Régulation et éthique

OpenAI contre-attaque Elon Musk et xAI dans un bras de fer judiciaire

OpenAI a déposé des contre-demandes contre Elon Musk et sa société xAI, qu’elle accuse d’avoir cherché à perturber ses activités. Au cœur du dossier, une offre de 97,375 milliards de dollars et un désaccord ancien sur la mission, la gouvernance et le financement du créateur de ChatGPT.

Deux équipes juridiques s’affrontent au tribunal autour de dossiers liés à l’intelligence artificielle.
Illustration : Actu.ai

Le différend entre OpenAI et l’un de ses cofondateurs, Elon Musk, prend une dimension judiciaire nouvelle. Le 9 avril 2025, l’entreprise à l’origine de ChatGPT a formulé des contre-demandes contre le patron de Tesla et de SpaceX, ainsi que contre sa jeune société d’intelligence artificielle, xAI. Elle l’accuse d’avoir mené une campagne destinée à affaiblir son concurrent, au moment même où les deux organisations ambitionnent de peser sur l’avenir de l’intelligence artificielle générale.

Cette riposte ne constitue pas un simple échange de reproches entre dirigeants de la tech. Elle porte sur la gouvernance d’OpenAI, sa conversion envisagée vers une organisation à but lucratif, la compétition autour des modèles d’IA les plus puissants et une offre spectaculaire de 97,375 milliards de dollars. Mais il faut distinguer les faits établis des arguments des parties : les accusations exposées par OpenAI dans ses écritures sont des allégations qui devront être examinées par la justice.

Ce qu’OpenAI reproche à Elon Musk et à xAI

OpenAI a déposé ses contre-demandes auprès du tribunal fédéral du district nord de la Californie, dans le cadre du conflit qui l’oppose déjà à Elon Musk. L’organisation soutient que son ancien cofondateur a engagé une série d’actions coordonnées pour freiner son développement et perturber ses relations avec ses partenaires, ses investisseurs et ses salariés.

Deux griefs sont au centre de la réponse judiciaire d’OpenAI : la concurrence déloyale, au regard du droit californien, et l’ingérence fautive dans ses relations économiques. En termes simples, OpenAI affirme qu’Elon Musk et xAI auraient utilisé des moyens jugés illégitimes pour entraver ses activités ou compromettre ses perspectives commerciales.

L’entreprise demande notamment au juge une injonction, c’est-à-dire une décision ordonnant l’arrêt de comportements qu’elle estime illégaux. Elle réclame aussi réparation des préjudices qu’elle dit avoir subis. Selon OpenAI, devoir répondre aux actions contentieuses, aux demandes documentaires et aux initiatives publiques de Musk détourne des ressources qui devraient être consacrées à sa mission et à ses travaux sur l’IA.

Une rupture qui remonte aux débuts d’OpenAI

Pour comprendre ce bras de fer, il faut revenir à la fondation d’OpenAI, en 2015. L’organisation est née avec l’objectif affiché de faire progresser une intelligence artificielle générale, souvent désignée par le sigle anglais AGI, pour le bénéfice de l’humanité.

L’AGI désigne une IA qui pourrait accomplir, dans de nombreux domaines, des tâches intellectuelles au niveau d’un humain ou au-delà. Ce concept ne correspond pas à une technologie dont l’existence serait établie en avril 2025. Il constitue plutôt un horizon de recherche et un enjeu stratégique majeur : l’entité qui maîtriserait de tels systèmes pourrait disposer d’une influence scientifique, économique et politique considérable.

Elon Musk a participé au lancement d’OpenAI, a siégé à son conseil d’administration et avait promis un engagement financier substantiel pouvant atteindre 1 milliard de dollars, selon le récit présenté par OpenAI. Cette promesse ne signifie pas qu’une telle somme a nécessairement été versée dans son intégralité. La relation s’est toutefois dégradée en quelques années.

D’après OpenAI, des tensions ont émergé entre 2017 et 2018 au sujet du contrôle de l’organisation. L’entreprise affirme que Musk aurait demandé à en prendre la direction totale, une proposition refusée par les autres responsables. Dans ce contexte, Ilya Sutskever, alors scientifique en chef, aurait mis en garde contre les risques d’une concentration excessive du pouvoir, en évoquant une « dictature de l’AGI ».

Musk a finalement quitté OpenAI en 2018. OpenAI soutient qu’il avait alors estimé que l’organisation ne pourrait pas réussir sans lui. Cette rupture initiale est devenue le point de départ d’un désaccord durable sur la direction prise par l’entreprise.

Pourquoi OpenAI a changé de modèle en 2019

Développer des modèles d’IA de pointe exige des infrastructures coûteuses : centres de données, puces informatiques, électricité, ingénieurs et chercheurs spécialisés. Face à ces besoins financiers croissants, OpenAI a mis en place en 2019 une entité à profit plafonné.

