus forcément une équipe spécialisée dans les effets visuels ou des ressources considérables.

Dans son principe, un outil de génération vidéo peut associer un portrait à un script, produire une animation du visage et synchroniser les mouvements des lèvres avec une voix. Lorsqu’il est utilisé sans autorisation, ce procédé permet de fabriquer une apparence de prise de parole. Le résultat peut ensuite être intégré dans les formats très courts et répétitifs qui circulent efficacement sur les plateformes.

Il ne faut pas pour autant imaginer une technologie infaillible ou indétectable. Des incohérences peuvent parfois apparaître dans les expressions, les lèvres, le regard ou le contexte du compte. Mais le cas d’Olga Loiek rappelle qu’une détection fondée uniquement sur l’œil humain a ses limites. La question n’est plus seulement de reconnaître un faux parfait, mais de vérifier l’identité de l’émetteur avant de lui accorder sa confiance.

Que peut faire une personne dont l’image est usurpée ?

Découvrir un avatar utilisant son visage peut donner l’impression d’être dépossédé de sa propre identité. Une réaction méthodique reste pourtant importante. La première étape consiste à conserver les éléments disponibles : captures d’écran, noms des comptes, dates de publication, vidéos et éléments indiquant l’audience ou une éventuelle activité commerciale. Ces preuves facilitent ensuite les signalements.

Les plateformes disposent généralement de procédures dédiées à l’usurpation d’identité et aux contenus trompeurs. Un signalement doit préciser que le compte se fait passer pour une autre personne ou exploite son image sans autorisation. Lorsque des ventes, des demandes d’argent ou des liens commerciaux sont associés au profil, cet élément mérite aussi d’être documenté.

Pour un créateur, la surveillance de son nom, de ses images et de ses contenus sur les réseaux fait désormais partie de la protection de sa réputation. Cette vigilance est particulièrement utile lorsqu’une audience est internationale. Elle n’empêche pas toutes les copies, mais elle peut permettre de les repérer plus tôt et d’avertir son propre public.

Enfin, lorsqu’une usurpation cause un préjudice important, la personne visée peut envisager de demander conseil à un professionnel compétent en droit de l’image, droit d’auteur ou droit du numérique. Les règles applicables diffèrent selon les pays et les plateformes, ce qui rend les cas transfrontaliers particulièrement complexes.

Ce qu’il faut surveiller

L’histoire d’Olga Loiek met en lumière un basculement : ce ne sont plus seulement les célébrités mondiales qui peuvent voir leur identité imitée. Une créatrice comptant quelques milliers d’abonnés peut elle aussi être choisie comme visage d’un personnage artificiel, si son image est accessible et semble crédible pour une campagne donnée.

La réponse ne peut pas reposer uniquement sur les personnes ciblées. Les plateformes ont un rôle décisif dans la rapidité des signalements, l’identification des comptes récidivistes et la clarté des informations données au public. Les fournisseurs d’outils de génération ont également une responsabilité dans les garde-fous qu’ils mettent en place contre les usages non consentis.

Pour les internautes, le réflexe le plus utile consiste à séparer trois questions souvent confondues : la vidéo est-elle générée par IA, la personne représentée a-t-elle donné son accord, et le compte mérite-t-il confiance ? Dans un environnement où un visage peut être reproduit et faire parler une identité fictive, cette vérification devient une forme élémentaire d’hygiène numérique.

Questions fréquentes

Olga Loiek soutient-elle les messages pro-russes diffusés par ces vidéos ?

Non. Les avatars utilisant son visage ont été créés sans son consentement et diffusent des messages qui lui sont étrangers. Ces faux personnages se présentent comme des femmes russes parlant chinois et valorisent la coopération entre la Russie et la Chine. Olga Loiek a exprimé son choc face au fait que son visage semble parler mandarin devant des images du Kremlin.

Comment une IA peut-elle usurper le visage d’une YouTubeuse ?

Un outil de génération vidéo peut partir d’images accessibles en ligne, animer un visage et synchroniser ses lèvres avec un texte lu par une voix synthétique ou générée. Le résultat donne l’apparence d’une personne qui s’exprime. Utilisée sans accord, cette technologie peut créer un avatar trompeur, même si la personne copiée n’a jamais enregistré la moindre vidéo pour ce compte.

Pourquoi les faux avatars d’Olga Loiek attirent-ils autant d’abonnés en Chine ?

Ces profils reprennent les codes de l’influence : publications régulières, personnage identifiable, parole en chinois, récits politiques et parfois recommandations de produits. Certains ont réuni des centaines de milliers d’abonnés, bien plus que la chaîne originale d’Olga Loiek. Leur succès montre qu’une identité fictive peut devenir attractive lorsqu’elle est adaptée à une audience et aux mécanismes des plateformes.

Que faire si mon image est utilisée dans une vidéo générée par IA sans mon accord ?

Il est conseillé de conserver des preuves précises, comme les vidéos, captures d’écran, adresses des comptes et dates de publication, avant de signaler le contenu à la plateforme. Si le faux profil sollicite de l’argent ou vend des produits, il faut aussi le documenter. En cas de préjudice important, un conseil juridique peut aider à examiner les recours adaptés au pays concerné.

Une étiquette indiquant qu’une vidéo est créée par IA suffit-elle à éviter la tromperie ?

Pas nécessairement. Une telle mention peut informer sur le procédé de fabrication, mais elle ne dit pas si la personne dont le visage apparaît a consenti à cette utilisation. Elle ne garantit pas non plus que les internautes comprendront qu’ils suivent un personnage fictif. Dans le cas d’Olga Loiek, l’enjeu reste l’usage de son identité pour des messages et des ventes qu’elle ne contrôle pas.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. BBC News Technology, couverture des usages et dérives de l’intelligence artificiellewww.bbc.com/news/technology
  2. CNIL, informations sur la protection des données personnelles et de la vie privéewww.cnil.fr/fr