Régulation et éthique

IA : l’Union européenne veut combler son retard face aux États-Unis et à la Chine

L’Union européenne veut faire de l’IA un levier de compétitivité et de souveraineté, alors que ses entreprises restent très dépendantes des technologies étrangères. Le plan présenté par la Commission le 9 avril 2025 mise sur des infrastructures de calcul, des financements et une adoption plus large de l’IA dans l’économie.

Des chercheurs et entrepreneurs travaillent dans un centre européen de calcul dédié à l’intelligence artificielle.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle est devenue un terrain de concurrence industrielle aussi décisif que les semi-conducteurs, le cloud ou l’énergie. Or, sur ce terrain, l’Union européenne part avec un handicap face aux États-Unis et à la Chine : elle compte des chercheurs, des jeunes pousses et des industriels solides, mais peu d’acteurs de taille mondiale capables de financer seuls les modèles les plus coûteux et les infrastructures qui les font fonctionner.

Le 9 avril 2025, la Commission européenne a présenté son plan d’action « AI Continent ». L’ambition est claire : faire de l’Europe un lieu où l’on peut développer, entraîner et déployer de l’intelligence artificielle, plutôt que seulement l’utiliser. Cette stratégie ne se limite pas aux laboratoires : elle touche la capacité de calcul, les données, la formation, l’accès des entreprises aux outils et l’application du règlement européen sur l’IA, l’AI Act.

Pourquoi l’Europe accuse-t-elle un retard dans l’IA ?

L’écart ne se résume pas à la qualité de la recherche. L’Europe possède un vivier important de scientifiques et d’ingénieurs, ainsi que de nombreuses start-ups spécialisées. Le problème apparaît lorsqu’il faut transformer une avancée scientifique en entreprise mondiale, puis en produit déployé à très grande échelle.

L’entraînement des grands modèles d’IA exige aujourd’hui des volumes considérables de données, des milliers de processeurs spécialisés et des centres de données capables de fournir beaucoup d’électricité et de refroidissement. Ces ressources sont particulièrement concentrées chez quelques grands groupes américains. Les fournisseurs de cloud, les fabricants de puces et les créateurs de modèles généralistes disposent ainsi d’une position déterminante dans la chaîne de valeur.

Pour une entreprise européenne, cette dépendance peut avoir des conséquences concrètes : coût d’accès à la puissance de calcul, conditions techniques imposées par une plateforme étrangère, difficulté à maîtriser les données stratégiques ou vulnérabilité aux tensions commerciales. L’enjeu est donc économique, mais aussi stratégique. Une IA utilisée dans les services publics, l’industrie, la santé ou la défense repose sur des infrastructures dont la disponibilité et les règles d’accès comptent autant que les performances du logiciel.

La fragmentation historique du marché européen constitue un autre frein. L’Union dispose d’un marché unique, mais les jeunes entreprises doivent encore composer avec des langues, des pratiques d’achat, des réseaux de financement et des écosystèmes nationaux différents. Face à des concurrents capables de se développer rapidement sur un vaste marché intérieur, gagner une taille critique reste plus difficile.

Le plan « AI Continent » : calcul, données et diffusion de l’IA

Le plan de la Commission repose sur une idée simple : sans infrastructures accessibles, les promesses de l’IA restent hors de portée d’une grande partie des entreprises et des chercheurs. Bruxelles veut donc renforcer les capacités de calcul européennes, faciliter l’accès à des données de qualité et aider les organisations à passer de l’expérimentation à des usages opérationnels.

L’un des volets les plus visibles concerne les AI Factories, ou usines de l’IA. Il s’agit de centres articulés autour de supercalculateurs, conçus pour offrir de la puissance de calcul aux chercheurs, aux start-ups et aux entreprises. L’objectif est de leur permettre de développer des modèles et des applications sans devoir systématiquement recourir aux infrastructures des grands groupes étrangers.

