Régulation et éthique

À New York, un avatar d’IA interrompt la défense d’un plaignant sans avocat

Un Américain de 74 ans a choisi un avatar généré par intelligence artificielle pour présenter sa défense devant une juridiction new-yorkaise. Faute d’avoir signalé ce recours à l’IA, il a provoqué l’arrêt immédiat de la vidéo et la colère d’une juge. L’affaire pose une question concrète : jusqu’où la technologie peut-elle assister un justiciable ?

Un justiciable face à des juges tandis qu’un avatar numérique apparaît sur un écran dans un tribunal.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle peut reformuler un texte, préparer un résumé ou aider à organiser un dossier. Mais elle ne peut pas se substituer discrètement à la personne qui comparaît devant un tribunal. C’est la leçon, très concrète, tirée d’une audience tenue à New York : en voulant présenter sa défense par l’intermédiaire d’un avatar généré par IA, Jerome Dewald, 74 ans, a déclenché une réaction immédiate de la magistrature.

L’épisode, rendu public en avril 2025, ne signifie pas que tout outil d’intelligence artificielle est banni des prétoires. Il révèle plutôt une frontière essentielle : un tribunal doit savoir qui lui parle, avec quel statut et dans quelles conditions. Pour un justiciable non représenté, la technologie peut sembler rassurante. Dans une procédure contradictoire, elle ne dispense toutefois ni de la franchise envers la cour ni des règles qui garantissent l’équité des débats.

Ce qui s’est passé devant la cour de New York

Jerome Dewald était engagé dans un litige contre son ancien employeur. Sans représentation juridique, il devait présenter ses arguments dans une vidéo destinée à la juridiction. Craignant de bégayer ou de trébucher sur ses mots, il a choisi une solution inhabituelle : faire intervenir un personnage virtuel produit par intelligence artificielle.

L’avatar ne ressemblait pas à Jerome Dewald. Au moment de la diffusion, les juges ont donc découvert qu’ils n’écoutaient pas directement le plaignant, mais une représentation numérique lisant ou portant son argumentation. Cette absence d’annonce préalable a changé la nature de la séquence : ce qui pouvait être perçu comme un support de présentation est devenu, pour la cour, un problème de transparence.

La scène s’est déroulée devant la cour suprême de l’État de New York, une appellation qui peut prêter à confusion pour un lecteur français. Dans l’organisation judiciaire de cet État américain, le terme « Supreme Court » ne désigne pas nécessairement l’équivalent de la plus haute juridiction nationale des États-Unis. Il renvoie ici à une juridiction de l’État de New York.

ÉlémentCe que l’on sait de l’affaire
JusticiableJerome Dewald, 74 ans
SituationIl agissait sans avocat dans un litige contre son ancien employeur
Support utiliséUne vidéo faisant parler un avatar généré par intelligence artificielle
Motivation avancéeÉviter de bégayer ou de perdre le fil de son propos devant les juges
Point de frictionLa cour n’avait pas été prévenue que l’intervenant visible était un avatar
Réaction immédiateLa diffusion a été interrompue à la demande de la juge Sallie Manzanet-Daniels

La difficulté ne tenait donc pas uniquement au fait que l’IA ait participé à la préparation d’une intervention. Elle venait de la présentation de l’avatar comme interlocuteur de la cour, sans explication préalable sur sa nature ni sur son rôle.

Pourquoi la juge a interrompu la vidéo

La juge Sallie Manzanet-Daniels a demandé l’arrêt de la vidéo dès qu’elle a compris que le personnage à l’écran était généré par IA. Sa réaction portait avant tout sur le sentiment d’avoir été trompée. « Je n’apprécie pas d’être menée en bateau », a-t-elle déclaré.

Cette formule résume l’enjeu. Dans une audience, l’identité de la personne qui présente une argumentation n’est pas un détail de mise en scène. Elle permet notamment de savoir qui répond des déclarations prononcées, qui peut être interrogé, et si le tribunal s’adresse à une partie, à son conseil ou à un simple support technique.

Un enregistrement vidéo n’est pas en lui-même exceptionnel : il peut servir à présenter un document, une démonstration ou une intervention autorisée. Mais un avatar crée une ambiguïté supplémentaire. Il simule la présence et la parole humaine, alors même qu’il peut être alimenté par un texte préparé à l’avance. Sans indication claire, les juges ne savent plus immédiatement s’ils observent une personne qui s’adresse à eux, une voix synthétique, une reconstitution ou une simple lecture automatisée.

L’incident rappelle une règle pratique qui dépasse le cas de l’IA : tout élément inhabituel présenté à une juridiction doit être annoncé avec précision. Cette transparence permet à la cour d’en apprécier la pertinence, d’en fixer les limites et, si nécessaire, de solliciter les explications de la personne qui le produit.

Ce que la cour devait pouvoir distinguer

Une assistance annoncée

  • Un outil sert à préparer ou à rendre plus accessible une intervention humaine.
  • Le justiciable indique clairement la nature et la fonction de la technologie.
  • La cour sait qui assume les arguments présentés.
  • Le juge peut encadrer le format avant la diffusion ou la prise de parole.

