LLM et cybersécurité : pourquoi les assistants IA élargissent la surface d’attaque
Les grands modèles linguistiques accélèrent l’automatisation et enrichissent les assistants numériques, mais ils introduisent aussi de nouvelles failles dans les systèmes d’information. Injection de prompt, fuite de données, sorties non contrôlées ou empoisonnement : sécuriser un LLM suppose de le traiter comme un composant critique, dès sa conception.

Les assistants conversationnels, outils de rédaction, moteurs de recherche internes et agents capables d’agir sur des logiciels s’installent progressivement dans les organisations. Leur promesse est simple : comprendre une demande formulée en langage courant et produire une réponse, un résumé, du code ou une action. Mais cette facilité d’usage masque une réalité essentielle : lorsqu’un grand modèle linguistique accède à des données, à des documents ou à des outils, il devient aussi un nouveau point d’entrée potentiel pour les attaquants.
Un LLM, pour Large Language Model, ne fonctionne pas comme une base de données traditionnelle ni comme un programme aux règles parfaitement déterminées. Il génère du texte en prédisant la suite la plus vraisemblable d’une requête, à partir de son entraînement et du contexte qui lui est fourni. Cette souplesse fait sa force. Elle rend également ses réactions plus difficiles à anticiper dans toutes les situations, surtout lorsqu’il est relié à des systèmes d’information sensibles.
En juin 2025, le sujet ne consiste donc plus seulement à savoir ce qu’un modèle peut accomplir. Il faut aussi déterminer à quelles informations il a accès, quelles actions il peut déclencher, qui peut l’interroger et comment vérifier que ses réponses ne deviennent pas elles-mêmes un vecteur d’incident.
Pourquoi les LLM changent la donne en cybersécurité
Les grands modèles linguistiques sont utilisés dans des contextes très variés : service client, recherche dans une documentation interne, aide au développement, automatisation de tâches administratives ou analyse de contenus. Dans ces usages, le modèle peut recevoir des consignes de l’entreprise, des questions d’utilisateurs, des extraits de bases documentaires et, parfois, des droits pour appeler d’autres logiciels.
Cette architecture crée une surface d’attaque plus large. Une application classique suit généralement un ensemble de règles explicites : une donnée est attendue dans un format précis et un programme applique une logique définie. Avec un LLM, l’entrée est souvent du langage naturel. Or, le langage peut contenir une demande légitime, une instruction ambiguë, un contenu malveillant ou une consigne cachée dans un document que le modèle doit analyser.
Le risque ne vient pas du seul modèle. Il naît de l’ensemble de la chaîne qui l’entoure : interface de discussion, connecteurs vers les données de l’entreprise, bases documentaires, plugins, systèmes d’authentification et outils que l’assistant est autorisé à utiliser. Une faiblesse à l’un de ces niveaux peut compromettre le système entier.
La montée en puissance de l’IA générative profite aussi aux attaquants. Elle peut rendre plus rapide la production de messages frauduleux, de textes de manipulation ou de contenus adaptés à une cible. Mais le défi le plus immédiat pour les organisations qui déploient des LLM est souvent interne : éviter que leur propre assistant puisse être manipulé, divulgue une donnée ou transmette une commande dangereuse à un logiciel connecté.
Injection de prompt : comment un assistant peut être manipulé
L’injection de prompt est l’une des menaces les plus emblématiques associées aux LLM. Elle consiste à présenter au modèle des instructions conçues pour détourner son comportement. Un utilisateur peut, par exemple, tenter de lui faire ignorer ses consignes initiales, d’obtenir le détail de son paramétrage ou de lui demander de révéler des informations qu’il a reçues dans son contexte.
Il existe aussi une forme indirecte, particulièrement délicate à gérer. Imaginons un assistant chargé de lire des pages web, des courriels ou des fichiers internes pour répondre à une question. Un document analysé peut contenir une instruction malveillante, formulée comme du texte ordinaire. Le modèle risque alors de la traiter comme une consigne à suivre plutôt que comme une simple donnée à résumer.