La Commission prévoit également des gigafactories de l’IA, des infrastructures encore plus vastes, dédiées à l’entraînement de modèles avancés. Le financement s’inscrit dans l’initiative InvestAI, annoncée en février 2025.

Dispositif européenRôle envisagé au 9 avril 2025Chiffre ou objectif associé
AI FactoriesDonner accès à des supercalculateurs et à des services d’accompagnement13 AI Factories déployées ou en préparation
Gigafactories de l’IAEntraîner des modèles d’IA de très grande taille sur le sol européenJusqu’à 5 sites, avec environ 100 000 puces d’IA avancées chacun
InvestAIMobiliser des capitaux publics et privés pour les infrastructures et l’écosystème200 milliards d’euros annoncés, dont 20 milliards pour les gigafactories
AI ActÉtablir des règles communes selon les risques liés aux systèmes d’IAMise en application progressive depuis août 2024

Ces annonces ne garantissent pas à elles seules l’émergence immédiate d’un champion européen comparable aux grandes plateformes américaines. Elles répondent toutefois à un obstacle structurel : une start-up ou un laboratoire ne peut pas développer une IA ambitieuse si la puissance de calcul est trop chère, rare ou contrôlée par des acteurs éloignés de ses marchés.

L’adoption de l’IA dans les entreprises reste le défi le plus immédiat

La bataille de l’IA ne se joue pas uniquement dans les centres de données. Elle se joue aussi dans les entreprises qui utilisent, ou n’utilisent pas encore, ces outils. Selon les données disponibles pour 2024, seules 13,5 % des entreprises de l’Union européenne comptant au moins dix salariés avaient recours à des technologies d’intelligence artificielle.

Ce chiffre ne mesure pas toujours un usage profond ou généralisé. Une entreprise peut avoir adopté un assistant conversationnel, un outil de prévision, un logiciel d’analyse de documents ou un système de détection d’anomalies, sans avoir transformé l’ensemble de ses processus. Il révèle néanmoins que l’IA est encore loin d’être une pratique majoritaire dans le tissu économique européen.

Les obstacles sont souvent très concrets. Beaucoup de petites et moyennes entreprises manquent de temps pour identifier un cas d’usage rentable, de compétences pour déployer un outil de façon fiable ou de données suffisamment organisées pour alimenter un système d’IA. D’autres hésitent face aux questions de confidentialité, de propriété intellectuelle ou de responsabilité en cas d’erreur.

La formation est donc un enjeu central. Former ne signifie pas seulement apprendre à rédiger une instruction pour un assistant conversationnel. Les salariés doivent aussi savoir vérifier une réponse, protéger les informations sensibles, comprendre les limites d’un système automatisé et repérer les situations où une décision humaine demeure indispensable. Les dirigeants, eux, doivent pouvoir évaluer le coût, le gain de productivité attendu et les risques propres à chaque usage.

Les forces et les obstacles de l’Europe dans l’IA

Des atouts à valoriser

  • Un vivier important de chercheurs, d’ingénieurs et de start-ups spécialisées.
  • Des secteurs industriels riches en données et en expertise métier, comme la santé ou l’industrie.
  • Un marché unique et des règles communes susceptibles de créer de la confiance.
  • Des supercalculateurs et 13 AI Factories pour élargir l’accès au calcul.
  • Une volonté de mobiliser 200 milliards d’euros via l’initiative InvestAI.

Des freins à lever

  • Une dépendance forte envers les puces, les clouds et les modèles de grands fournisseurs étrangers.
  • Peu d’entreprises européennes disposent d’une taille comparable aux géants technologiques américains.
  • Seulement 13,5 % des entreprises de dix salariés ou plus utilisaient l’IA en 2024.
  • Les PME manquent souvent de compétences, de temps et de données prêtes à l’emploi.
  • La mise en conformité avec l’AI Act doit être claire pour ne pas décourager l’innovation.

L’AI Act peut-il soutenir l’innovation plutôt que la freiner ?