Un avatar non signalé

  • Un personnage virtuel s’adresse aux juges sans explication préalable.
  • Son apparence peut faire croire à l’intervention d’une personne présente ou identifiable.
  • La juridiction découvre après le début de la diffusion le recours à l’IA.
  • La confiance nécessaire au déroulement de l’audience est fragilisée.

Assistance numérique ou représentation trompeuse : où se situe la frontière ?

Le cas de Jerome Dewald invite à distinguer plusieurs usages de l’intelligence artificielle, souvent regroupés sous la même étiquette alors qu’ils ne soulèvent pas les mêmes questions.

Un outil peut aider un particulier à rendre son texte plus lisible, à classer des documents ou à préparer une liste de questions. Ces fonctions restent comparables, dans leur principe, à l’emploi d’un correcteur, d’un modèle de lettre ou d’un logiciel de recherche. Elles ne transforment pas nécessairement l’utilisateur en quelqu’un d’autre devant la cour.

La situation devient différente lorsque l’outil produit une apparence humaine, une voix ou un discours présenté comme s’il émanait directement de la personne concernée. L’avatar de Jerome Dewald était précisément problématique parce qu’il prenait place dans l’échange avec les juges sans que son caractère artificiel ait été précisé au préalable.

Cela ne signifie pas qu’un justiciable doit forcément parler sans aucune aide technique. Une personne peut avoir besoin d’un texte préparé, d’un moyen de communication adapté ou d’une assistance pour surmonter le stress d’une prise de parole. Mais la décision sur les modalités acceptables appartient à la juridiction, qui doit être informée de l’outil employé.

Pourquoi l’identité compte autant dans une procédure judiciaire

La justice ne juge pas seulement des documents. Elle organise aussi un échange réglé entre des personnes et des institutions : les parties, leurs avocats lorsqu’elles en ont, les témoins, les experts et les juges. Chacun possède un rôle identifiable et, en principe, une responsabilité associée à ses déclarations.

Cette identification remplit plusieurs fonctions essentielles :

  • elle permet au juge de vérifier qui soutient une affirmation et au nom de qui ;
  • elle rend possible une demande de clarification immédiate lorsqu’un propos est imprécis ;
  • elle évite qu’un contenu préparé par un tiers ou par un logiciel soit pris pour une déclaration spontanée ;
  • elle préserve l’égalité entre les parties, qui doivent pouvoir comprendre les moyens utilisés par l’adversaire ;
  • elle limite le risque que des contenus inexacts, artificiellement convaincants ou mal attribués influencent le débat.

Les systèmes génératifs ajoutent une difficulté particulière : ils peuvent produire des textes fluides et des images ou voix crédibles, sans garantir pour autant l’exactitude des informations. Dans un cadre judiciaire, une formulation assurée ne vaut ni preuve ni analyse juridique fiable. Un contenu convaincant en apparence peut comporter une erreur, omettre un élément décisif ou donner une référence inexistante.

L’avatar soulève aussi une question humaine. Les juges ne cherchent pas nécessairement une éloquence parfaite. Ils ont besoin de comprendre l’argument présenté et de pouvoir dialoguer avec la personne qui en assume la portée. Les hésitations ou le stress d’un justiciable ne sont pas, à eux seuls, des motifs pour effacer l’identité de celui qui s’adresse au tribunal.

Les excuses de Jerome Dewald et le défi des justiciables sans avocat

Après l’audience, Jerome Dewald a adressé une lettre d’excuse à la cour. Il y a expliqué son recours à l’IA par l’absence d’avocat et par sa peur de mal s’exprimer oralement. Selon le récit de l’affaire, il avait tenté sans succès de créer une version numérique de lui-même avant de choisir un avatar qui ne lui ressemblait pas.

Cette explication ne règle pas le problème relevé par la juge, mais elle éclaire la motivation du plaignant. Pour les personnes qui se défendent seules, le langage juridique, les délais, les formalités et la prise de parole peuvent sembler particulièrement intimidants. Un outil numérique promet alors de lisser les difficultés d’expression et de donner une apparence plus maîtrisée à une argumentation.

C’est aussi là que réside un risque : confondre une amélioration de la forme avec une autorisation procédurale. Une réponse produite par une IA peut paraître structurée sans correspondre aux attentes précises du tribunal. Une vidéo sophistiquée peut sembler plus professionnelle sans être recevable. Et un avatar peut rendre une intervention plus fluide tout en privant les juges des repères nécessaires sur l’auteur réel du propos.

Pour un justiciable sans avocat, la leçon pratique est simple : avant d’utiliser un outil inhabituel, il vaut mieux en expliquer la fonction à la cour. S’agit-il d’un texte corrigé par un logiciel, d’une synthèse de documents, d’une voix de lecture, d’une vidéo ou d’un personnage virtuel ? Cette information permet au juge d’autoriser, d’encadrer ou de refuser le dispositif en connaissance de cause.

