Entreprises et marchés

Samsung s’excuse sur l’IA : le vrai défi se joue dans les puces mémoire

Samsung a présenté de rares excuses publiques après avoir annoncé des résultats préliminaires inférieurs aux attentes pour le troisième trimestre 2024. Derrière cette séquence, le sujet n’est pas seulement l’IA des smartphones : le groupe doit surtout convaincre dans les mémoires HBM, cruciales pour les serveurs d’intelligence artificielle.

Un ingénieur inspecte des puces mémoire HBM destinées aux serveurs d’intelligence artificielle.
Illustration : Actu.ai

Le mot « IA » masque ici deux compétitions très différentes. D’un côté, Samsung veut enrichir ses téléphones et ses services avec des fonctions d’assistance. De l’autre, le groupe sud-coréen doit fournir les composants qui permettent aux centres de données de faire tourner les modèles d’intelligence artificielle. C’est sur ce second terrain, bien moins visible pour le grand public mais décisif économiquement, que Samsung a reconnu des difficultés le 8 octobre 2024.

Ce jour-là, Samsung Electronics a publié ses résultats préliminaires pour le troisième trimestre 2024 et accompagné cette annonce d’un message inhabituel. Jun Young-hyun, à la tête de la division Device Solutions, qui regroupe notamment les activités de semi-conducteurs, a présenté des excuses au nom de l’entreprise. Le dirigeant a reconnu que les performances récentes du groupe avaient suscité des inquiétudes sur sa compétitivité technologique et sur son avenir.

L’épisode ne signifie pas que Samsung aurait été absent de l’IA grand public. Il révèle plutôt à quel point le leadership dans l’IA se joue aussi dans une chaîne industrielle complexe, des mémoires spécialisées jusqu’aux serveurs. Et il rappelle qu’un fabricant de smartphones peut être fragilisé par un retard dans un composant que la plupart de ses clients ne voient jamais.

Ce que Samsung a annoncé le 8 octobre 2024

Samsung n’a pas publié, à cette date, ses comptes trimestriels complets, mais une estimation préliminaire. Le groupe attendait 79 000 milliards de wons de chiffre d’affaires et 9 100 milliards de wons de bénéfice opérationnel pour le trimestre de juillet à septembre 2024.

Ces chiffres restaient en forte progression par rapport à la même période de 2023, année marquée par un sévère ralentissement du marché des puces. Ils ont toutefois déçu les investisseurs et les analystes, qui espéraient une remontée plus rapide. Selon les estimations relayées par Reuters, le consensus visait environ 10 300 milliards de wons de bénéfice opérationnel.

Indicateur financierEstimation de Samsung pour le troisième trimestre 2024Évolution sur un an
Chiffre d’affaires79 000 milliards de wons+17,2 %
Bénéfice opérationnel9 100 milliards de wons+274,5 %
Nature des donnéesRésultats préliminairesLes détails sont attendus ultérieurement

La hausse annuelle ne doit donc pas masquer le problème immédiat : la reprise observée par Samsung était moins vigoureuse que prévu. Dans son message, l’entreprise a promis de renforcer sa compétitivité technologique et de faire en sorte que les efforts engagés produisent des résultats visibles.

Cette prise de parole est particulièrement notable dans une grande entreprise industrielle. Une prévision financière décevante peut être commentée par la direction, mais des excuses publiques centrées sur la technologie signalent que Samsung perçoit l’enjeu comme plus profond qu’un simple contretemps commercial.

Pourquoi les mémoires HBM sont au cœur du problème

Le point le plus sensible concerne les HBM, pour High Bandwidth Memory, ou mémoire à très haute bande passante. Contrairement à une mémoire classique placée séparément du processeur, les puces HBM empilent plusieurs couches de mémoire et les relient très étroitement. L’objectif est de faire circuler beaucoup plus de données, très vite, tout en limitant l’encombrement et la consommation d’énergie.

Cette caractéristique est capitale pour les accélérateurs d’IA. L’entraînement et l’utilisation de grands modèles de langage ou de systèmes de génération d’images demandent d’acheminer en permanence d’immenses volumes de données entre le processeur graphique et sa mémoire. Une puce très puissante, mais insuffisamment alimentée en données, perd une partie de son efficacité.

Samsung est historiquement l’un des géants mondiaux de la mémoire, aux côtés de SK Hynix et Micron. Mais le marché de la HBM ne se réduit pas à la capacité de produire des puces. Il faut aussi mettre au point des composants fiables, capables de gérer la chaleur et les très hauts débits, puis les faire valider par les clients qui les intègrent à leurs systèmes.