La réglementation est au cœur du débat européen. L’AI Act, entré en vigueur le 1er août 2024, organise les obligations applicables aux systèmes d’IA selon le niveau de risque qu’ils présentent. Certaines pratiques sont interdites, tandis que les systèmes considérés à haut risque sont soumis à des exigences plus importantes en matière de gestion des risques, de qualité des données, de documentation et de contrôle humain.

Ce cadre répond à une préoccupation légitime : un outil utilisé pour recruter, accorder un crédit, orienter des élèves ou contribuer à une décision médicale ne peut pas être traité comme une simple application de divertissement. La protection des droits fondamentaux, des données personnelles et de la sécurité est une priorité européenne.

Mais les entreprises redoutent que la multiplication des exigences ne les ralentisse face à des concurrents soumis à des règles différentes. La Commission veut donc alléger la complexité pratique pour les innovateurs, notamment en clarifiant les obligations et en facilitant l’accès à l’information. L’enjeu n’est pas de renoncer aux garde-fous, mais de rendre leur application prévisible et proportionnée.

Cette distinction est essentielle. Une règle floue peut décourager l’investissement, car une entreprise ne sait pas précisément ce qu’elle doit faire pour être conforme. À l’inverse, une règle claire peut devenir un avantage : elle permet de développer des produits plus fiables, mieux documentés et plus faciles à déployer dans des secteurs sensibles. La question sera de savoir si l’Europe parvient à offrir cette clarté assez vite.

Puces, cloud et modèles : les dépendances à réduire

La puissance de calcul nécessaire à l’IA dépend largement de puces spécialisées. Des entreprises comme NVIDIA jouent un rôle central dans cet écosystème grâce à leurs processeurs graphiques, largement utilisés pour entraîner et faire fonctionner les modèles. Cette concentration crée une dépendance pour les acteurs européens, même lorsqu’ils conçoivent eux-mêmes leurs logiciels.

L’Europe possède néanmoins plusieurs cartes importantes. Elle accueille des industriels essentiels dans la chaîne mondiale des semi-conducteurs, des centres de recherche reconnus, des constructeurs, des opérateurs télécoms, des acteurs de l’énergie et de puissants secteurs utilisateurs, de l’industrie automobile à l’aéronautique en passant par la santé et le luxe. Son potentiel ne repose donc pas uniquement sur la création d’un équivalent européen des grandes plateformes américaines.

Le continent peut aussi se distinguer dans les IA adaptées à des besoins précis : optimisation industrielle, maintenance prédictive, recherche scientifique, traitement multilingue, analyse d’images médicales ou services publics. Dans ces domaines, les données métier, l’expertise sectorielle et la confiance des utilisateurs peuvent compter davantage que la taille brute d’un modèle généraliste.

La condition est de permettre aux entreprises d’accéder à des infrastructures compétitives et de transformer leurs connaissances en produits commercialisables. Les investissements publics peuvent amorcer le mouvement, mais ils ne remplaceront pas les financements privés, les commandes des grands groupes et la capacité des start-ups à conquérir des marchés.

La coopération européenne, condition d’une taille critique

Aucun État membre ne peut, à lui seul, rivaliser sur tous les segments de l’IA avec les plus grandes puissances technologiques. La coopération entre pays européens est donc au cœur de la stratégie : mutualiser les supercalculateurs, mettre en réseau les centres de recherche, favoriser les partenariats entre start-ups et industriels, et faire circuler les talents.

Cette coopération doit aussi préserver les intérêts des citoyens. L’accès à des données de qualité est indispensable pour développer certaines IA, mais il doit s’effectuer dans le respect de la vie privée, de la cybersécurité et des règles sectorielles. C’est particulièrement vrai pour les données de santé, les données industrielles ou les informations détenues par les administrations.

