Régulation et éthique

Scale AI visée par cinq plaintes RGPD pour la surveillance des entraîneurs d’IA d’Outlier

L’association autrichienne noyb a déposé fin octobre 2026 cinq plaintes contre Scale AI, dont une en France. Elle accuse sa plateforme Outlier, qui fait travailler plus de 900 000 indépendants à l’entraînement des modèles d’IA, de les surveiller illégalement. Ce qui est reproché, ce que dit le RGPD et les droits des travailleurs concernés.

Illustration de travailleurs à distance annotant des données d’IA, surveillés par des traceurs, sous un bouclier de justice
Illustration : Actu.ai

Derrière les assistants d’IA qui rédigent, codent ou répondent à nos questions, il y a des centaines de milliers de personnes qui notent des réponses, corrigent des erreurs et rédigent des exemples pour entraîner les modèles. Fin octobre 2026, ces travailleurs de l’ombre se retrouvent au cœur d’une procédure européenne : l’association autrichienne noyb accuse Scale AI, l’un des principaux fournisseurs de données d’entraînement au monde, de les surveiller illégalement sur sa plateforme Outlier. Une plainte a été déposée en France.

Cinq plaintes dans quatre pays européens

Le 27 octobre 2026, noyb (pour « none of your business »), l’organisation fondée par le juriste autrichien Max Schrems, a annoncé le dépôt de cinq plaintes fondées sur le règlement général sur la protection des données (RGPD), en France, en Italie, aux Pays-Bas et en Autriche. Elle agit avec trois partenaires : l’association française Intérêt à Agir, le collectif de recherche DIPLab, qui étudie le travail des plateformes numériques, et Reversing.Works, spécialisé dans l’analyse technique des applications. En France, la plainte relève de la CNIL, l’autorité chargée de faire respecter le RGPD.

La cible est Outlier, une plateforme exploitée par l’entreprise américaine Scale AI. Elle recrute des travailleurs indépendants, des étudiants aux experts de haut niveau en médecine, en droit ou en mathématiques, pour évaluer et améliorer les réponses des modèles d’IA. Selon noyb, elle fait travailler plus de 900 000 personnes et compte parmi ses clients Meta, OpenAI, xAI, Google, Anthropic et le gouvernement américain. Meta détient d’ailleurs une participation importante dans Scale AI depuis l’été 2025, après un investissement de plus de 14 milliards de dollars qui avait soulevé des questions de concurrence.

Ce que noyb reproche à Outlier

Les plaintes portent sur trois points principaux.

GriefCe que décrit noyb
Traceurs pendant le travailDes traceurs de TikTok, LinkedIn, Facebook, Sprig et Datadog envoient toutes les quelques secondes des données à des tiers : adresse IP, coordonnées, identifiants uniques, page consultée
Vérifications biométriquesDes contrôles d’identité répétés, réalisés par la société Persona, avec vidéo du visage et envoi d’une pièce d’identité
Droit d’accèsLes demandes d’accès des plaignants à leurs propres données sont restées sans réponse

Pour noyb, Scale AI n’a aucune base légale pour installer ces traceurs sans consentement, et la collecte de données, en particulier biométriques, dépasse largement ce qui est nécessaire, en violation du principe de minimisation des données. Scale AI justifie les vérifications d’identité par la lutte contre la fraude et le contrôle des compétences. L’entreprise n’avait pas commenté publiquement les plaintes au moment de leur annonce.

« Pourquoi LinkedIn ou Facebook devraient-ils savoir sur quelles tâches vous travaillez ? », interroge Lisa Steinfeld Leiser, juriste spécialisée en protection des données chez noyb. Thomas Le Bonniec, chercheur en sociologie au DIPLab, estime que le travail de plateforme semble être « un terrain fertile pour un tout nouveau type de surveillance au travail ».

Ce que dit le RGPD sur la surveillance au travail

Le RGPD ne protège pas seulement les consommateurs : il s’applique aussi aux données des travailleurs, qu’ils soient salariés ou indépendants. Plusieurs principes sont en jeu dans ce dossier.

  • La base légale : toute collecte de données doit reposer sur un fondement prévu par le texte, comme le consentement ou l’exécution d’un contrat. Transmettre des données à des réseaux sociaux pendant le travail est difficile à rattacher à l’exécution d’une mission d’annotation.
  • La minimisation : seules les données strictement nécessaires peuvent être collectées.
  • Les données biométriques : celles qui servent à identifier une personne, comme les caractéristiques de son visage, font partie des catégories sensibles, dont le traitement est en principe interdit sauf exceptions.
  • Le droit d’accès : toute personne peut demander une copie de ses données, et l’entreprise doit répondre en principe dans un délai d’un mois.