L’affaire interdit-elle l’IA dans les tribunaux ?

Non. Les faits rapportés ne constituent pas une interdiction générale de l’intelligence artificielle dans les tribunaux américains. La réaction de la juge Sallie Manzanet-Daniels vise la diffusion non signalée d’un avatar dans cette audience précise. Il ne faut pas transformer cet épisode en décision établissant que tout usage de l’IA serait illégal ou impossible dans le domaine judiciaire.

L’IA peut déjà être envisagée comme outil de soutien administratif ou documentaire : classement de pièces, retranscription, recherche dans de grands volumes de textes, préparation de brouillons ou aide à l’accessibilité. Ces utilisations appellent néanmoins une vigilance constante. La machine ne remplace pas la vérification des faits, l’appréciation d’une preuve, le conseil d’un professionnel du droit ou la décision d’un juge.

Le cas new-yorkais montre surtout que les tribunaux devront préciser, au fil des situations, ce qui relève d’une assistance acceptable et ce qui risque de perturber la sincérité des échanges. Les critères les plus évidents sont la divulgation de l’outil, l’identification de l’auteur humain, la possibilité de vérifier le contenu et le maintien d’une responsabilité claire.

Ce qu’il faut surveiller

L’incident de Jerome Dewald pourrait encourager les juridictions à formuler des consignes plus explicites sur les contenus générés par IA. Les questions sont nombreuses : faut-il avertir systématiquement lorsqu’un texte, une image, une voix ou une vidéo a été généré avec un outil automatisé ? Quelles précautions imposer lorsqu’un contenu ressemble à une personne réelle ? Comment traiter les outils d’accessibilité sans pénaliser les personnes qui ont réellement besoin d’aide pour communiquer ?

La réponse ne pourra probablement pas se limiter à un oui ou un non à l’intelligence artificielle. Les mêmes technologies peuvent faciliter l’accès à l’information juridique et, à l’inverse, brouiller l’identité des personnes ou la fiabilité des documents. Le défi sera donc de préserver ce que la technologie ne doit pas effacer : la possibilité de savoir qui parle, d’examiner ce qui est avancé et de demander des comptes à l’auteur d’une déclaration.

En avril 2025, l’affaire new-yorkaise fournit ainsi moins une démonstration des prétendues capacités de l’IA à « juger » qu’un rappel des exigences fondamentales de la justice. Un avatar peut réciter un argument. Il ne peut pas, par sa seule présence à l’écran, endosser la responsabilité d’une partie ni remplacer la relation directe et transparente entre un justiciable et sa cour.

Questions fréquentes

Pourquoi l’avatar IA de Jerome Dewald a-t-il été arrêté au tribunal ?

La vidéo a été interrompue parce que les juges n’avaient pas été informés que la personne visible à l’écran était un avatar généré par intelligence artificielle. La juge Sallie Manzanet-Daniels a estimé que la cour avait été induite en erreur. Le problème portait donc sur l’absence de transparence et sur l’identité de l’intervenant, pas seulement sur l’usage d’une vidéo.

Jerome Dewald avait-il un avocat lors de son audience à New York ?

Non. Jerome Dewald se défendait lui-même dans son litige contre son ancien employeur. Dans sa lettre d’excuse adressée après l’audience, il a expliqué avoir eu recours à l’avatar notamment parce qu’il craignait de bégayer ou de trébucher sur ses mots en présentant ses arguments devant les juges.

Peut-on utiliser ChatGPT ou une IA pour préparer un dossier judiciaire ?

Un outil d’IA peut sembler utile pour organiser des idées, résumer des documents ou améliorer la rédaction, mais il ne garantit ni l’exactitude des faits ni la validité juridique d’un argument. Toute information produite doit être vérifiée. Surtout, il faut respecter les règles de la juridiction et signaler clairement tout dispositif inhabituel utilisé lors d’une audience.

L’intelligence artificielle est-elle interdite dans les tribunaux américains ?

L’incident concernant Jerome Dewald ne crée pas une interdiction générale de l’IA dans les tribunaux américains. Il concerne l’utilisation non annoncée d’un avatar dans une audience précise. Les usages d’assistance numérique et la représentation d’un plaideur par un personnage virtuel soulèvent toutefois des enjeux différents, notamment de transparence, d’authenticité et de responsabilité.

Quels sont les risques d’un avatar IA dans une procédure judiciaire ?

Un avatar peut créer une confusion sur l’identité de la personne qui parle et sur l’auteur réel des arguments. Il peut aussi donner une impression de crédibilité à un texte erroné ou incomplet. Dans une procédure judiciaire, ces risques sont importants car les juges et les autres parties doivent pouvoir comprendre, vérifier et contester les déclarations qui leur sont présentées.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Associated Press, couverture de l’incident impliquant un avatar d’IA devant une juridiction new-yorkaiseapnews.com
  2. Unified Court System de l’État de New York, informations institutionnelles sur les juridictions de l’Étatwww.nycourts.gov