L’Europe cherche ainsi un équilibre délicat. Elle veut être plus rapide dans l’innovation, sans renoncer aux principes qui fondent son marché : concurrence équitable, protection des personnes et responsabilité des entreprises. Cet équilibre sera jugé non pas à l’aune des annonces, mais à celle de la capacité réelle des PME, des chercheurs et des citoyens à bénéficier de l’IA.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois

Le plan « AI Continent » place l’Union européenne devant une épreuve d’exécution. Les premières questions porteront sur le calendrier concret des gigafactories, leurs conditions d’accès et leur capacité à attirer des projets innovants. Une infrastructure publique n’aura d’effet que si les chercheurs et les entreprises peuvent l’utiliser sans procédures trop lourdes et à un coût soutenable.

Il faudra aussi suivre la manière dont l’AI Act sera appliqué. Les textes d’accompagnement, les orientations pratiques et le dialogue avec les entreprises détermineront largement si la réglementation est vécue comme un obstacle ou comme un cadre de confiance. L’enjeu est particulièrement sensible pour les start-ups, qui n’ont ni les moyens juridiques ni les équipes de conformité des grandes plateformes.

Enfin, le taux d’adoption de l’IA dans les entreprises sera un indicateur plus parlant que les seuls montants annoncés. Si les outils restent réservés à une minorité de grands groupes, le retard européen persistera. Si les PME, les administrations et les secteurs industriels trouvent des usages fiables, formateurs et rentables, l’Europe pourra transformer ses atouts scientifiques et réglementaires en véritable capacité économique.

Questions fréquentes

Quel est le plan « AI Continent » de l’Union européenne ?

Présenté par la Commission européenne le 9 avril 2025, le plan « AI Continent » vise à faire de l’Union européenne un pôle majeur de l’intelligence artificielle. Il prévoit de renforcer la puissance de calcul, l’accès aux données, l’adoption de l’IA dans les entreprises et l’accompagnement de l’application de l’AI Act.

Pourquoi l’Europe est-elle en retard sur les États-Unis et la Chine dans l’IA ?

L’Europe dispose de chercheurs et de start-ups, mais elle compte moins de grandes plateformes technologiques capables de financer les modèles les plus coûteux. Elle dépend aussi fortement de fournisseurs étrangers pour les puces avancées, les services de cloud et certaines infrastructures indispensables à l’entraînement des systèmes d’IA.

Combien d’entreprises européennes utilisent déjà l’intelligence artificielle ?

En 2024, 13,5 % des entreprises de l’Union européenne comptant au moins dix salariés déclaraient utiliser des technologies d’intelligence artificielle. Ce chiffre recouvre des usages très variés, de l’automatisation de tâches à l’analyse de données, et montre que l’adoption reste encore minoritaire dans l’économie européenne.

Que sont les gigafactories de l’IA voulues par la Commission européenne ?

Les gigafactories de l’IA sont de très grandes infrastructures de calcul destinées à entraîner des modèles d’intelligence artificielle avancés en Europe. La Commission envisage jusqu’à cinq sites, équipés d’environ 100 000 puces d’IA avancées chacun. Leur financement doit s’inscrire dans l’initiative InvestAI.

L’AI Act risque-t-il de freiner les start-ups européennes ?

L’AI Act impose des obligations graduées selon les risques liés à chaque système d’IA. Des règles trop complexes ou imprécises pourraient peser sur les jeunes entreprises. La Commission veut donc faciliter l’application du texte, tout en maintenant les garanties de sécurité, de transparence et de protection des droits fondamentaux.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Commission européenne, plan d’action « AI Continent », 9 avril 2025digital-strategy.ec.europa.eu/en/library/ai-continent-action-plan
  2. Commission européenne, présentation de l’initiative InvestAIec.europa.eu/commission/presscorner/detail/en/ip_25_468
  3. Eurostat, utilisation de l’intelligence artificielle dans les entreprisesec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Use_of_artificial_intelligence_in_enterprises
  4. Commission européenne, règlement sur l’intelligence artificielle, AI Actdigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/regulatory-framework-ai