Régulation et éthique

Recall : pourquoi Microsoft a repoussé son IA de mémoire visuelle sur PC

Annoncée comme une mémoire photographique pour les PC Copilot+, Recall devait permettre de retrouver ce qui a été vu à l’écran. Mais la fonction a déclenché une vive controverse sur la confidentialité. Microsoft a revu son calendrier et ses protections, avant de relancer des tests limités auprès d’utilisateurs volontaires.

Illustration d’un ordinateur affichant une chronologie visuelle protégée par un verrou de confidentialité.
Illustration : Actu.ai

Microsoft voulait faire de Recall l’une des démonstrations les plus frappantes de l’ère des PC Copilot+. L’idée paraît simple : permettre à un ordinateur de retrouver une page web, un message, une image ou un document que son propriétaire a vu plus tôt, même s’il ne se souvient ni du nom du fichier ni de l’application utilisée. Mais cette mémoire numérique, nourrie par des captures régulières de l’écran, a immédiatement soulevé une question décisive : qui peut accéder à une telle chronologie de la vie numérique d’un utilisateur ?

La controverse a été suffisamment forte pour que Microsoft renonce à intégrer Recall dès le lancement commercial des nouveaux PC Copilot+, le 18 juin 2024. L’entreprise a ensuite annoncé plusieurs changements de sécurité et choisi de faire revenir la fonctionnalité par étapes. Au 3 janvier 2025, Recall est disponible à l’essai pour une partie des membres du programme Windows Insider, et non pour l’ensemble des utilisateurs de Windows 11.

Recall, une mémoire visuelle pour retrouver ce qui a été vu

Présentée en mai 2024 par Satya Nadella, Recall a été décrite par Microsoft comme un « superpouvoir » pour les nouveaux PC Copilot+. La promesse est celle d’une forme de mémoire photographique : l’utilisateur peut chercher un élément qu’il a consulté à partir de mots, d’images ou d’un souvenir approximatif. Microsoft résumait cette ambition par la possibilité de « se souvenir de n’importe quoi ».

Concrètement, lorsque la fonction est activée, Windows enregistre à intervalles réguliers des instantanés de ce qui s’affiche sur l’écran. Le système les analyse afin de constituer une chronologie consultable. Une personne pourrait, par exemple, rechercher une recette aperçue dans un navigateur, un tableau vu dans une présentation ou la conversation où un collègue avait partagé une information précise.

Cette approche se distingue d’une simple recherche de fichiers. Une recherche classique retrouve surtout des documents dont le nom, le contenu ou l’emplacement est connu. Recall vise au contraire les traces d’une activité à l’écran, y compris entre plusieurs logiciels. C’est à la fois son intérêt potentiel et la source de ses risques.

Les PC Copilot+ ont été conçus pour exécuter localement certaines fonctions d’intelligence artificielle grâce à une unité de calcul dédiée, la NPU. Microsoft a insisté sur le fait que les instantanés de Recall et leur indexation restent sur l’appareil, plutôt que d’être envoyés vers ses serveurs. Cette architecture locale ne fait toutefois pas disparaître l’enjeu : les données enregistrées peuvent contenir des éléments très sensibles.

Pourquoi Microsoft a-t-il reporté Recall ?

Le report est directement lié aux craintes exprimées par les utilisateurs et les spécialistes de la cybersécurité. Dans sa version initialement présentée, Recall donnait l’impression de constituer en continu une archive particulièrement détaillée de l’activité d’un ordinateur. Des experts ont alerté sur le risque qu’une telle base de données soit consultée par une personne ayant accès au PC ou exploitée par un logiciel malveillant.

Le mot « surveillance » est vite revenu dans les critiques. Recall n’était pas présenté comme un outil permettant à Microsoft d’observer à distance les écrans des utilisateurs. Mais l’existence même d’un historique visuel aussi complet sur une machine représentait une cible de choix en cas d’accès non autorisé. Une fonction destinée à faire gagner du temps pouvait ainsi devenir un risque pour la confidentialité, notamment sur un ordinateur partagé ou insuffisamment protégé.

Microsoft avait prévu de proposer Recall à partir du 18 juin 2024, en même temps que les premiers PC Copilot+. Face aux retours négatifs, l’entreprise a finalement annoncé qu’elle ne rendrait pas la fonction disponible à cette date pour le grand public. Elle a privilégié une phase de test avec les Windows Insider, le programme qui permet à des volontaires d’essayer des nouveautés de Windows avant leur déploiement élargi.

