Régulation et éthique

Police fédérale australienne : pourquoi l’IA analyse les téléphones saisis

Face à des enquêtes numériques dont le volume moyen dépasse 40 To, la police fédérale australienne mise sur l’intelligence artificielle pour trier téléphones, courriels et vidéos saisis. L’agence promet un contrôle humain et des garde-fous éthiques, après des controverses sur la reconnaissance faciale.

Des enquêteurs examinent des téléphones saisis et des données numériques dans un laboratoire sécurisé.
Illustration : Actu.ai

L’AFP dont il est question ici n’est pas l’Agence France-Presse, mais la police fédérale australienne, l’Australian Federal Police. Le 11 décembre 2024, son responsable de la stratégie technologique, Benjamin Lamont, a défendu le recours à l’intelligence artificielle pour affronter une réalité devenue centrale dans les enquêtes : les preuves ne tiennent plus seulement dans des dossiers papier, mais dans des téléphones, messageries et archives vidéo dont le volume excède largement ce qu’une équipe humaine peut parcourir dans des délais raisonnables.

Lors d’une conférence consacrée à l’IA organisée par Microsoft, il a décrit un défi « au-delà des capacités humaines ». La formule ne renvoie pas à une police qui confierait ses décisions à une machine. Elle traduit plutôt le problème d’échelle auquel font face les enquêteurs : identifier, dans des masses de fichiers saisis légalement, les éléments qui justifient ensuite un examen humain approfondi.

Des enquêtes numériques mesurées en téraoctets

La police fédérale australienne indique qu’une enquête représente en moyenne plus de 40 téraoctets (To) de données à analyser. Un téraoctet correspond à un volume considérable de fichiers : plusieurs appareils modernes peuvent à eux seuls concentrer photos, vidéos, historiques de messagerie, documents et sauvegardes. Lors d’une intervention à domicile, les policiers peuvent aussi découvrir une accumulation de téléphones anciens, chacun susceptible de contenir des informations pertinentes.

L’agence évoque également certaines analyses atteignant 10 pétaoctets (PB). À cette échelle, le défi ne consiste pas uniquement à stocker les données. Il faut les organiser, éviter que des fichiers importants se perdent dans la masse, permettre aux enquêteurs de retrouver les contenus pertinents et préserver la sécurité des éléments recueillis.

Indicateur cité par l’AFPCe qu’il révèle
Plus de 40 To par enquête en moyenneLes investigations comportent des volumes de données trop vastes pour un examen intégral manuel.
Jusqu’à 1 To sur un téléphone saisiUn seul appareil peut déjà représenter une quantité importante d’informations à trier.
Jusqu’à 10 PB pour certaines analysesCertaines procédures atteignent une échelle exceptionnelle de données numériques.
58 000 signalements annuelsLa lutte contre l’exploitation des enfants génère un flux élevé de dossiers à examiner.
7 000 heures de matériel audiovisuelLes contenus vidéo imposent un travail d’analyse long et potentiellement éprouvant.

Ces chiffres éclairent la position de l’AFP. L’intelligence artificielle n’est pas présentée comme un raccourci pour établir la culpabilité d’une personne, mais comme un moyen de rendre les corpus numériques exploitables. L’idée est de passer d’une montagne de fichiers bruts à des ensembles mieux structurés, afin que les enquêteurs puissent concentrer leur attention sur les éléments nécessitant une appréciation professionnelle.

Que doit faire l’intelligence artificielle dans ces enquêtes ?

L’AFP travaille sur une IA conçue pour ses besoins. Les usages décrits couvrent plusieurs tâches de traitement documentaire et audiovisuel. L’agence souhaite notamment pouvoir traduire des millions de courriels, analyser des milliers d’heures de vidéos et structurer les fichiers collectés lors des saisies. Des outils de Microsoft sont mobilisés dans cette démarche, notamment pour le traitement de 7 000 heures de matériel audiovisuel.

Dans la pratique, structurer des fichiers signifie pouvoir les classer, les regrouper ou les rendre plus faciles à rechercher. Une telle préparation ne remplace pas l’enquête. Elle peut cependant éviter à un agent de devoir ouvrir un à un des volumes considérables de documents ou de contenus vidéo avant de savoir lesquels méritent son attention.