Ce modèle cherchait à concilier deux objectifs qui peuvent sembler contradictoires. D’un côté, il devait permettre d’attirer les capitaux nécessaires au financement de la recherche. De l’autre, il maintenait le contrôle de l’ensemble sous l’autorité de la structure non lucrative d’OpenAI, dont la mission officielle restait orientée vers le bénéfice de l’humanité.

OpenAI affirme qu’Elon Musk a été informé de cette réorganisation et invité à y participer, mais qu’il a décliné l’offre sans formuler d’objection immédiate. C’est pourtant cette évolution de la gouvernance et du modèle économique qui nourrit une grande partie du conflit actuel. Musk a engagé des procédures en reprochant à OpenAI de s’être éloignée de ses engagements d’origine. OpenAI considère, elle, que ses affirmations sur un prétendu accord fondateur violé sont dénuées de fondement.

La chronologie résume les principaux jalons avancés dans le dossier :

DateÉvénementImportance dans le litige
2015Création d’OpenAI avec l’objectif de développer une AGI bénéfique à l’humanitéPoint de départ de la mission et de la collaboration avec Elon Musk
2017-2018Désaccords allégués sur le contrôle de l’organisation, puis départ de MuskOrigine de la rupture entre les cofondateurs
2019Mise en place d’une structure à profit plafonné contrôlée par l’entité non lucrativeChangement de gouvernance contesté par Musk dans ses actions judiciaires
Mars 2023Création de xAI et soutien de Musk à un moratoire sur les IA plus puissantes que GPT-4OpenAI y voit le début d’une stratégie servant un concurrent direct
Février 2025Offre de 97,375 milliards de dollars menée par Musk pour les actifs d’OpenAIÉlément central des accusations de concurrence déloyale
9 avril 2025Dépôt des contre-demandes d’OpenAIL’entreprise demande au tribunal d’intervenir contre Musk et xAI

Le succès de ChatGPT a changé l’échelle du conflit

Depuis le départ de Musk, OpenAI est devenue l’une des entreprises les plus visibles de l’industrie de l’IA générative. Elle a développé GPT-3, ChatGPT et GPT-4, des systèmes capables notamment de produire du texte, de répondre à des questions, de résumer des documents ou d’aider à écrire et programmer.

Le lancement de ChatGPT a particulièrement propulsé OpenAI auprès du grand public et des entreprises. Ce succès a aussi renforcé les interrogations autour de sa gouvernance : comment financer des modèles toujours plus lourds sans abandonner les principes de sécurité et d’intérêt général revendiqués par l’organisation ?

Pour OpenAI, l’ascension commerciale et technologique de ses produits expliquerait une partie de l’hostilité de Musk. L’entreprise souligne que celui-ci a créé xAI en mars 2023, positionnant cette société sur le même terrain concurrentiel. xAI développe ses propres systèmes d’IA, dans un marché où l’accès aux talents, aux données, aux puces et aux financements est déterminant.

OpenAI rapproche la création de xAI du soutien de Musk, quelques jours plus tard, à un appel en faveur d’un moratoire sur l’entraînement de systèmes plus avancés que GPT-4. La société estime que cet appel aurait eu pour effet de ralentir OpenAI, tout en donnant du temps à xAI pour réduire son retard. C’est l’interprétation d’OpenAI, pas une conclusion judiciaire.

L’offre de 97,375 milliards de dollars au cœur des contre-demandes

Le point le plus spectaculaire de l’affaire est l’offre présentée en février 2025 par un consortium dirigé par Elon Musk. Celui-ci proposait 97,375 milliards de dollars pour les actifs d’OpenAI. Une telle proposition a immédiatement attiré l’attention, tant par son montant que par sa portée potentielle sur la gouvernance de l’organisation.

OpenAI affirme que cette offre n’était pas une proposition d’acquisition sérieuse, mais une manœuvre destinée à semer le doute et à déstabiliser l’entreprise. Dans ses contre-demandes, elle la qualifie d’offre trompeuse et sans fondement. Selon elle, cette initiative pouvait compliquer ses échanges avec ses investisseurs, ses partenaires et ses équipes, alors qu’elle travaillait sur une évolution de sa structure.

Le terme juridique d’« ingérence fautive » ne signifie pas qu’une critique ou une offre concurrente est automatiquement interdite. Pour qu’une telle demande aboutisse, il faut généralement démontrer qu’une partie a intentionnellement perturbé une relation économique existante ou attendue en recourant à des actes répréhensibles. C’est précisément ce que la juridiction devra apprécier à partir des éléments fournis par les parties.

OpenAI cite aussi les critiques publiques récurrentes de Musk sur X, où il a qualifié l’organisation de « mensonge », de « maléfique » et de « totalement scam ». Ces déclarations s’ajoutent, selon elle, aux procédures judiciaires engagées par Musk et aux appels adressés à des procureurs d’État pour qu’ils examinent ses activités.