Le calendrier de Recall montre à quel point la réaction a été rapide :

DateDécision ou étapeCe que cela change pour les utilisateurs
Mai 2024Présentation de Recall avec les PC Copilot+Microsoft promet une recherche dans l’historique visuel de l’ordinateur.
7 juin 2024Annonce de changements de sécuritéL’activation devient volontaire et l’accès aux données doit être davantage protégé.
18 juin 2024Lancement des premiers PC Copilot+Recall n’est finalement pas proposé au grand public avec les nouveaux appareils.
Novembre 2024Retour de Recall en préversion Windows InsiderDes testeurs sélectionnés peuvent essayer la fonction sur certains PC Copilot+.
3 janvier 2025Poursuite des essais limitésAucune date de disponibilité générale n’est annoncée.

Quelles protections Microsoft a-t-il ajoutées ?

La principale évolution porte sur le consentement. Recall ne doit plus être activé par défaut : l’utilisateur doit choisir explicitement de l’utiliser lors de la configuration. Cette différence est essentielle. Une option activée automatiquement suppose que chacun connaisse le fonctionnement, les conséquences et la procédure pour la désactiver. Un choix volontaire impose au contraire une décision avant le début de l’enregistrement des instantanés.

Microsoft a également annoncé que les données de Recall seraient chiffrées et que l’accès à la fonction nécessiterait une authentification via Windows Hello. Ce système peut s’appuyer selon le matériel sur la reconnaissance faciale, l’empreinte digitale ou un code de connexion. L’objectif est d’empêcher qu’une personne prenant brièvement possession d’un ordinateur déjà allumé puisse ouvrir librement l’historique Recall.

L’entreprise a aussi indiqué prévoir des mécanismes pour exclure certains sites et certaines applications de l’enregistrement. Un filtre de données sensibles doit aider à ne pas sauvegarder des informations telles que des mots de passe ou des numéros de carte bancaire lorsqu’ils apparaissent à l’écran. Ces protections sont utiles, mais elles ne doivent pas être comprises comme une garantie absolue : un filtre automatique peut ne pas identifier chaque élément sensible dans toutes les situations.

Microsoft présente ces ajustements comme une réponse directe aux retours reçus. L’entreprise affirme vouloir proposer une expérience « fiable, sûre et robuste ». Pour Recall, cette formule doit être vérifiée par la pratique : la qualité de la protection dépendra autant de la conception technique que de la clarté des réglages proposés à l’utilisateur.

Recall : promesse d’usage et conditions de confiance

Ce que Recall peut apporter

  • Retrouver un contenu consulté sans connaître son nom, son emplacement ou l’application utilisée.
  • Chercher dans une chronologie visuelle à partir de mots ou d’éléments aperçus à l’écran.
  • Centraliser sur le PC les traces de plusieurs activités et logiciels.
  • Traiter les instantanés localement sur les PC Copilot+ compatibles.

Ce qui exige des garanties

  • Les instantanés peuvent contenir des informations personnelles ou professionnelles sensibles.
  • Un historique détaillé devient une cible en cas d’accès non autorisé à l’ordinateur.
  • Les filtres automatiques de données sensibles ne peuvent pas être infaillibles.
  • L’utilisateur doit pouvoir activer, suspendre, exclure et supprimer facilement les données Recall.

Ce que change le passage par Windows Insider

Le programme Windows Insider joue ici un rôle plus important qu’une simple avant-première. Il permet à Microsoft de recueillir des retours sur le fonctionnement quotidien de Recall, les performances de recherche, la compréhension des paramètres de confidentialité et les difficultés éventuelles rencontrées par les testeurs.

En novembre 2024, Microsoft a commencé à prévisualiser Recall sur des PC Copilot+ équipés de processeurs Snapdragon, auprès de membres du canal Dev de Windows Insider. Cette diffusion limitée permet d’éviter qu’une fonction encore en évolution soit immédiatement installée sur des millions d’ordinateurs. Elle donne aussi aux chercheurs et aux utilisateurs expérimentés l’occasion d’examiner les protections promises.

Pour les possesseurs de PC Copilot+, cette situation signifie qu’acheter un appareil compatible ne garantit pas l’accès immédiat à Recall. La fonction dépend à la fois du matériel, de la version de Windows et du calendrier de déploiement choisi par Microsoft. Les utilisateurs qui ne souhaitent pas participer aux versions d’essai n’ont donc pas à activer Recall pour utiliser leur ordinateur.

Une controverse révélatrice pour les fonctions d’IA sur ordinateur

L’épisode Recall dépasse le cas d’un seul produit. Les assistants intégrés aux ordinateurs sont appelés à traiter davantage d’informations contextuelles : ce qui est écrit, ce qui est affiché, les fichiers ouverts ou les tâches en cours. Ces capacités peuvent rendre l’informatique plus pratique, mais elles déplacent aussi la frontière entre l’assistance utile et la collecte excessive de données.

