Entreprises et marchés

Semi-conducteurs : Nvidia, AMD et Broadcom chahutés par tarifs et DeepSeek

La forte baisse de Nvidia, survenue le 27 janvier 2025, a ravivé les interrogations sur la valeur des champions américains des puces d’IA. Au 4 mars, les inquiétudes mêlent concurrence technologique, droits de douane et possibles restrictions d’exportation, dans un marché où la demande reste pourtant soutenue.

Salle de fabrication de semi-conducteurs avec wafers et équipements automatisés, symbole des enjeux des puces d’IA
Illustration : Actu.ai

Les fabricants de puces sont au cœur de la course mondiale à l’intelligence artificielle, mais leur valorisation boursière repose aussi sur des anticipations particulièrement élevées. Dès lors, la moindre remise en question du rythme des investissements dans l’IA, ou de l’accès à certains marchés, peut provoquer des mouvements spectaculaires. Nvidia, AMD et Broadcom en ont offert une illustration saisissante au début de 2025.

Le 4 mars 2025, les investisseurs doivent composer avec plusieurs sources d’incertitude à la fois : l’apparition de DeepSeek dans le débat mondial sur l’IA, les perspectives de mesures tarifaires américaines et la possibilité de nouvelles restrictions sur les exportations de puces avancées. Ces sujets ne recouvrent pas la même réalité économique, mais ils ont un point commun : ils rendent plus difficile l’évaluation des ventes et des marges futures d’entreprises devenues stratégiques.

Le choc Nvidia a marqué le marché des puces

L’épisode le plus marquant remonte au 27 janvier 2025. Ce jour-là, l’action Nvidia a chuté de 16,97 %, pour clôturer à 118,42 dollars. La baisse a représenté environ 589 milliards de dollars de capitalisation boursière effacés en une séance, l’une des plus fortes pertes journalières jamais observées pour une entreprise cotée.

Le chiffre frappe d’autant plus que Nvidia avait atteint une valorisation d’environ 3 500 milliards de dollars. Une telle taille ne protège pas mécaniquement contre une correction : elle signifie aussi que de très nombreux investisseurs ont déjà intégré dans le cours l’hypothèse d’une croissance durablement exceptionnelle, alimentée par les centres de données et les grands modèles d’IA.

AMD et Broadcom ont eux aussi été entraînés dans le mouvement de défiance envers les valeurs liées aux semi-conducteurs et à l’IA. La publication d’origine ne fournit pas de pourcentage de baisse précis pour ces deux groupes, mais le mécanisme est similaire : lorsqu’une question surgit sur le volume futur de calcul nécessaire à l’IA, l’ensemble de la chaîne de valeur est réévalué, des concepteurs de puces aux fournisseurs de réseaux et d’infrastructures.

RepèreDonnée ou fait marquantCe que cela révèle
Action Nvidia, 27 janvier 2025-16,97 %, à 118,42 dollarsLa sensibilité extrême du titre aux anticipations sur l’IA
Capitalisation Nvidia effacée en une séanceEnviron 589 milliards de dollarsL’ampleur des montants en jeu sur les grandes valeurs technologiques
Valorisation atteinte par NvidiaEnviron 3 500 milliards de dollarsDes attentes de croissance très élevées avant la correction
AMD et BroadcomRepli également observéUne contagion à l’ensemble du secteur des puces d’IA

Wall Street a ainsi affiché des résultats contrastés dans un climat de grande prudence. La baisse des cours ne traduit pas seulement les performances présentes des entreprises, elle reflète surtout un ajustement rapide des scénarios envisagés pour les années à venir.

Pourquoi DeepSeek a-t-il inquiété les investisseurs ?

DeepSeek, application chinoise reposant sur un modèle d’IA, a alimenté une interrogation centrale : peut-on obtenir des résultats compétitifs en IA avec une approche technologique moins coûteuse en ressources de calcul que celle anticipée par le marché ? Cette question a suffi à ébranler des valorisations qui reposaient largement sur la perspective d’une demande toujours plus forte en processeurs graphiques et en accélérateurs d’IA.

Pour comprendre l’enjeu, il faut distinguer deux besoins. L’entraînement d’un grand modèle consiste à lui faire analyser d’immenses volumes de données afin d’ajuster ses paramètres. Cette phase est très gourmande en puissance de calcul. L’inférence, elle, désigne l’utilisation quotidienne du modèle, par exemple lorsqu’un utilisateur interroge un assistant conversationnel ou génère une image. Elle demande elle aussi des puces, mais selon des contraintes différentes de coût, de vitesse et d’efficacité énergétique.

Nvidia domine largement l’imaginaire financier de cette économie parce que ses puces sont devenues une référence pour l’entraînement des modèles d’IA. AMD propose des accélérateurs concurrents, tandis que Broadcom occupe une place importante dans les puces spécialisées et les équipements qui permettent aux centres de données de faire circuler des quantités gigantesques d’informations.

