ChatGPT accuse à tort un père norvégien : NOYB saisit le régulateur
L’ONG autrichienne NOYB a déposé une plainte auprès de l’autorité norvégienne de protection des données après une grave erreur de ChatGPT. Le chatbot a faussement présenté Arve Hjalmar Holmen comme l’auteur du meurtre de deux de ses enfants. L’affaire interroge la responsabilité des IA lorsqu’elles produisent des données personnelles inexactes.

Une intelligence artificielle peut formuler une contrevérité avec un aplomb troublant, jusque dans les détails d’une biographie. C’est ce qui est arrivé à Arve Hjalmar Holmen, un citoyen norvégien que ChatGPT a faussement présenté comme l’auteur du meurtre de deux de ses enfants. Face à cette accusation inventée, d’une gravité exceptionnelle, l’ONG autrichienne NOYB a décidé de saisir l’autorité norvégienne de protection des données.
La démarche, annoncée le 20 mars 2025, ne porte pas seulement sur une erreur embarrassante d’un chatbot. Elle pose une question très concrète : lorsqu’un outil d’IA générative fournit des informations personnelles fausses sur quelqu’un, quelles obligations pèsent sur l’entreprise qui l’exploite ? Au cœur du dossier se trouve le Règlement général sur la protection des données, le RGPD, qui impose notamment que les données personnelles traitées soient exactes.
Une accusation criminelle totalement inventée
Selon NOYB, Arve Hjalmar Holmen a interrogé ChatGPT à son sujet. La réponse du chatbot a alors produit un récit fictif le désignant comme un homme ayant tué deux de ses propres enfants. L’accusation est fausse.
Le caractère précis d’une telle réponse est précisément ce qui rend l’incident préoccupant. Un lecteur peut avoir tendance à faire confiance à un texte rédigé dans un langage fluide, cohérent et affirmatif. Pourtant, un modèle de langage ne vérifie pas automatiquement chaque élément qu’il formule dans une source fiable avant de l’afficher. Il prédit, mot après mot, la suite qui paraît la plus plausible compte tenu de sa requête et de son entraînement.
C’est le mécanisme couramment appelé une « hallucination » : le système fabrique une information qui semble crédible, mais qui n’est pas fondée. Le terme ne signifie pas que l’IA a une intention ou une conscience. Il décrit une limite technique : la capacité à générer du texte convaincant n’est pas la même chose que la capacité à établir la vérité d’un fait.
Dans ce cas, l’enjeu dépasse largement une imprécision sur une date ou une profession. Une accusation de meurtre peut toucher à la réputation, à la vie familiale, à l’emploi et à la sécurité d’une personne. Même si la réponse est donnée dans le cadre d’une conversation privée avec un assistant, elle peut être copiée, partagée ou prise pour une information vérifiée.
Pourquoi NOYB invoque le RGPD contre OpenAI
NOYB, pour « None Of Your Business », est une organisation de défense des droits numériques basée en Autriche. Elle est connue pour ses plaintes visant les pratiques de traitement des données de grands acteurs technologiques. Dans l’affaire Holmen, elle a déposé une plainte contre OpenAI auprès de l’autorité norvégienne compétente, le Datatilsynet.
Le raisonnement de l’ONG s’appuie notamment sur deux principes du RGPD : l’exactitude des données personnelles et la possibilité, pour les personnes concernées, d’obtenir la correction des données inexactes.
Une donnée personnelle ne se limite pas à une adresse, un numéro de téléphone ou une photographie. Une information qui permet de décrire ou d’identifier une personne, y compris une allégation sur ses actes supposés, peut également relever de cette notion. Dire d’un individu nommé qu’il a commis un crime constitue donc une information personnelle particulièrement sensible sur le plan de ses conséquences.
| Étape | Ce qui est en cause | Enjeu principal |
|---|---|---|
| Réponse de ChatGPT | Le chatbot produit une accusation criminelle fausse sur Arve Hjalmar Holmen | Une information personnelle inexacte est communiquée à un utilisateur |
| Plainte de NOYB, 20 mars 2025 | L’ONG saisit l’autorité norvégienne de protection des données | Faire examiner une possible violation du RGPD par OpenAI |
| Examen par le Datatilsynet | L’autorité analyse les arguments et les pratiques concernées | Déterminer les éventuelles mesures à prendre |
| Décision à venir | Aucune décision n’est annoncée à la date du 21 mars 2025 | Clarifier les devoirs d’un éditeur d’IA face à ces erreurs |
L’article 5 du RGPD prévoit que les données personnelles doivent être exactes et, si nécessaire, tenues à jour. L’article 16 consacre un droit de rectification. Pour NOYB, ces exigences ne peuvent pas être écartées au seul motif qu’une information erronée est générée par un modèle de langage plutôt que tirée d’une fiche classique dans une base de données.