Le traitement local constitue une réponse importante à cette préoccupation. Si les informations ne quittent pas le PC, elles ne sont pas centralisées sur un serveur distant. Mais la confidentialité ne se limite pas au stockage local. Un ordinateur peut être perdu, volé, utilisé par plusieurs personnes ou infecté. Il faut donc des protections techniques, des autorisations explicites et une interface qui permette de comprendre facilement ce qui est enregistré.

La simplicité compte particulièrement pour le grand public. Un réglage de confidentialité caché dans plusieurs menus ne répond pas au même niveau d’exigence qu’un choix clair au moment de l’activation. De même, une personne doit pouvoir suspendre Recall, supprimer son historique ou exclure une application sans avoir besoin de maîtriser les subtilités de la sécurité informatique.

Microsoft se trouve face à une équation délicate. Plus Recall mémorise d’éléments, plus il peut être utile pour retrouver une information oubliée. Mais plus la mémoire est riche, plus les conséquences d’un accès non autorisé peuvent être sérieuses. Le report montre que la performance de l’intelligence artificielle ne suffit pas à assurer l’adoption d’un produit.

Ce qu’il faut surveiller avant un déploiement plus large

La suite dépendra d’abord des retours des Windows Insider. Microsoft devra démontrer que Recall répond efficacement aux recherches sans enregistrer inutilement des informations personnelles. Les mécanismes d’exclusion, le filtre de données sensibles et le chiffrement seront particulièrement observés.

Il faudra aussi suivre la manière dont Microsoft explique les choix proposés aux utilisateurs. La notion d’activation volontaire devra rester claire lors des mises à jour de Windows et sur les nouveaux PC. Une option compréhensible, réversible et visible est indispensable pour que chacun puisse décider s’il accepte ou non de créer cet historique visuel.

Enfin, Recall servira de test pour l’ensemble du secteur. Les fonctions d’IA capables de comprendre le contexte d’un écran vont probablement se multiplier. Leur acceptation dépendra moins de leur effet de démonstration que de la confiance qu’elles inspireront. Dans ce domaine, la protection de la vie privée n’est pas un supplément technique : elle conditionne l’utilité même du produit.

Questions fréquentes

Pourquoi Microsoft a-t-il retardé Recall ?

Microsoft a retiré Recall du lancement des PC Copilot+ du 18 juin 2024 après les nombreuses inquiétudes liées à la confidentialité. La fonction crée des instantanés réguliers de l’écran pour permettre des recherches ultérieures. Des utilisateurs et spécialistes de la cybersécurité ont jugé que cet historique pouvait présenter des risques s’il n’était pas suffisamment protégé.

Recall enregistre-t-il tout ce qui s’affiche sur l’écran ?

Recall s’appuie sur des instantanés réguliers de l’écran lorsque l’utilisateur a choisi d’activer la fonction. Son objectif est de créer un historique consultable de l’activité. Microsoft prévoit des exclusions pour certains sites et applications, ainsi qu’un filtre destiné à éviter l’enregistrement d’informations sensibles, mais ces protections doivent être évaluées durant les essais.

Les données de Recall sont-elles envoyées à Microsoft ?

Microsoft indique que les instantanés et leur traitement restent localement sur le PC Copilot+ compatible. Ils ne sont donc pas conçus pour être transmis à Microsoft afin d’alimenter un historique distant. Cette architecture n’élimine pas tous les risques : les données doivent aussi être chiffrées et protégées contre l’accès par une autre personne utilisant l’ordinateur.

Peut-on désactiver Recall sur un PC Copilot+ ?

Oui. Après les critiques initiales, Microsoft a annoncé que Recall serait proposée selon un principe d’activation volontaire. L’utilisateur doit donc choisir de l’activer. Il doit également pouvoir gérer les contenus enregistrés et exclure des applications ou des sites, afin de limiter les informations intégrées à son historique visuel.

Quand Recall sera-t-il disponible pour tous les utilisateurs de Windows 11 ?

Au 3 janvier 2025, Microsoft n’a pas communiqué de date de disponibilité générale. Recall est de nouveau proposée en préversion à certains membres du programme Windows Insider, d’abord sur des PC Copilot+ équipés de processeurs Snapdragon. Microsoft utilise cette phase de test pour recueillir des retours avant d’envisager une diffusion plus large.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Microsoft, présentation des PC Copilot+ et de Recall, mai 2024blogs.windows.com
  2. Microsoft, mise à jour sur la préversion de Recall et les protections annoncées, juin 2024blogs.windows.com/windowsexperience/2024/06/07/update-on-the-recall-preview-feature-for-copilot-pcs