L’apparition de DeepSeek ne démontre donc pas, à elle seule, que le besoin de puces avancées va s’effondrer. Elle relance plutôt le débat sur la façon dont les entreprises pourront optimiser leurs modèles. Des modèles plus efficaces peuvent réduire certains besoins de calcul par tâche. Mais ils peuvent aussi rendre l’IA plus accessible et multiplier les usages, donc les requêtes et les infrastructures nécessaires. À ce stade, le marché réagit surtout à l’incertitude sur l’équilibre entre ces deux effets.

Droits de douane et contrôles à l’exportation : deux risques différents

Le terme de « tarifs » recouvre souvent, dans le débat public, plusieurs types de mesures commerciales. Pourtant, les droits de douane et les restrictions d’exportation n’ont ni le même fonctionnement ni les mêmes conséquences immédiates pour Nvidia, AMD ou Broadcom.

Un droit de douane est une taxe appliquée à l’entrée d’un produit sur un territoire. Dans le secteur des semi-conducteurs, il peut affecter les composants, les équipements industriels ou les produits finis qui circulent entre les différents maillons de la chaîne d’approvisionnement. Or une puce conçue aux États-Unis peut être fabriquée à l’étranger, intégrée dans un serveur dans un autre pays, puis vendue sur plusieurs marchés. Toute friction commerciale peut donc se répercuter sur les coûts et les délais.

Les contrôles à l’exportation visent, eux, à encadrer ou interdire la vente de technologies sensibles à certains pays, clients ou usages. La publication d’origine évoque l’éventualité de restrictions supplémentaires des autorités américaines sur les exportations de puces Nvidia et AMD vers certains marchés. Pour les groupes concernés, le risque est plus direct : un marché potentiellement accessible peut devenir partiellement ou totalement inaccessible, ou nécessiter des autorisations spécifiques.

Cette distinction est essentielle pour lire les mouvements boursiers. Les droits de douane créent avant tout un risque sur les prix, les flux logistiques et les marges. Les restrictions à l’exportation posent la question des débouchés commerciaux et du partage de la technologie. Dans les deux cas, l’incertitude complique les prévisions, ce que les marchés financiers sanctionnent volontiers lorsque les valorisations sont déjà élevées.

La demande d’IA ne disparaît pas avec la correction boursière

Le repli des valeurs de puces ne signifie pas que l’intelligence artificielle cesse de soutenir le secteur. Au contraire, plusieurs signaux industriels montrent que la demande en composants avancés demeure forte. TSMC, le grand fabricant taïwanais de puces pour le compte de nombreux concepteurs, a fait état de bénéfices nets en hausse, portés notamment par les besoins liés à l’IA.

ASML, dont les machines sont essentielles à la fabrication des puces les plus avancées, illustre également le caractère stratégique de cette industrie. Lorsqu’un concepteur comme Nvidia, AMD ou Broadcom augmente ses ambitions, cela concerne toute la chaîne : logiciels de conception, machines de lithographie, usines, mémoire, interconnexions, serveurs et consommation électrique des centres de données.

Le marché fait donc face à deux forces opposées. D’un côté, l’IA reste un moteur industriel puissant. De l’autre, les investisseurs cherchent à déterminer si les dépenses consenties par les grands acteurs du numérique seront aussi importantes, aussi durables et aussi rentables qu’ils l’espéraient.

Les forces opposées qui influencent les valeurs de semi-conducteurs

Pressions à court terme

  • Les investisseurs réévaluent le coût réel du développement des modèles d’IA après DeepSeek.
  • Les droits de douane peuvent accroître les coûts dans une chaîne industrielle mondiale.
  • De possibles restrictions d’exportation peuvent limiter l’accès à certains marchés.
  • Les valorisations très élevées amplifient les réactions lors d’une remise en cause des perspectives.

Facteurs de soutien

  • L’IA continue de stimuler les besoins en centres de données et en composants avancés.
  • TSMC a enregistré une progression de ses bénéfices nets liée à la demande pour l’IA.
  • Les innovations de fabrication, comme le procédé Intel 18A, entretiennent la compétition industrielle.
  • Les recherches sur les architectures 3D ouvrent de nouvelles pistes pour les puces de demain.

Intel et les puces 3D : la bataille se joue aussi dans les usines

La compétition ne concerne pas seulement les entreprises qui vendent des processeurs. Elle se joue aussi chez les fabricants capables de produire ces composants avec des procédés de plus en plus fins et complexes. Intel tente précisément de se repositionner dans cette bataille avec son procédé de fabrication 18A.

Le 18A désigne une génération de procédé de gravure. Derrière ce terme technique se cache un enjeu très concret : parvenir à fabriquer des puces performantes, économes en énergie et fiables à grande échelle. Intel cherche à démontrer que ses usines peuvent répondre aux exigences des clients les plus avancés. Des essais impliquant Nvidia et Broadcom ont été évoqués dans ce cadre.