Le problème est structurel : un LLM traite dans une même interface linguistique des ordres et des contenus. Séparer de manière absolument fiable une instruction légitime d’un texte non fiable reste difficile. Les consignes système et les garde-fous sont nécessaires, mais ils ne remplacent pas une conception prudente des droits accordés au modèle.
Une application devient plus risquée lorsque l’assistant peut agir au-delà de la conversation. S’il peut consulter une messagerie, interroger des fichiers confidentiels, envoyer un message ou réaliser une opération via un outil métier, une manipulation réussie peut avoir des effets concrets. Le principe de moindre privilège est donc central : le modèle ne doit recevoir que les accès strictement nécessaires à la tâche demandée.
Les principales failles à connaître
L’OWASP, organisation connue pour ses référentiels sur la sécurité des applications, a établi une cartographie des risques propres aux applications utilisant de grands modèles linguistiques. Elle rappelle un point fondamental : les vulnérabilités habituelles du numérique ne disparaissent pas avec l’IA générative. Elles prennent de nouvelles formes, auxquelles s’ajoutent des risques liés au comportement probabiliste des modèles.
| Risque | Ce qui peut se produire | Mesure de protection prioritaire |
|---|---|---|
| Injection de prompt | Le modèle reçoit des consignes destinées à contourner son rôle ou ses garde-fous. | Isoler les données non fiables et limiter les actions possibles. |
| Divulgation d’informations sensibles | Une réponse peut exposer des données personnelles, confidentielles ou présentes dans le contexte. | Appliquer des contrôles d’accès indépendants et filtrer les réponses. |
| Traitement non sécurisé des sorties | Le texte généré est transmis à un navigateur, une base ou un outil sans validation. | Valider, encoder et contrôler toute sortie avant son utilisation. |
| Empoisonnement des données | Des données d’entraînement ou de recherche sont altérées pour influencer le comportement du système. | Sécuriser la provenance, l’intégrité et les droits d’écriture des données. |
| Plugins ou connecteurs non vérifiés | Un composant tiers étend les capacités de l’assistant avec des garanties insuffisantes. | Évaluer les fournisseurs, réduire les permissions et journaliser les appels. |
| Vol de modèle ou abus de ressources | Des requêtes répétées cherchent à copier le comportement du modèle ou à épuiser ses capacités. | Mettre en place des limites d’usage, une authentification et une surveillance. |
Le traitement non sécurisé des sorties est un danger parfois sous-estimé. Une réponse de LLM peut sembler cohérente et inoffensive tout en contenant une instruction, une donnée ou une structure qui devient risquée si l’application la réutilise sans contrôle. Injecter directement ce contenu dans une page web, l’envoyer vers une commande système ou l’utiliser pour alimenter une requête sensible revient à faire confiance à une production qui n’est pas, par nature, sûre.
L’empoisonnement des données constitue un autre risque majeur. Il peut concerner les données utilisées pour entraîner un modèle, mais également les documents ajoutés à une base de connaissances consultée au moment de la réponse. Des contenus falsifiés, biaisés ou manipulés peuvent conduire l’assistant à générer des informations erronées, à privilégier une instruction indésirable ou à dégrader la fiabilité globale du service.
Enfin, l’extraction d’informations mémorisées ou présentes dans le contexte pose une question de confidentialité. Les organisations doivent savoir quelles données sont envoyées à un fournisseur de modèle, combien de temps elles sont conservées, qui peut y accéder et dans quelles conditions elles peuvent être réutilisées. Ces questions relèvent autant de l’architecture technique que de la gouvernance.
Sécuriser un LLM : protections utiles et fausses assurances
Ce qui réduit réellement le risque
- Des permissions minimales, vérifiées par les systèmes d’identité existants.
- Une validation technique des sorties avant toute exécution ou intégration.
- Des données dont la provenance, l’intégrité et les accès sont contrôlés.
