Rachel James chez AbbVie : l’IA pour mieux trier les alertes de cybersécurité
Chez AbbVie, Rachel James explore l’usage des modèles de langage pour analyser le flot d’alertes de cybersécurité et mieux relier les signaux faibles. Son approche rappelle toutefois une réalité essentielle : l’IA peut renforcer les défenseurs, mais elle élargit aussi la surface de risque des entreprises.

Dans un centre opérationnel de sécurité, la difficulté n’est pas seulement de détecter une activité anormale. C’est de savoir, parmi une masse continue d’alertes, lesquelles signalent un incident réel, lesquelles décrivent le même problème et lesquelles révèlent une faiblesse encore inexploitable. C’est sur ce travail de tri, de rapprochement et de contextualisation que Rachel James, ingénieure principale en intelligence artificielle et apprentissage automatique chez AbbVie, entend mettre les modèles de langage à contribution.
Son constat est double. Les outils d’intelligence artificielle peuvent donner aux défenseurs une capacité supplémentaire pour lire et relier de grandes quantités d’informations. Mais les mêmes avancées technologiques deviennent aussi un levier pour les attaquants et peuvent introduire de nouvelles failles dans les organisations qui les déploient trop vite. La promesse n’est donc pas une cybersécurité autonome : elle réside dans une meilleure exploitation des données, sous le contrôle d’experts capables d’en vérifier les résultats.
Pourquoi le volume d’alertes est-il un problème de cybersécurité ?
Une entreprise moderne reçoit des signaux de sécurité issus de nombreux outils : postes de travail, messagerie, réseau, applications, services dans le cloud ou encore scanners de vulnérabilités. Une même activité peut produire plusieurs alertes. À l’inverse, un indice isolé peut paraître banal alors qu’il devient préoccupant une fois relié à d’autres observations.
Pour les équipes de sécurité, cette abondance crée deux risques contraires. Le premier est la fatigue liée aux alertes, quand les analystes passent du temps sur des événements sans gravité. Le second est plus sérieux : une alerte pertinente peut être noyée dans le bruit et ne pas être étudiée à temps. La question n’est donc pas seulement de collecter plus de données, mais de leur donner du sens.
Rachel James travaille sur cette étape d’analyse chez AbbVie. Son équipe exploite des modèles de langage de grande taille, souvent désignés par le sigle anglais LLM, pour examiner des volumes importants d’alertes. Ces modèles sont particulièrement adaptés au traitement de texte et d’informations semi-structurées. Ils peuvent, par exemple, rapprocher des descriptions formulées de façons différentes, résumer un ensemble d’événements ou signaler des similarités entre plusieurs cas.
| Besoin des équipes de sécurité | Apport recherché des modèles de langage | Point de vigilance |
|---|---|---|
| Trier un grand nombre d’alertes | Identifier des motifs récurrents et prioriser l’analyse | Une erreur de contexte peut fausser la priorité attribuée |
| Repérer les doublons | Rapprocher des événements décrits différemment | Des alertes proches ne correspondent pas toujours au même incident |
| Comprendre une menace | Relier observations, corrélations et règles | Les conclusions doivent rester vérifiables par un analyste |
| Identifier une lacune | Mettre en évidence une couverture défensive insuffisante | Le modèle ne remplace ni les tests ni l’expertise métier |
L’objectif décrit par Rachel James est d’établir un portrait plus unifié des menaces. Au lieu de considérer chaque alerte comme un élément indépendant, l’équipe cherche à réunir les observations, les corrélations et les règles associées. Cette vue d’ensemble peut aider à détecter ce qui manque dans la défense avant qu’un attaquant ne puisse en profiter.
OpenCTI et STIX, organiser le renseignement sur les menaces
Au centre de cette approche se trouve OpenCTI, une plateforme de renseignement sur les cybermenaces. Le renseignement sur les menaces consiste à rassembler, organiser et interpréter des informations sur les campagnes malveillantes, les techniques utilisées, les vulnérabilités, les logiciels employés ou les groupes qui peuvent être à l’origine d’attaques.
Pour une organisation, l’enjeu est de ne pas laisser ces informations sous la forme d’une accumulation de rapports, de notes et d’alertes isolées. La plateforme permet à AbbVie de transformer ce flux en données structurées et exploitables selon le format STIX. Ce standard est conçu pour décrire et échanger des renseignements sur les menaces de manière cohérente : un indicateur technique, une campagne, une vulnérabilité ou une relation entre plusieurs éléments peuvent ainsi être modélisés et reliés.
Cette structuration est importante pour l’usage de l’IA. Un modèle de langage peut être utile pour assister la lecture et proposer des rapprochements, mais il doit pouvoir s’appuyer sur un socle d’informations organisé. Sans cela, il risque de produire une synthèse convaincante mais imprécise, ou de passer à côté du contexte déterminant.
