Cybersécurité

Face à la Russie, le Royaume-Uni lance son laboratoire de sécurité de l’IA

Le gouvernement britannique veut renforcer sa défense face aux usages malveillants de l’intelligence artificielle. Le 25 novembre 2024, Pat McFadden a alerté sur une compétition stratégique avec la Russie et annoncé le lancement du LASR, un laboratoire consacré à la sécurité de l’IA et à la résilience cybernétique.

Des chercheurs en cybersécurité analysent des données dans un laboratoire dédié à la sécurité de l’intelligence artificielle.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle ne se résume plus aux assistants conversationnels et à la génération d’images. Dans le domaine de la sécurité, elle devient aussi un outil susceptible d’accélérer l’analyse de données, d’automatiser certaines opérations informatiques et de modifier l’équilibre entre attaquants et défenseurs. C’est dans ce contexte que Pat McFadden, ministre britannique, a lancé le 25 novembre 2024 un avertissement appuyé sur les ambitions et les risques liés à cette technologie.

Avant une conférence de l’OTAN consacrée à la cyberdéfense, le ministre a estimé que le Royaume-Uni se trouvait engagé dans une course aux armements en intelligence artificielle face à la Russie. Son propos ne signifie pas que l’IA constituerait une arme unique ou autonome : il décrit plutôt une compétition pour maîtriser plus vite les capacités de calcul, les données, les logiciels et les compétences qui peuvent renforcer les opérations militaires, le renseignement et la cybersécurité.

Pour y répondre, le gouvernement annonce la création du Laboratoire pour la recherche en sécurité de l’IA, ou LASR, pour Laboratory for AI Security Research. Doté d’un financement public initial de 8,22 millions de livres sterling, cet organisme doit étudier les conséquences de l’IA sur la sécurité nationale et aider à concevoir des réponses défensives adaptées.

Une alerte dans un contexte de tensions avec la Russie

L’alerte de Pat McFadden intervient alors que la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine a remis les questions de cyberdéfense et de protection des infrastructures au centre des préoccupations européennes. Les opérations numériques ne remplacent pas les affrontements conventionnels, mais elles peuvent les accompagner : espionnage, perturbation de services, collecte d’informations ou tentatives d’influence sont autant de domaines où les États cherchent à disposer d’un avantage.

Selon le ministre, l’IA transforme déjà de nombreux secteurs, y compris celui de la sécurité nationale. Elle permet notamment de traiter à grande échelle des volumes de données que des équipes humaines ne pourraient pas examiner seules dans les mêmes délais. Cette capacité peut aider à repérer des activités anormales dans un réseau informatique. Mais elle peut aussi être détournée par des acteurs hostiles pour rendre certaines opérations plus rapides, plus convaincantes ou plus difficiles à détecter.

Le gouvernement britannique redoute particulièrement des attaques contre les infrastructures critiques. Cette notion recouvre les systèmes indispensables au fonctionnement d’un pays : fourniture d’énergie, transports, communications, services publics, santé ou encore réseaux financiers. Le scénario évoqué par Pat McFadden est celui de perturbations majeures pouvant toucher, par exemple, les réseaux électriques. Une attaque de ce type aurait des effets en chaîne sur l’économie et la vie quotidienne, bien au-delà des seuls systèmes informatiques visés.

Le ministre inscrit cette menace dans un climat politique et militaire déjà très tendu. Le Kremlin a évoqué de possibles représailles après des frappes ukrainiennes soutenues par le Royaume-Uni. Londres affirme pour sa part suivre attentivement les actions russes, publiquement comme hors du regard du public, et maintenir son soutien à l’Ukraine.

Pourquoi l’intelligence artificielle change la cybersécurité

L’IA n’invente pas les cyberattaques, qui existaient bien avant les grands modèles génératifs. En revanche, elle peut modifier leur rythme et leur échelle. Un système d’apprentissage automatique peut rechercher des signaux faibles dans de très grands ensembles de données. Des outils génératifs peuvent produire rapidement du texte, des images ou du code, avec des usages légitimes comme malveillants selon la personne qui les emploie.

Du côté de la défense, ces techniques peuvent contribuer à identifier des comportements inhabituels, à trier des alertes très nombreuses ou à assister les analystes chargés d’enquêter sur un incident. Elles ne rendent toutefois pas une organisation invulnérable. Une alerte automatisée doit être comprise, vérifiée et replacée dans son contexte par des professionnels, surtout lorsque les conséquences d’une erreur peuvent concerner un service essentiel.