En 2024, SK Hynix a pris une longueur d’avance dans les mémoires HBM utilisées par les accélérateurs IA. La qualification de mémoires Samsung par des clients majeurs, dont Nvidia, est donc scrutée de près. Samsung avait annoncé fin septembre la production de masse de sa mémoire HBM3E à 12 couches, une nouvelle génération destinée aux charges de travail d’IA. Mais concevoir un produit et obtenir rapidement une adoption significative chez les grands clients sont deux étapes différentes.

Parler uniquement de « gravure des puces » serait réducteur. Samsung maîtrise plusieurs métiers, dont la fabrication de mémoire, la fonderie pour le compte de clients externes et la conception de composants électroniques. Dans le cas de la HBM, le défi associe architecture mémoire, assemblage avancé, rendement industriel, dissipation thermique et validation dans des systèmes très exigeants.

Google, OpenAI et Samsung : des concurrents, mais pas sur le même terrain

L’essor de l’IA générative a souvent tendance à placer dans une même catégorie des entreprises aux rôles très différents. Google et OpenAI développent notamment des modèles et des services d’IA. Nvidia conçoit des accélérateurs devenus une référence pour les centres de données. Samsung, lui, est à la fois un fabricant d’électronique grand public et un acteur des semi-conducteurs.

Google peut rivaliser avec Samsung dans les smartphones, notamment avec les Pixel et les fonctions d’IA intégrées à Android. OpenAI, en revanche, n’est pas un concurrent direct de Samsung dans la mémoire HBM. Ses modèles, comme ceux d’autres entreprises du secteur, renforcent surtout la demande mondiale en capacité de calcul et donc en puces spécialisées.

Samsung dispose déjà d’une réponse visible auprès du public. En janvier 2024, le groupe a lancé la gamme Galaxy S24 avec Galaxy AI, un ensemble de fonctions comprenant notamment la traduction en direct, des outils de prise de notes, des fonctions de retouche photo et Circle to Search avec Google. Ces usages combinent, selon les fonctionnalités, des traitements effectués sur l’appareil et d’autres réalisés dans le cloud.

Cette présence dans les téléphones ne suffit pas à résoudre les enjeux de la mémoire pour serveurs. Les cycles de développement, les acheteurs, les volumes et les critères de performance ne sont pas les mêmes.

Deux fronts de l’IA chez Samsung

Galaxy AI et les appareils

  • Destiné aux utilisateurs de smartphones et de tablettes
  • Fonctions de traduction, recherche, résumé et retouche
  • Défi principal : proposer des usages utiles et fiables
  • Dépend des logiciels, des modèles et de la compatibilité matérielle

HBM et les centres de données

  • Destiné aux fabricants de serveurs et d’accélérateurs
  • Mémoire spécialisée pour les calculs à très haut débit
  • Défi principal : qualification technique et montée en production
  • Dépend du rendement industriel et de l’adoption par les grands clients

One UI 7 : ce que l’on peut vraiment relier à cette annonce

La publication d’origine évoquait un retard de One UI 7, la prochaine interface logicielle de Samsung pour ses appareils mobiles. Or, le message publié par Samsung le 8 octobre sur ses résultats et sa compétitivité technologique ne fournit pas de lien direct entre la situation des mémoires HBM et un calendrier de déploiement de One UI 7.

Il faut distinguer les deux sujets. One UI est une couche logicielle reposant sur Android et destinée aux smartphones et tablettes de la marque. Son développement dépend de choix d’interface, d’intégration des services, de stabilité, de tests sur de nombreux modèles et de la mise à disposition d’Android par Google. Les composants HBM, eux, sont vendus à des entreprises qui conçoivent des serveurs et des accélérateurs de calcul.

Les deux domaines peuvent partager une ambition commune, intégrer davantage d’IA aux produits Samsung. Mais une difficulté industrielle dans la mémoire de centre de données ne prouve pas qu’une mise à jour mobile est retardée pour la même raison. Pour les utilisateurs, la bonne lecture est donc de surveiller les annonces officielles de calendrier et de compatibilité, plutôt que de déduire un report logiciel de l’annonce financière du 8 octobre.

Quelles réponses Samsung met-il en avant ?

Dans son message, Samsung a indiqué vouloir restaurer sa compétitivité par des efforts technologiques et organisationnels. L’entreprise doit agir sur plusieurs fronts à la fois : améliorer ses produits mémoire de pointe, sécuriser leur passage vers la production à grande échelle et convaincre les clients de les intégrer à leurs plateformes.