L’ONG critique également l’idée selon laquelle un avertissement général indiquant que ChatGPT peut se tromper suffirait à régler le problème. Une mise en garde peut aider l’utilisateur à garder un regard critique. Elle ne fait pas disparaître, pour autant, les conséquences possibles d’une allégation criminelle fausse visant une personne identifiable.
Pourquoi rectifier une erreur d’IA est plus complexe que corriger une fiche
Dans une base de données traditionnelle, la correction semble relativement simple en théorie : une ligne contient une information erronée, elle est modifiée ou supprimée. Les grands modèles de langage fonctionnent différemment. Ils ne consultent pas nécessairement, à chaque réponse, une fiche individuelle que l’on pourrait éditer directement.
Leurs comportements résultent d’un très grand nombre de paramètres mathématiques acquis pendant l’entraînement, puis de mécanismes complémentaires qui peuvent encadrer les réponses. Modifier durablement une réponse problématique peut impliquer plusieurs leviers : adaptation du modèle, ajout de garde-fous, amélioration des mécanismes de recherche ou de vérification lorsqu’ils existent, et procédures de signalement plus efficaces.
Cette difficulté technique n’efface pas la question juridique. C’est au contraire l’un des points que cette affaire pourrait aider à éclaircir : comment rendre effectif le droit à la rectification lorsque l’information contestée n’apparaît pas comme une entrée clairement identifiable dans une base de données ?
Corriger une erreur : base de données ou modèle de langage
Base de données classique
- Une information est généralement stockée dans un champ identifiable.
- La correction peut consister à modifier ou supprimer une entrée précise.
- La traçabilité de la donnée et de sa source est souvent plus directe.
- Le droit de rectification s’applique à un élément clairement localisable.
Modèle de langage
- La réponse est générée à partir de calculs statistiques, et non d’une fiche unique.
- Une erreur peut résulter d’associations incorrectes entre de nombreux éléments.
- La correction peut nécessiter des garde-fous ou des modifications plus larges du système.
- La difficulté technique ne tranche pas, à elle seule, les obligations prévues par le RGPD.
Une affaire de données personnelles, mais aussi de réputation
Le terme de « diffamation » est souvent employé pour décrire les effets d’une fausse accusation sur l’honneur ou la réputation d’une personne. Toutefois, la procédure engagée par NOYB relève d’abord du droit de la protection des données : l’ONG demande à l’autorité norvégienne d’examiner si OpenAI respecte les obligations du RGPD dans cette situation.
Cette distinction est importante. La plainte ne signifie pas qu’une violation est déjà établie, ni qu’une sanction a été prononcée. À la date de publication de cet article, le 21 mars 2025, l’autorité doit encore examiner le dossier et déterminer les suites à lui donner.
L’affaire illustre néanmoins une zone de friction grandissante entre les outils conversationnels et les droits des personnes. Les assistants d’IA sont de plus en plus utilisés pour demander des renseignements sur des individus, des entreprises, des professions ou des événements locaux. Or, leur ton affirmatif peut masquer une information fabriquée de toutes pièces.
Pour les utilisateurs, la règle de prudence est claire : une IA conversationnelle ne doit pas être traitée comme un moteur de recherche fiable ni comme un registre public. Lorsqu’une réponse concerne une personne réelle, surtout si elle évoque une infraction, un litige, une sanction ou un fait médical, elle doit être vérifiée dans des sources sérieuses et indépendantes.
Que faire si un chatbot donne une fausse information sur vous ?
L’affaire portée par NOYB met aussi en lumière un problème pratique. Une personne qui découvre qu’un assistant IA lui attribue des faits erronés peut avoir l’impression de ne disposer d’aucun recours immédiat. Quelques réflexes peuvent toutefois être utiles.
D’abord, il est prudent de conserver une trace fidèle de l’échange : la formulation exacte de la question, la réponse reçue, la date, l’heure et, lorsque cela est possible, des captures d’écran. Le résultat d’un même prompt peut varier au fil du temps, selon les versions du service et les modifications apportées au système.
Ensuite, il convient d’éviter de diffuser largement le contenu faux pour le dénoncer, car cette diffusion peut paradoxalement amplifier le préjudice. Il est préférable de signaler la réponse via les canaux prévus par le service concerné et de demander une explication sur les mécanismes de correction ou de limitation disponibles.
Enfin, lorsque l’erreur porte sur des données personnelles ou sur une accusation grave, une personne peut se renseigner sur ses droits en matière de protection des données et, si nécessaire, contacter l’autorité compétente de son pays. La marche à suivre dépendra des circonstances, du service utilisé et de la législation applicable.