L’AFP développe aussi des outils destinés à détecter les images truquées, un enjeu qui prend de l’ampleur avec les contenus synthétiques et les manipulations numériques. Détecter une image potentiellement modifiée ne suffit toutefois pas à en tirer une conclusion : le résultat doit être vérifié, interprété et replacé dans le contexte du dossier. Les outils automatisés peuvent aider à repérer, mais l’évaluation d’une preuve relève d’une démarche d’enquête plus large.

L’agence étudie enfin l’usage de l’IA générative pour produire des résumés textuels d’images avant leur visualisation par les enquêteurs. L’objectif évoqué est très concret : limiter l’exposition de professionnels à des contenus sensibles ou graphiques, sans négliger l’examen nécessaire des éléments utiles à une procédure.

Pourquoi le volume ne justifie pas tout

L’argument du volume est puissant, mais il ne met pas fin au débat. Les téléphones et les courriels sont aussi des objets très intimes. Ils peuvent contenir des échanges familiaux, des informations de santé, des photographies, des données de localisation ou des informations concernant des personnes qui ne sont pas elles-mêmes visées par une enquête.

Plus un outil automatisé permet de parcourir rapidement des contenus, plus les règles encadrant son utilisation doivent être précises. Les questions fondamentales sont alors les suivantes : quelles données l’outil peut-il examiner ? Dans quelles procédures ? Qui contrôle les résultats ? Combien de temps les informations sont-elles conservées ? Et comment une personne peut-elle contester une décision lorsque des systèmes techniques ont contribué à orienter une enquête ?

L’AFP souligne vouloir conserver un humain dans le processus décisionnel. Cette distinction est essentielle. Une IA peut accélérer la recherche, proposer une synthèse ou signaler un élément à vérifier. Elle ne devrait pas transformer une probabilité statistique, une traduction approximative ou un classement automatique en décision irrévocable sans contrôle professionnel.

L’IA d’assistance et la décision d’enquête ne jouent pas le même rôle

Ce que l’IA peut accélérer

  • Structurer de grands volumes de fichiers saisis.
  • Traduire des millions de courriels.
  • Aider à parcourir des milliers d’heures de vidéos.
  • Signaler des images potentiellement truquées.
  • Préparer des résumés de contenus sensibles.

Ce qui doit rester sous contrôle humain

  • Apprécier le contexte d’un élément recueilli.
  • Vérifier les résultats proposés par le système.
  • Décider de la pertinence d’une information pour l’enquête.
  • Garantir le respect des droits et de la confidentialité.
  • Assumer la responsabilité des décisions prises.

La promesse de protection face au risque de surveillance accrue

L’agence affirme travailler dans un environnement totalement déconnecté afin de protéger les données recueillies au cours des enquêtes. Cet élément répond à une préoccupation majeure : les contenus saisis peuvent être extrêmement sensibles, tant pour les victimes que pour les personnes concernées ou les enquêteurs eux-mêmes. Leur traitement appelle donc des mesures de confidentialité robustes.

L’AFP a également mis en place un comité chargé de l’éthique technologique. Son rôle est d’évaluer en continu l’emploi de nouvelles technologies et de renforcer les processus internes. Cette gouvernance ne résout pas, à elle seule, toutes les interrogations. Elle constitue néanmoins une reconnaissance importante : l’introduction d’une technologie efficace ne peut pas être considérée comme neutre, particulièrement dans le champ régalien.

La transparence est l’autre engagement mis en avant par les responsables. Informer le public de l’existence de tels outils, de leur finalité et des garde-fous annoncés est nécessaire à un débat démocratique. Pour être utile, cette transparence doit permettre de comprendre non seulement ce que fait l’outil, mais aussi ses limites, les contrôles appliqués et la place exacte de l’humain dans la chaîne de décision.

Le précédent Clearview AI pèse sur le débat

Les assurances de l’AFP interviennent dans un contexte où l’usage policier de l’IA a déjà suscité des critiques. Son recours à certaines technologies, dont Clearview AI, a été controversé. Cette entreprise est connue pour ses outils de reconnaissance faciale, une technologie particulièrement sensible parce qu’elle peut permettre d’identifier ou de rechercher des personnes à grande échelle à partir de leur visage.

Benjamin Lamont a reconnu que l’AFP n’avait « pas toujours bien agi » dans ce domaine. Cet aveu donne une portée particulière au discours sur l’éthique et la transparence. Il rappelle qu’un outil peut sembler répondre à une nécessité opérationnelle tout en posant des questions sérieuses sur sa proportionnalité, son contrôle et son acceptabilité sociale.