L’enjeu est aussi culturel et financier. Une entreprise qui domine depuis longtemps certains segments de la mémoire peut être tentée de privilégier les volumes et les générations déjà rentables. Or la vague de l’IA récompense les fournisseurs capables de suivre rapidement des spécifications très pointues, même lorsque les volumes initiaux sont plus faibles et les coûts de développement élevés.

Samsung possède néanmoins des atouts considérables : une expérience industrielle majeure, des activités couvrant plusieurs maillons de l’électronique et la capacité de financer des investissements lourds. Ses activités de téléphones, d’écrans, d’électroménager et de composants lui donnent également de nombreux terrains pour déployer des fonctions d’IA auprès du public.

Mais le marché ne juge pas seulement une promesse technologique. Il observe la vitesse à laquelle les produits sont qualifiés, livrés et adoptés. Dans les infrastructures d’IA, quelques mois de décalage peuvent compter beaucoup, car les grands clients planifient leurs générations de serveurs longtemps à l’avance.

Ce qu’il faut surveiller après ces excuses

La prochaine étape sera la publication détaillée des résultats trimestriels de Samsung. Elle devra permettre de mieux comprendre la contribution des différentes activités, notamment les semi-conducteurs, ainsi que les perspectives présentées par le groupe pour la fin de 2024.

Les observateurs suivront aussi la capacité de Samsung à transformer ses annonces autour de la HBM3E en revenus concrets. Les volumes livrés, l’élargissement de la clientèle et la progression vers les générations suivantes de mémoire seront des indicateurs plus parlants qu’une simple annonce de production.

Enfin, Samsung devra mener deux batailles en parallèle. Dans les appareils grand public, il lui faut proposer des fonctions Galaxy AI suffisamment utiles, compréhensibles et accessibles. Dans les centres de données, il lui faut démontrer que sa technologie répond aux exigences les plus élevées du marché. Les excuses du 8 octobre 2024 illustrent cette pression : dans l’IA, l’innovation logicielle et la maîtrise des composants avancés sont désormais étroitement liées, mais elles ne se remportent pas avec les mêmes méthodes.

Questions fréquentes

Pourquoi Samsung a-t-il présenté des excuses le 8 octobre 2024 ?

Samsung a présenté des excuses après la publication d’une prévision de résultats pour le troisième trimestre 2024 inférieure aux attentes du marché. Jun Young-hyun, responsable de la division des semi-conducteurs, a reconnu les inquiétudes suscitées par les performances récentes et la compétitivité technologique du groupe, notamment dans les composants pour l’IA.

Qu’est-ce que la mémoire HBM utilisée pour l’intelligence artificielle ?

La HBM est une mémoire à très haute bande passante. Elle empile plusieurs couches de mémoire afin de transférer davantage de données, plus rapidement, vers les processeurs de calcul. Elle est devenue essentielle aux accélérateurs utilisés dans les centres de données pour entraîner et faire fonctionner de grands modèles d’intelligence artificielle.

Samsung est-il vraiment en retard dans l’intelligence artificielle ?

La réponse dépend du domaine considéré. Samsung a déjà lancé Galaxy AI dans ses smartphones en 2024. En revanche, le groupe fait face à une pression importante dans les mémoires HBM destinées aux infrastructures d’IA, un segment où SK Hynix a pris une avance notable et où la qualification des produits est déterminante.

Quel rôle joue Nvidia dans les difficultés de Samsung sur l’IA ?

Nvidia est un acteur majeur des accélérateurs de calcul pour l’IA et un client potentiellement décisif pour les fournisseurs de mémoire HBM. Les fabricants doivent faire valider leurs composants dans ces systèmes complexes. La capacité de Samsung à obtenir une adoption de ses mémoires de dernière génération est donc particulièrement surveillée par le marché.

Les excuses de Samsung annoncent-elles un retard de One UI 7 ?

Non. Le message du 8 octobre 2024 porte sur les résultats financiers et la compétitivité technologique de Samsung, surtout dans les semi-conducteurs. Il ne relie pas officiellement cette situation au calendrier de One UI 7. Le développement d’une interface mobile et la production de mémoires HBM sont deux sujets industriels distincts.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Samsung Electronics, espace investisseurs et publications de résultatswww.samsung.com/global/ir
  2. Samsung Newsroom Global, annonces et prises de parole officielles du groupenews.samsung.com/global
  3. Reuters, couverture du secteur technologique et des résultats de Samsungwww.reuters.com/technology