En France, la CNIL rappelle de longue date que la surveillance des personnes au travail doit être justifiée et proportionnée, et que les personnes doivent en être informées. Elle a déjà sanctionné des entreprises pour une surveillance jugée excessive : en janvier 2024, elle a infligé une amende de 32 millions d’euros à Amazon France Logistique, notamment pour un suivi trop intrusif de l’activité de ses salariés dans ses entrepôts au moyen des scanners qu’ils utilisaient. Cette décision montre que l’autorité examine de près les outils de mesure de la productivité.

Les travailleurs de plateforme mieux protégés en Europe

Ces plaintes interviennent à un moment charnière. La directive européenne sur le travail via une plateforme, adoptée en 2024, doit être transposée dans le droit des États membres d’ici le 2 décembre 2026. Elle encadre la gestion algorithmique des travailleurs et interdit notamment aux plateformes de traiter certaines données, comme celles collectées en dehors du temps de travail ou des données biométriques servant à établir l’identité d’une personne par comparaison avec des données stockées. Ces protections relatives aux données s’appliquent à toutes les personnes qui travaillent via une plateforme, y compris celles qui ont un statut d’indépendant.

Noyb souligne aussi que les plateformes classent souvent à tort leurs travailleurs comme indépendants, ce qui les prive de protections sociales et pèse sur leur rémunération. La question du statut n’est toutefois pas l’objet des plaintes, qui portent uniquement sur la protection des données.

Vous travaillez pour Outlier ou une plateforme similaire ?

Les droits prévus par le RGPD peuvent être exercés directement, sans attendre l’issue de la procédure.

  • Demander ses données : adresser une demande d’accès à la plateforme, par écrit, en conservant une trace de l’envoi. Elle doit fournir une copie des données, leurs finalités et leurs destinataires.
  • Saisir la CNIL : en l’absence de réponse au bout d’un mois, ou si la réponse est incomplète, une plainte peut être déposée en ligne sur le site de la CNIL.
  • Limiter le suivi : travailler dans un navigateur dédié, avec un bloqueur de traceurs lorsque les conditions de la plateforme le permettent, réduit les données transmises à des tiers.

Ce que la procédure peut changer

Les faits décrits par noyb restent des accusations : ce sont désormais les autorités de protection des données, dont la CNIL, qui doivent décider d’ouvrir une enquête. Les associations demandent une investigation complète et une amende administrative, sans en préciser le montant. Le RGPD prévoit des sanctions pouvant atteindre 4 % du chiffre d’affaires annuel mondial.

Au-delà de Scale AI, le dossier éclaire une face peu visible de l’IA générative : la qualité des modèles dépend d’un travail humain massif, réparti sur des plateformes mondiales, dont les conditions restent peu encadrées. Les décisions des autorités européennes, attendues sur plusieurs mois, diront jusqu’où les règles de protection des données s’appliquent à ces nouveaux métiers. Les fournisseurs de données d’entraînement, dont Scale AI, devront peut-être revoir leurs pratiques.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la plateforme Outlier de Scale AI ?

Outlier est une plateforme en ligne exploitée par l’entreprise américaine Scale AI. Elle fait travailler à distance des indépendants, plus de 900 000 selon noyb, qui évaluent, corrigent et rédigent des réponses pour entraîner les modèles d’IA de clients comme Meta, OpenAI, Google ou Anthropic. Le travail est généralement rémunéré à la tâche ou à l’heure.

Que reproche noyb à Scale AI ?

Dans cinq plaintes déposées le 27 octobre 2026, noyb accuse Scale AI de surveiller illégalement les travailleurs d’Outlier : traceurs de TikTok, LinkedIn ou Facebook actifs pendant le travail, vérifications biométriques répétées avec vidéo du visage, et absence de réponse aux demandes d’accès aux données. L’entreprise n’a pas encore été jugée par une autorité.

Comment demander ses données personnelles à une plateforme ?

Il suffit d’adresser une demande écrite à la plateforme en invoquant le droit d’accès prévu par le RGPD. Elle doit répondre gratuitement en principe sous un mois, avec une copie des données, leurs finalités et leurs destinataires. Sans réponse ou en cas de réponse incomplète, il est possible de déposer une plainte en ligne auprès de la CNIL.

Que risque Scale AI en cas de violation du RGPD ?

Si les autorités de protection des données confirment les violations, elles peuvent ordonner à Scale AI de modifier ses pratiques et lui infliger une amende pouvant atteindre 4 % de son chiffre d’affaires annuel mondial. Noyb demande une enquête complète et une sanction, sans en préciser le montant. Aucune décision n’a été rendue à ce stade.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. noyb, AI training platform Outlier illegally surveils European platform workers, 27 octobre 2026noyb.eu/en/ai-training-platform-outlier-illegally-surveils-european-platform-workers
  2. Euronews, Scale AI accusée d’espionner les formateurs d’IA, 27 octobre 2026fr.euronews.com/2026/10/27/big-tech-sait-sur-quoi-vous-travaillez-scale-ai-accusee-despionner-les-formateurs-ia
  3. Directive (UE) 2024/2831 relative à l’amélioration des conditions de travail dans le cadre du travail via une plateformeeur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:32024L2831

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