Rachel James prévoit d’intégrer davantage de données externes sur les menaces afin d’enrichir l’analyse. Elle envisage aussi de connecter ce renseignement à d’autres domaines de la sécurité, en particulier la gestion des vulnérabilités et les risques liés aux tiers. Les partenaires, fournisseurs et prestataires peuvent en effet ouvrir des dépendances techniques ou organisationnelles qu’une entreprise doit également surveiller.
Une technologie utile, mais aussi une nouvelle surface d’attaque
L’usage de l’IA dans la cybersécurité ne se limite pas aux bénéfices défensifs. Rachel James insiste aussi sur les risques propres à l’IA générative. Les entreprises qui ajoutent un assistant conversationnel, un agent ou un modèle de langage à leurs processus doivent se demander quelles données ce système peut lire, quelles actions il peut déclencher et comment il réagit à des instructions malveillantes.
Elle participe à un groupe consacré à l’OWASP Top 10 pour GenAI, une initiative qui étudie les risques de sécurité associés à l’IA générative. L’OWASP est une communauté reconnue dans le domaine de la sécurité des applications. Ses listes de risques visent à donner aux organisations un langage commun pour identifier les faiblesses les plus importantes et mettre en place des contrôles adaptés.
Parmi les sujets suivis par Rachel James figure l’injection de prompt. Cette attaque consiste à insérer dans les données reçues par un système d’IA des instructions destinées à détourner son comportement. Dans un contexte d’entreprise, un modèle pourrait être amené à lire un document, un courriel ou une page web contenant un texte conçu pour influencer ses réponses ou lui faire contourner les règles initialement prévues.
L’IA en cybersécurité : levier de défense ou nouvelle exposition ?
Ce qu’elle peut apporter
- Trier plus rapidement des volumes élevés d’alertes de sécurité.
- Repérer des formulations semblables, des motifs et des doublons.
- Relier des informations de menace structurées dans une vue d’ensemble.
- Aider les analystes à identifier d’éventuelles lacunes défensives.
Ce qu’il faut maîtriser
- Les réponses peuvent être imprécises ou manquer de contexte.
- Les décisions d’un modèle restent parfois difficiles à expliquer.
- Une injection de prompt peut chercher à détourner le comportement du système.
- Les gains et le retour sur investissement doivent être évalués sans céder aux promesses excessives.
Pourquoi l’injection de prompt mérite une attention particulière
L’injection de prompt est parfois présentée comme un simple défaut de formulation. C’est plus complexe. Un système d’IA générative reçoit souvent à la fois des consignes définies par son concepteur, des requêtes d’utilisateurs et des contenus externes. Distinguer de manière fiable une instruction légitime d’un texte malveillant glissé dans une source consultée est un problème de conception et de sécurité.
Rachel James est responsable de l’entrée consacrée à l’injection de prompt pour OWASP et développe des techniques d’input adversarial, c’est-à-dire des méthodes permettant de tester la résistance de systèmes face à des entrées conçues pour les tromper ou les influencer. Cette démarche de recherche vise à comprendre les faiblesses avant qu’elles ne soient exploitées dans des usages réels.
Les organisations doivent aussi composer avec deux limites plus générales de l’IA générative : son caractère parfois imprévisible et la difficulté à expliquer précisément certaines décisions. Un modèle peut produire une réponse plausible, y compris lorsque les informations dont il dispose sont incomplètes ou ambiguës. Dans un domaine où une erreur de qualification peut avoir des conséquences importantes, l’automatisation doit donc s’accompagner de contrôles clairs.
Cela passe notamment par des droits d’accès limités, une journalisation des actions, des tests de sécurité avant la mise en production et une supervision humaine lorsque l’outil formule une recommandation sensible ou agit sur un système. Il faut également mesurer le retour sur investissement de façon réaliste. Rachel James met en garde contre les promesses excessives autour de l’IA, qui risquent de conduire à des projets coûteux, mal cadrés ou insuffisamment sécurisés.
Comprendre les attaquants pour mieux préparer la défense
Le renseignement sur les menaces s’appuie sur une idée simple : mieux comprendre les motivations, les outils et les tactiques des attaquants permet de mieux préparer ses défenses. Cela ne signifie pas qu’il est possible de prévoir chaque attaque. En revanche, l’observation de campagnes, de techniques récurrentes et de nouveaux outils peut aider une entreprise à prioriser les protections les plus pertinentes.
Le parcours de Rachel James s’inscrit dans cette culture du renseignement. Elle suit les discussions sur les menaces et les développements d’outils sur des canaux de source ouverte, documente ses travaux et maintient une présence active sur le dark web dans le cadre de ses recherches. Elle partage également des découvertes sur son dépôt GitHub, cybershujin.
Cette veille s’inscrit dans une logique défensive. Les échanges publics, les dépôts de code, les forums spécialisés et d’autres espaces numériques peuvent fournir des indices sur l’évolution de techniques ou d’outils utilisés par des adversaires. Encore faut-il les interpréter avec prudence : un discours en ligne ne prouve pas à lui seul l’existence d’une campagne, ni l’efficacité d’un outil revendiqué.