Du côté de l’attaque, le risque est celui d’opérations plus industrialisées. L’IA peut réduire le temps nécessaire à certaines tâches de préparation, faciliter l’adaptation de contenus trompeurs à des publics précis ou aider à exploiter la masse d’informations disponible. Elle peut également compliquer le travail des défenseurs, qui doivent distinguer les signaux crédibles du bruit généré à grande échelle.

DomaineCe que l’IA peut apporter à la défenseRisque en cas d’usage hostile
DétectionAnalyse rapide de grands volumes de journaux et d’alertesActivités plus nombreuses et plus difficiles à trier
RenseignementAide au classement et à l’analyse de donnéesCollecte ou exploitation accélérée d’informations
CommunicationAssistance à la rédaction et à la traductionDiffusion de contenus trompeurs plus facilement adaptés
RésilienceIdentification plus précoce de comportements anormauxPression accrue sur les réseaux et les services essentiels

Cette réalité explique la priorité donnée par Londres à la résilience. Il ne s’agit pas seulement de repousser une intrusion, mais aussi de permettre à un service de continuer à fonctionner ou de redémarrer rapidement après un incident. Pour les infrastructures critiques, cette préparation implique des procédures, des équipes formées, des systèmes de secours et une coopération étroite entre pouvoirs publics et opérateurs.

L’IA en cybersécurité : accélérateur de défense, mais aussi de menaces

Pour mieux protéger

  • Analyse de volumes de données impossibles à traiter manuellement dans les mêmes délais.
  • Repérage de comportements inhabituels dans les réseaux informatiques.
  • Aide au tri des alertes afin de soutenir le travail des analystes.
  • Meilleure anticipation des menaces et préparation de la réponse aux incidents.

Pour déstabiliser

  • Automatisation de certaines tâches lors d’opérations malveillantes.
  • Multiplication plus rapide de contenus trompeurs ou de tentatives de manipulation.
  • Pression accrue sur les équipes chargées de distinguer les alertes pertinentes.
  • Risque de perturbation de services et d’infrastructures critiques.

Le LASR, un laboratoire pour relier recherche et défense

Le LASR doit servir de point de rencontre entre la recherche académique, les autorités de sécurité et les entreprises spécialisées. Son financement initial de 8,22 millions de livres sterling est assuré par le gouvernement britannique. Le dispositif est également conçu pour pouvoir attirer des investissements supplémentaires issus de l’industrie de la cybersécurité.

Parmi les partenaires annoncés figurent le GCHQ, l’agence britannique de renseignement et de sécurité, le National Cyber Security Centre, ou NCSC, l’Institut Alan Turing et l’Université d’Oxford. Cette composition est significative : la sécurité de l’IA demande à la fois une expertise technique de haut niveau, une connaissance concrète des menaces et une recherche indépendante sur les méthodes employées.

Le rôle du laboratoire sera d’évaluer l’impact de l’IA sur la sécurité nationale et de contribuer au développement d’outils de cybersécurité plus avancés. Les travaux doivent aussi aider les services compétents à mieux collecter et analyser les informations nécessaires à la compréhension des menaces. L’enjeu n’est donc pas de confier les décisions de sécurité à un algorithme, mais de fournir aux personnes et aux institutions chargées de protéger le pays des moyens d’analyse plus efficaces.

Le gouvernement présente le LASR comme un modèle « catalytique ». En pratique, cette expression renvoie à l’idée de mobiliser des compétences et des ressources qui existent déjà dans plusieurs sphères plutôt que de les isoler dans une seule administration. Universitaires, entreprises et spécialistes de la cyberdéfense sont appelés à contribuer à une réponse commune face à des menaces qui évoluent vite.

L’OTAN face à des menaces qui évoluent en permanence

Pat McFadden ne limite pas son message au seul territoire britannique. Il appelle l’OTAN à s’adapter à l’ère de l’IA, au moment où les adversaires comprennent déjà comment employer cette technologie dans les espaces physique et numérique. La défense collective ne consiste plus uniquement à protéger des frontières ou des équipements militaires : elle suppose aussi de partager rapidement les informations utiles, de coordonner les réponses à un incident et de renforcer les capacités de chaque allié.