Une bataille de gouvernance autant que de concurrence

Réduire ce dossier à une rivalité personnelle ferait manquer son enjeu central. Le désaccord concerne le contrôle d’une organisation qui se présente à la fois comme un laboratoire de recherche, une entreprise technologique et le détenteur potentiel de systèmes aux conséquences majeures pour la société.

La structure hybride d’OpenAI est au cœur de cette tension. Son conseil lié à la structure non lucrative est censé préserver sa mission, tandis que ses activités commerciales nécessitent des investissements considérables. Cette architecture vise à limiter la seule logique de rendement financier, mais elle est difficile à comprendre et peut susciter des conflits sur la question de savoir qui détient réellement le pouvoir.

Musk conteste l’évolution d’OpenAI devant la justice, notamment en invoquant ce qu’il présente comme un éloignement de la mission initiale. OpenAI réplique que son ancien cofondateur tente désormais d’utiliser les tribunaux, les régulateurs, les médias et une offre d’achat pour favoriser les intérêts de xAI. À ce stade, le tribunal n’a pas encore rendu de décision définitive sur le fond de ces accusations croisées.

Cette prudence est essentielle. Une plainte expose une version des faits et des qualifications juridiques. Elle ne vaut ni preuve définitive ni jugement. La procédure permettra à chaque camp de présenter ses documents, ses arguments et ses contestations.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois

La première question sera procédurale : le tribunal acceptera-t-il les contre-demandes d’OpenAI et, le cas échéant, accordera-t-il l’injonction sollicitée ? Une telle mesure pourrait encadrer les actions futures des parties pendant que le litige se poursuit.

La deuxième concerne la gouvernance. Les débats judiciaires pourraient obliger OpenAI à détailler davantage son fonctionnement, sa mission et les conditions de son éventuelle transformation structurelle. Pour les entreprises développant des IA très puissantes, la question n’est pas secondaire : elle détermine qui décide des priorités de recherche, des règles de sécurité et de la commercialisation.

Enfin, ce conflit illustre l’intensification de la concurrence dans l’IA générative. Les modèles ne se distinguent pas seulement par leurs performances. Leur développement dépend aussi de la capacité des acteurs à financer des infrastructures massives, à conserver leurs chercheurs et à convaincre le public que leur gouvernance est compatible avec l’intérêt général. Entre OpenAI et xAI, la justice californienne pourrait donc se prononcer sur bien davantage qu’un différend entre anciens partenaires.

Questions fréquentes

Pourquoi OpenAI attaque-t-elle Elon Musk en justice ?

OpenAI a déposé des contre-demandes contre Elon Musk et xAI le 9 avril 2025. Elle les accuse de concurrence déloyale et d’ingérence dans ses relations économiques. L’entreprise soutient que diverses actions, dont l’offre de 97,375 milliards de dollars, visaient à perturber son activité, sa gouvernance et ses discussions avec des partenaires.

Quel rôle Elon Musk a-t-il joué dans la création d’OpenAI ?

Elon Musk a participé à la création d’OpenAI en 2015 et a siégé à son conseil d’administration. Selon OpenAI, il avait également promis un engagement financier substantiel pouvant atteindre 1 milliard de dollars. Il a quitté l’organisation en 2018 après des désaccords portant notamment sur le contrôle et la stratégie du laboratoire.

Qu’est-ce que l’offre de 97,375 milliards de dollars pour OpenAI ?

En février 2025, un consortium dirigé par Elon Musk a proposé 97,375 milliards de dollars pour les actifs d’OpenAI. L’organisation affirme devant la justice que cette proposition était une manœuvre sans fondement destinée à perturber ses opérations. Musk et ses alliés la présentaient comme une offre visant les actifs de l’organisation.

Que signifie une structure à profit plafonné chez OpenAI ?

Depuis 2019, OpenAI s’appuie sur une entité à profit plafonné afin d’attirer les financements nécessaires au développement de l’IA. Ce dispositif conserve le contrôle de l’ensemble sous une structure non lucrative. L’objectif affiché est de financer des projets coûteux tout en maintenant une mission tournée vers le bénéfice de l’humanité.

Le tribunal a-t-il déjà donné raison à OpenAI ou à Elon Musk ?

Non. Au 11 avril 2025, les demandes et contre-demandes étaient en cours d’examen. Les accusations d’OpenAI contre Musk et xAI, comme les griefs de Musk contre OpenAI, constituent des arguments juridiques qui doivent encore être évalués par le tribunal fédéral du district nord de la Californie.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. OpenAI, déclaration sur le différend avec Elon Musk et documents associésopenai.com
  2. OpenAI, éléments de contexte sur la gouvernance et le départ d’Elon Muskopenai.com/index/elon-musk-wanted-an-openai-for-profit
  3. Tribunal de district des États-Unis pour le district nord de la Californiewww.cand.uscourts.gov