Les limites des avertissements affichés par les chatbots
Les éditeurs d’IA générative affichent généralement des avertissements invitant les utilisateurs à vérifier les réponses importantes. Ces messages sont utiles : ils rappellent que le service peut produire des erreurs. Mais le dossier norvégien montre la limite de cette approche lorsqu’une réponse concerne directement une personne identifiable.
Le problème ne se réduit pas à savoir si l’utilisateur a été informé de la possibilité d’une erreur. Il concerne aussi la conception du produit : quels garde-fous peuvent empêcher le modèle de produire des accusations non vérifiées ? Comment traiter un signalement crédible ? Comment limiter la répétition d’une affirmation déjà identifiée comme fausse ? Et dans quelle mesure une personne peut-elle obtenir une réparation effective ?
Ces questions sont d’autant plus importantes que les modèles sont intégrés à des services variés, depuis les moteurs de recherche jusqu’aux outils de travail. À mesure que leurs réponses gagnent en visibilité, la qualité des mécanismes de contestation et de correction devient un enjeu central de confiance.
Ce qu’il faut surveiller
La première étape sera la réponse de l’autorité norvégienne de protection des données à la plainte de NOYB. Son analyse pourra notamment porter sur la qualification des réponses de ChatGPT comme traitement de données personnelles, sur l’exigence d’exactitude et sur les moyens concrets permettant de corriger ou de prévenir des erreurs comparables.
L’issue du dossier intéressera bien au-delà de la Norvège. OpenAI propose ses services à des utilisateurs européens, et le RGPD s’applique dans l’ensemble de l’Espace économique européen. Une décision pourrait donc alimenter les discussions sur les responsabilités des entreprises qui développent et déploient des IA génératives.
Il faudra aussi suivre l’évolution des pratiques techniques. Des systèmes mieux conçus pour reconnaître les demandes portant sur des personnes réelles, refuser les affirmations criminelles non étayées ou renvoyer vers des sources vérifiables pourraient réduire certains risques. Mais aucune solution automatique ne remplacera totalement la vigilance humaine, surtout lorsqu’une machine formule une accusation susceptible de bouleverser la vie d’un individu.
Questions fréquentes
Pourquoi NOYB porte-t-elle plainte contre OpenAI en Norvège ?
NOYB agit au nom d’Arve Hjalmar Holmen, un citoyen norvégien que ChatGPT a faussement accusé d’avoir tué deux de ses enfants. L’ONG a saisi l’autorité norvégienne de protection des données, estimant que la génération de cette information personnelle inexacte pourrait contrevenir aux exigences du RGPD.
ChatGPT a-t-il vraiment accusé un père norvégien de meurtre ?
Selon la plainte annoncée par NOYB le 20 mars 2025, ChatGPT a fourni une réponse présentant à tort Arve Hjalmar Holmen comme l’auteur du meurtre de deux de ses enfants. Cette allégation est fausse. La procédure vise précisément à faire examiner les conséquences de cette erreur par l’autorité compétente.
Une hallucination de ChatGPT est-elle une information trouvée sur Internet ?
Pas nécessairement. Une hallucination désigne une réponse inventée ou erronée produite par un modèle de langage. Elle peut résulter d’associations incorrectes entre des informations, sans correspondre à une source fiable identifiable. C’est pourquoi une réponse d’IA ne doit pas être considérée comme une preuve, notamment lorsqu’elle concerne une personne réelle.
Le RGPD oblige-t-il OpenAI à corriger les erreurs de ChatGPT ?
Le RGPD exige que les données personnelles soient exactes et donne aux personnes un droit de rectification. La difficulté, dans ce dossier, est de déterminer comment ces droits s’appliquent concrètement à une réponse générée par un modèle de langage. L’autorité norvégienne devra examiner les arguments de NOYB et d’OpenAI avant toute décision.
Que faire si une IA invente une fausse information à mon sujet ?
Conservez d’abord la question posée et la réponse exacte, avec sa date et des captures d’écran. Évitez de repartager largement l’affirmation erronée, puis utilisez les outils de signalement du service. Si l’information est grave ou porte sur vos données personnelles, vous pouvez vous informer auprès de l’autorité de protection des données compétente.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- NOYB, plainte concernant une fausse information générée par ChatGPT sur Arve Hjalmar Holmennoyb.eu
- Règlement général sur la protection des données, texte officiel du RGPDeur-lex.europa.eu/eli/reg/2016/679/oj
- Autorité norvégienne de protection des données, Datatilsynetwww.datatilsynet.no/en