- Des tests de contournement réguliers et une journalisation des interactions.
- Une validation humaine pour les opérations à impact élevé.
Ce qui ne suffit pas seul
- Une simple consigne demandant au modèle de garder un secret.
- Un filtre de mots-clés placé uniquement à l’entrée du chatbot.
- La confiance dans une réponse parce qu’elle est fluide et convaincante.
- Un connecteur tiers utilisé sans évaluation de ses permissions.
- Une vérification réalisée une seule fois avant la mise en production.
Un LLM doit être protégé comme un composant critique
La bonne approche ne consiste pas à ajouter un filtre à la fin d’un projet. La sécurité doit être pensée avant le déploiement, puis entretenue pendant toute la durée de vie de l’application. Un assistant connecté aux données de l’entreprise mérite une analyse de risque comparable à celle menée pour un serveur, une base de données ou une application métier.
La première étape est de cartographier précisément les flux. Quelles informations entrent dans le modèle ? D’où viennent-elles ? Le modèle peut-il consulter des documents internes, et lesquels ? Peut-il appeler des outils externes ? Peut-il envoyer, modifier ou supprimer des informations ? Répondre à ces questions permet de repérer les accès excessifs et les dépendances mal maîtrisées.
La seconde étape consiste à distinguer clairement les rôles. Le LLM peut interpréter une demande et proposer une action, mais il ne devrait pas être l’unique mécanisme qui autorise cette action. Les systèmes d’identité et de gestion des droits doivent vérifier l’autorisation de l’utilisateur pour chaque ressource. Lorsqu’une opération est sensible, une validation humaine ou une confirmation explicite doit pouvoir s’interposer.
Les organisations ont aussi intérêt à adopter plusieurs mesures complémentaires :
- segmenter les données selon leur niveau de sensibilité et éviter de transmettre au modèle celles qui ne sont pas nécessaires ;
- restreindre les outils, connecteurs et plugins accessibles à l’assistant ;
- contrôler les entrées, mais aussi valider systématiquement les sorties avant leur affichage ou leur exécution ;
- limiter le nombre, la fréquence et le coût des requêtes afin de prévenir les abus et les dénis de service ;
- conserver des journaux d’activité exploitables pour enquêter sur un incident et améliorer les protections.
Détection, tests et surveillance : une sécurité en continu
Les dispositifs de détection d’anomalies ont un rôle important. Ils peuvent aider à repérer des séquences de requêtes inhabituelles, des tentatives répétées de contourner des consignes ou une utilisation anormale d’un connecteur. Ces signaux ne permettent pas d’arrêter toutes les attaques, mais ils donnent aux équipes de sécurité des éléments pour réagir rapidement.
La surveillance doit être accompagnée de tests réguliers. Tester une application LLM consiste notamment à essayer de la détourner : formuler des requêtes ambiguës, introduire des instructions dans des documents, vérifier la résistance des connecteurs et examiner ce qui se passe lorsqu’une réponse inattendue est produite. Cette démarche, parfois appelée « red teaming », cherche non pas à démontrer que l’assistant fonctionne dans le cas idéal, mais à comprendre comment il échoue dans des cas hostiles ou imprévus.
Les équipes doivent également suivre les évolutions du modèle, des bibliothèques utilisées et des services tiers. Une mise à jour peut corriger une vulnérabilité, mais elle peut aussi modifier le comportement d’un système déjà déployé. Chaque évolution importante mérite donc une nouvelle phase de tests, notamment lorsqu’elle touche aux permissions, aux données disponibles ou aux outils reliés à l’assistant.
La gouvernance, condition d’un déploiement responsable
La cybersécurité des LLM n’est pas qu’un sujet d’ingénierie. Une politique de gouvernance claire doit définir les usages permis, les catégories de données interdites ou encadrées, les responsabilités de chaque équipe et la procédure à suivre en cas d’incident.