Cette coopération est essentielle car une campagne cybernétique peut franchir les frontières en quelques secondes. Une vulnérabilité technique, une méthode de fraude ou un logiciel malveillant observé dans un pays peut viser ensuite des organisations situées ailleurs. Les échanges entre alliés permettent donc d’identifier plus vite les modes opératoires et d’éviter que chaque pays ne reparte de zéro face à une même menace.

L’IA ajoute cependant un défi particulier : les techniques progressent rapidement et sont largement accessibles dans le monde civil. Les autorités doivent parvenir à stimuler l’innovation utile, par exemple pour détecter les intrusions, sans sous-estimer les risques de détournement. Elles doivent aussi maintenir une supervision humaine, protéger les données sensibles et tester la fiabilité de systèmes qui peuvent commettre des erreurs ou produire des résultats trompeurs.

Ce qu’il faut surveiller

L’annonce du LASR est une première réponse institutionnelle à une inquiétude plus large : dans quelle mesure les démocraties peuvent-elles bénéficier de l’IA sans laisser cette technologie accroître leur vulnérabilité ? La somme engagée, 8,22 millions de livres, donne un cadre de départ. La portée concrète du laboratoire dépendra ensuite des projets retenus, de la qualité de la coopération entre ses partenaires et de sa capacité à produire des outils utilisables par les défenseurs.

Il faudra aussi observer la manière dont les travaux du LASR seront intégrés à la stratégie britannique de cybersécurité et à la coopération avec les alliés de l’OTAN. Dans ce domaine, l’efficacité repose moins sur une annonce isolée que sur la continuité des investissements, le recrutement de compétences rares, le partage d’informations et la préparation des opérateurs d’infrastructures critiques.

L’avertissement de Pat McFadden rappelle enfin que l’IA est devenue un sujet de souveraineté autant que d’innovation. Pour le Royaume-Uni, l’objectif affiché est clair : ne pas attendre une attaque majeure pour renforcer les défenses, et s’assurer que les gains de vitesse procurés par l’IA profitent d’abord à ceux qui protègent les réseaux et les services essentiels.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le LASR annoncé par le Royaume-Uni ?

Le LASR, pour Laboratory for AI Security Research, est un nouveau laboratoire britannique consacré à la sécurité de l’intelligence artificielle. Son rôle est d’évaluer les risques que l’IA fait peser sur la sécurité nationale et de contribuer à de meilleurs outils de cyberdéfense. Il bénéficie d’un financement public initial de 8,22 millions de livres sterling.

Pourquoi Pat McFadden parle-t-il d’une course aux armements en IA avec la Russie ?

Le ministre estime que l’IA devient un facteur stratégique dans les conflits contemporains. Elle peut renforcer le renseignement, les capacités de cyberdéfense et certaines opérations militaires. L’expression décrit une compétition pour développer et sécuriser ces capacités, dans un contexte de tensions entre le Royaume-Uni et la Russie autour de la guerre en Ukraine.

Quels organismes participeront au laboratoire britannique de sécurité de l’IA ?

Le LASR doit associer plusieurs partenaires britanniques : le GCHQ, le National Cyber Security Centre, l’Institut Alan Turing et l’Université d’Oxford. Cette coopération vise à réunir des compétences de renseignement, de cybersécurité, de recherche en intelligence artificielle et d’analyse académique des risques.

Comment l’IA peut-elle menacer les infrastructures critiques ?

L’IA peut rendre certaines opérations numériques malveillantes plus rapides ou plus faciles à adapter. Les autorités britanniques redoutent des perturbations visant des services essentiels, notamment les réseaux électriques. L’IA ne provoque pas à elle seule une panne, mais elle peut modifier les moyens employés par des attaquants et compliquer la détection des incidents.

Quel rôle l’OTAN doit-elle jouer face aux risques liés à l’IA ?

Selon Pat McFadden, l’OTAN doit adapter continuellement sa défense collective aux usages militaires et cybernétiques de l’IA. Cela implique notamment une coopération renforcée entre alliés, le partage d’informations sur les menaces et le développement de capacités capables de suivre l’évolution rapide des technologies employées par des adversaires.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Gouvernement du Royaume-Uni, discours et déclarations officielleswww.gov.uk/government/speeches
  2. Gouvernement du Royaume-Uni, actualités officielleswww.gov.uk/government/news
  3. GCHQ, organisme britannique de renseignement et de sécuritéwww.gchq.gov.uk
  4. OTAN, dossier sur la cyberdéfensewww.nato.int/cps/en/natohq/topics_78170.htm