Le rapprochement entre renseignement et science des données
Rachel James identifie un parallèle entre le cycle de vie du renseignement sur les menaces et celui des systèmes d’intelligence artificielle et d’apprentissage automatique. Dans les deux cas, il faut collecter des données, les évaluer, les préparer, les analyser puis utiliser les résultats pour guider une action. Et dans les deux cas, la qualité du résultat dépend d’un processus continu de révision.
Un renseignement qui n’est pas actualisé peut devenir obsolète. De même, un système d’IA entraîné ou configuré à partir de données insuffisantes peut générer des résultats peu fiables. La collaboration entre spécialistes de la sécurité et spécialistes des données devient alors essentielle : les premiers apportent le contexte opérationnel, les seconds contribuent à concevoir des mécanismes d’analyse robustes et mesurables.
Pour les entreprises, la piste défendue par Rachel James est celle d’un partage plus intelligent des informations et d’une meilleure articulation entre les outils. Un renseignement structuré peut nourrir la gestion des vulnérabilités, aider à examiner le risque associé à un tiers et fournir aux analystes des éléments de contexte plus rapidement. L’IA peut améliorer cette circulation de l’information, à condition de ne pas devenir une boîte noire à laquelle l’organisation délèguerait son jugement.
Ce qu’il faut surveiller
Les prochains mois diront dans quelle mesure les entreprises réussissent à passer des démonstrations d’IA à des usages réellement intégrés dans leurs opérations de cybersécurité. Plusieurs critères seront déterminants : la capacité à réduire le temps consacré aux alertes répétitives, la qualité des explications fournies aux analystes, la protection des données manipulées par les modèles et la résistance des systèmes aux tentatives de manipulation.
Le travail sur les risques de l’IA générative restera tout aussi important que son déploiement. À Amsterdam, lors de l’AI & Big Data Expo Europe, prévue les 24 et 25 septembre 2025, Rachel James doit présenter ses réflexions sur l’intégration de l’éthique de l’IA à grande échelle, le deuxième jour de l’événement. Cette question dépasse la seule conformité : dans un outil de cybersécurité, une IA digne de confiance doit aussi être testable, surveillée et proportionnée aux décisions qu’elle contribue à éclairer.
L’enjeu, pour les organisations, n’est pas de choisir entre experts humains et algorithmes. Il consiste à bâtir des processus où les modèles aident à absorber la complexité, tandis que des professionnels conservent la capacité de vérifier, d’enquêter et de décider face à des menaces qui, elles aussi, évoluent en permanence.
Questions fréquentes
Quel est le rôle de Rachel James chez AbbVie ?
Rachel James est ingénieure principale en intelligence artificielle et apprentissage automatique chez AbbVie. Elle travaille notamment sur l’application de modèles de langage à l’analyse des alertes de sécurité et au renseignement sur les menaces. Son approche associe l’exploitation des données, la détection de failles potentielles et l’étude des risques introduits par l’IA générative.
Comment AbbVie utilise-t-elle les LLM pour la cybersécurité ?
Chez AbbVie, les modèles de langage servent à analyser un grand volume d’alertes de sécurité. L’objectif est de repérer des motifs, d’identifier des doublons, de rapprocher des observations et de détecter d’éventuelles lacunes de défense. Ces outils sont conçus comme une aide à l’analyse, et non comme un remplacement du jugement des équipes de cybersécurité.
Qu’est-ce qu’OpenCTI et le format STIX ?
OpenCTI est une plateforme destinée à organiser le renseignement sur les cybermenaces. Elle permet de structurer des informations relatives aux menaces, comme des indicateurs, des vulnérabilités ou des campagnes. STIX est un format standardisé utilisé pour décrire et échanger ces données de façon cohérente, afin de faciliter les liens entre les éléments disponibles.
Qu’est-ce qu’une injection de prompt en IA générative ?
L’injection de prompt est une tentative visant à influencer ou détourner les instructions suivies par un modèle de langage. Un contenu externe, par exemple un document ou une page consultée par l’outil, peut contenir des instructions malveillantes. Ce risque est particulièrement important lorsque l’IA accède à des données sensibles ou dispose de capacités d’action dans les systèmes d’une entreprise.
L’IA peut-elle remplacer les analystes en cybersécurité ?
Non. Elle peut automatiser certaines tâches de tri, de résumé ou de rapprochement entre informations, ce qui aide les analystes à se concentrer sur les cas les plus importants. Mais les résultats d’un modèle doivent être vérifiés, notamment parce que l’IA générative peut manquer de contexte, produire des erreurs ou être exposée à des tentatives de manipulation.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- OpenCTI, plateforme de renseignement sur les cybermenaceswww.opencti.io
- OWASP GenAI Security Projectgenai.owasp.org
- OASIS, présentation du standard STIXwww.oasis-open.org/standard/stix
- AI & Big Data Expo Europe 2025www.ai-expo.net/europe