Il faut toutefois éviter d’en tirer des conclusions trop rapides. Tester un procédé de fabrication n’équivaut pas à annoncer une production massive, un contrat commercial définitif ou un changement de fournisseur. Dans les semi-conducteurs, la qualification d’une technologie est longue : rendement de production, coût par puce, fiabilité, capacité industrielle et délais de livraison sont autant de critères décisifs.

Les travaux d’ingénieurs du MIT sur des puces 3D rappellent un autre axe d’innovation. Empiler ou rapprocher davantage les composants peut, en théorie, améliorer les échanges de données et répondre aux limites physiques des architectures classiques. Ces recherches sont prometteuses pour l’avenir de l’IA, mais elles ne constituent pas une réponse immédiate aux tensions commerciales ou aux mouvements de marché observés en 2025.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois

Pour Nvidia, AMD et Broadcom, le premier point de vigilance sera la capacité à maintenir leurs perspectives commerciales malgré les incertitudes géopolitiques. Les résultats financiers et les prévisions de ventes permettront de savoir si les interrogations suscitées par DeepSeek se traduisent, ou non, par un changement concret dans les commandes de puces et d’équipements de centres de données.

Le deuxième sujet sera réglementaire. Toute évolution des droits de douane, des contrôles à l’exportation ou des règles applicables aux technologies avancées peut modifier la carte des marchés accessibles. Les entreprises devront alors arbitrer entre conformité, adaptation de leurs produits et diversification de leurs clients.

Enfin, la concurrence industrielle sera déterminante. Nvidia conserve une position centrale dans l’IA, mais AMD veut renforcer son offre d’accélérateurs et Intel veut démontrer la compétitivité de son outil de production. TSMC et ASML restent, de leur côté, des acteurs incontournables de l’infrastructure mondiale des puces.

La volatilité actuelle révèle une réalité simple : le secteur des semi-conducteurs est porté par une demande considérable, mais aussi exposé à des choix politiques et technologiques qui peuvent redessiner très vite les perspectives. Pour les investisseurs comme pour les entreprises utilisatrices d’IA, le vrai enjeu n’est pas seulement de savoir qui fabrique la puce la plus puissante. Il est aussi de déterminer qui pourra la produire, l’acheminer et la commercialiser durablement.

Questions fréquentes

Pourquoi l’action Nvidia a-t-elle chuté de près de 17 % en janvier 2025 ?

Le 27 janvier 2025, l’action Nvidia a reculé de 16,97 % à 118,42 dollars. La diffusion de DeepSeek a fait émerger des doutes sur les besoins futurs en puissance de calcul pour l’IA. À cela se sont ajoutées des inquiétudes sur les restrictions commerciales et des valorisations déjà très élevées.

Quelle est la différence entre droits de douane et restrictions d’exportation sur les puces ?

Les droits de douane sont des taxes sur les produits qui entrent dans un pays : ils peuvent augmenter les coûts de composants ou d’équipements. Les restrictions d’exportation encadrent ou empêchent la vente de technologies à certains marchés. Elles peuvent donc réduire directement les débouchés commerciaux d’un fabricant de puces.

DeepSeek menace-t-il réellement Nvidia et les fabricants de puces d’IA ?

DeepSeek a surtout relancé le débat sur l’efficacité des modèles d’IA et sur le volume de calcul nécessaire pour les entraîner ou les utiliser. Il est trop tôt pour conclure à une baisse durable de la demande de puces. Des modèles plus efficaces peuvent réduire certains coûts, mais aussi favoriser de nouveaux usages à grande échelle.

Qu’est-ce que le procédé 18A d’Intel ?

Le 18A est un procédé de fabrication de puces développé par Intel. Il doit permettre de produire des composants avancés avec de bonnes performances et une consommation maîtrisée. Intel cherche ainsi à renforcer sa place de fabricant pour des clients externes. Des essais avec Nvidia et Broadcom ont été évoqués, sans valoir contrat de production massif.

La baisse en Bourse signifie-t-elle que la demande de puces d’IA s’effondre ?

Non. Une baisse boursière traduit d’abord des anticipations revues à la baisse par les investisseurs. Les besoins en infrastructures d’IA restent importants, comme le montre la progression des bénéfices nets de TSMC portée par les puces liées à l’IA. L’incertitude porte sur le rythme de croissance et la répartition future du marché.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Maison-Blanche, fiche d’information sur les mesures tarifaires visant le Canada, le Mexique et la Chinewww.whitehouse.gov/fact-sheets/2025/02/fact-sheet-president-donald-j-trump-imposes-tariffs-on-imports-from-canada-mexico-and-china
  2. Bureau of Industry and Security des États-Unis, règles de contrôle des exportationswww.bis.gov
  3. Intel Newsroom, informations sur Intel Foundry et le procédé 18Awww.intel.com/content/www/us/en/newsroom.html
  4. TSMC Investor Relations, résultats trimestriels du quatrième trimestre 2024investor.tsmc.com/english/quarterly-results/2024/q4
  5. Nvidia Newsroom, actualités et communications de l’entreprisenvidianews.nvidia.com