La reconnaissance faciale et l’analyse des données saisies ne sont pas exactement le même usage. La première cherche généralement à établir une correspondance entre un visage et une identité. La seconde vise ici à organiser et à explorer des informations détenues dans le cadre d’une enquête. Elles partagent toutefois un point commun : dans les deux cas, la puissance de calcul accroît considérablement la capacité des autorités à traiter des données personnelles. C’est précisément pourquoi la supervision ne peut pas être une formalité.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains usages

En décembre 2024, la trajectoire dessinée par la police fédérale australienne est celle d’une IA d’assistance, intégrée à des procédures d’enquête confrontées à des volumes de données toujours plus importants. Les bénéfices attendus sont clairs : retrouver plus vite les contenus utiles, traduire des masses de courriels, traiter des heures de vidéos et réduire l’exposition des enquêteurs à des images difficiles.

La crédibilité de cette approche dépendra néanmoins de la manière dont les principes annoncés seront appliqués. Le maintien d’un contrôle humain devra être réel, et non symbolique. Les résultats automatisés devront pouvoir être vérifiés. Les données devront être protégées. Enfin, les personnes et institutions chargées de contrôler ces pratiques devront disposer d’informations suffisantes pour examiner les effets concrets de ces technologies.

Le défi décrit par l’AFP dépasse donc la seule performance technique. Oui, les capacités humaines sont limitées face à des dizaines de téraoctets ou à des milliers d’heures de vidéos. Mais l’enjeu public consiste à s’assurer que l’augmentation des capacités d’analyse de la police ne se fasse pas au prix d’un recul des garanties individuelles. C’est dans cet équilibre entre efficacité des enquêtes, protection des victimes et respect des droits que se jouera l’acceptabilité de l’IA policière.

Questions fréquentes

Pourquoi la police fédérale australienne utilise-t-elle l’IA dans ses enquêtes ?

L’AFP explique que le volume de données saisies dépasse les capacités d’examen manuel. Elle évoque plus de 40 To par enquête en moyenne, jusqu’à 1 To par téléphone et, dans certains cas, jusqu’à 10 PB de données. L’IA doit aider à structurer ces fichiers et à orienter le travail des enquêteurs.

L’IA de l’AFP décide-t-elle de la culpabilité des personnes visées ?

Non, l’AFP affirme maintenir des humains dans le processus décisionnel. Les usages présentés concernent surtout le tri et l’analyse préliminaire de fichiers, la traduction de courriels, l’examen de vidéos ou la détection d’images truquées. Un résultat automatisé doit être interprété et vérifié dans le contexte de l’enquête.

Quels contenus l’IA peut-elle analyser pour la police australienne ?

Les contenus cités par l’AFP comprennent des données issues de téléphones saisis, des millions de courriels et des milliers d’heures de vidéos. L’agence utilise notamment des outils pour structurer les fichiers collectés. Elle étudie aussi des résumés d’images afin de limiter l’exposition des enquêteurs à des contenus sensibles.

Comment l’AFP veut-elle protéger les données saisies ?

La police fédérale australienne indique traiter les données dans un environnement de travail totalement déconnecté, afin de préserver leur confidentialité. Elle dit aussi avoir créé un comité consacré à l’éthique technologique pour évaluer les nouveaux outils. Ces mesures visent à concilier les besoins de l’enquête avec la protection des données personnelles.

Pourquoi Clearview AI est-il associé aux controverses sur l’IA policière ?

Clearview AI est associé à des technologies de reconnaissance faciale, capables de rechercher ou d’identifier des visages à partir d’images. L’usage de ces outils par les forces de l’ordre soulève des questions sur la vie privée, les erreurs d’identification et la surveillance. Benjamin Lamont a reconnu que l’AFP n’avait pas toujours bien agi dans ce domaine.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. The Guardian, rubrique consacrée à Microsoft et à l’intelligence artificiellewww.theguardian.com/technology/microsoft
  2. The Guardian, débat australien autour de Clearview AI et de la reconnaissance facialewww.theguardian.com/australia-news/2020/jun/19/victoria-police-distances-itself-from-controversial-facial-recognition-firm-clearview-ai
  3. Australian Federal Police, site institutionnelwww.afp.gov.au