Cette gouvernance commence par un inventaire. Une entreprise doit pouvoir identifier les assistants utilisés, les modèles sous-jacents, les fournisseurs concernés, les jeux de données connectés et les personnes responsables. Sans cette visibilité, il devient difficile de contrôler les échanges de données ou de retirer rapidement un outil devenu vulnérable.
Elle implique aussi de former les utilisateurs. Un collaborateur doit comprendre qu’un assistant peut se tromper, qu’il ne faut pas lui confier n’importe quelle information et qu’une réponse convaincante n’est pas une preuve. Pour les équipes techniques, la sensibilisation porte sur l’intégration : un LLM ne doit pas contourner les principes de sécurité déjà appliqués aux logiciels traditionnels.
Ce qu’il faut surveiller
L’intégration des LLM dans les systèmes d’information devrait se poursuivre, avec des assistants de plus en plus connectés aux documents, aux logiciels et aux processus de travail. Cette évolution rendra les questions d’autorisation et de contrôle des actions encore plus importantes. Un modèle qui conseille n’a pas le même niveau de risque qu’un modèle qui peut agir.
Les organisations les mieux préparées ne seront pas nécessairement celles qui déploient le plus vite. Elles seront celles qui savent précisément ce que fait leur assistant, quelles données il consulte, quels outils il peut utiliser et comment suspendre ses accès en cas de problème. La maturité en cybersécurité passera par une approche continue : évaluer, limiter, tester, surveiller, corriger, puis évaluer de nouveau.
Les LLM ne doivent ni être traités comme des oracles infaillibles ni être écartés par principe. Utilisés avec des garde-fous adaptés, ils peuvent apporter une aide réelle. Mais leur puissance linguistique ne dispense jamais des règles fondamentales de cybersécurité : réduire les privilèges, protéger les données, vérifier les résultats et préparer la réponse aux incidents.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’une injection de prompt dans un LLM ?
L’injection de prompt est une tentative de manipulation d’un modèle par des instructions rédigées en langage naturel. Elles peuvent venir directement d’un utilisateur ou être cachées dans un document, un courriel ou une page analysée par l’assistant. L’objectif est de contourner ses consignes, d’obtenir des données ou de provoquer une action non prévue.
Un chatbot d’entreprise peut-il divulguer des données confidentielles ?
Oui, si son accès aux informations et ses réponses ne sont pas correctement encadrés. Le danger augmente lorsqu’il consulte des documents internes, des bases de connaissances ou des outils métier. Les droits d’accès doivent être contrôlés hors du modèle, et les données sensibles ne doivent être fournies que lorsqu’elles sont indispensables à la demande autorisée.
Comment protéger une application qui utilise un grand modèle linguistique ?
La protection commence par une cartographie des données, des utilisateurs et des outils connectés au modèle. Il faut limiter les permissions, sécuriser les pipelines de données, valider les sorties avant de les réutiliser, surveiller les comportements anormaux et tester régulièrement les tentatives de contournement. La gouvernance et la formation des utilisateurs complètent ces mesures techniques.
Pourquoi les sorties d’un LLM doivent-elles être validées ?
Le contenu généré par un modèle est du texte probabiliste, pas une donnée automatiquement fiable ou sûre. Si une application l’affiche dans une page web, l’envoie à une base de données ou le transforme en commande sans contrôle, elle peut créer une faille. La validation et l’encodage adaptés empêchent qu’une sortie inattendue devienne une instruction exploitable.
Quel est le rôle de l’OWASP pour la sécurité des LLM ?
L’OWASP propose une cartographie des risques courants liés aux applications fondées sur les grands modèles linguistiques. Elle aide les organisations à identifier des menaces comme l’injection de prompt, la fuite d’informations sensibles, l’empoisonnement des données ou le traitement non sécurisé des sorties. Ce référentiel sert de point de départ pour structurer les audits et les mesures de protection.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- OWASP, projet Top 10 des applications utilisant des grands modèles linguistiquesowasp.org/www-project-top-10-for-large-language-model-applications
- OWASP, site officielowasp.org



