Régulation et éthique

Face au retour de Trump, l’Europe veut reconquérir sa souveraineté technologique

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche ravive une question stratégique pour l’Union européenne : peut-elle maîtriser les technologies dont dépendent son économie, ses administrations et ses citoyens ? Entre investissements dans l’IA, production de puces et régulation des plateformes, l’Europe cherche moins l’isolement qu’une capacité réelle à choisir.

Des décideurs et ingénieurs européens préparent une stratégie autour de l’IA, des puces et des données.
Illustration : Actu.ai

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le 20 janvier 2025, remet au premier plan une inquiétude européenne ancienne : que se passe-t-il lorsque des fonctions essentielles de l’économie et des services publics reposent sur des technologies conçues, hébergées ou contrôlées hors du continent ? Cloud, semi-conducteurs, intelligence artificielle, cybersécurité, plateformes numériques : ces outils ne sont plus de simples produits commerciaux. Ils influencent la compétitivité, la sécurité et la capacité des démocraties à appliquer leurs propres choix de société.

Pour l’Union européenne, la réponse ne peut pas se limiter à opposer une réglementation à la puissance des entreprises américaines ou chinoises. Elle doit réunir deux ambitions qui ont longtemps avancé à des rythmes différents : fixer des règles et bâtir des capacités industrielles. C’est le sens de la souveraineté technologique, un terme devenu central dans le débat européen.

Le retour de Trump change le calcul européen

Donald Trump a été réélu avec une ligne politique résumée par le slogan « America First ». Cette orientation nourrit, en Europe, la crainte de relations transatlantiques plus transactionnelles et moins prévisibles. Les désaccords ne portent pas uniquement sur la défense ou le commerce. Ils concernent aussi les normes numériques, les données, les investissements et l’accès aux technologies stratégiques.

L’Europe reste un partenaire économique majeur des États-Unis et partage avec lui de nombreux intérêts. Mais les liens étroits avec les fournisseurs américains révèlent également une vulnérabilité : une décision politique, une restriction d’exportation, un changement de conditions contractuelles ou un différend réglementaire peuvent avoir des effets immédiats sur des entreprises et des administrations européennes.

La rivalité avec la Chine complète ce tableau. Pékin investit depuis longtemps dans les infrastructures numériques, les télécommunications, les batteries, les composants électroniques et l’intelligence artificielle. L’Union européenne se retrouve donc entre deux grandes puissances disposant de vastes marchés intérieurs, de groupes technologiques mondiaux et de moyens de financement considérables.

Que recouvre la souveraineté technologique ?

La souveraineté technologique ne signifie pas que l’Europe devrait produire seule chaque ordinateur, chaque logiciel ou chaque puce. Une telle autarcie serait irréaliste dans une économie mondiale où les chaînes d’approvisionnement sont profondément imbriquées. L’enjeu est plutôt de conserver une capacité de décision.

Concrètement, cela suppose de pouvoir :

  • choisir ses fournisseurs sans être captif d’un seul acteur ;
  • sécuriser les données sensibles et savoir dans quel cadre juridique elles sont traitées ;
  • développer ou acquérir des technologies clés lorsqu’aucune alternative fiable n’existe ;
  • imposer des règles applicables aux entreprises opérant sur le marché européen ;
  • préserver des compétences de recherche, d’ingénierie et de production sur le continent.

Cette approche est particulièrement importante pour l’intelligence artificielle. Entraîner et exploiter les grands modèles exige des données, des centres de données, des puces puissantes, une énergie abondante et des équipes très spécialisées. Si ces différentes briques sont largement contrôlées ailleurs, l’Europe peut utiliser l’IA, mais elle dépend des décisions techniques, économiques et parfois politiques de tiers.

Les dépendances qui préoccupent l’Union européenne

Les dépendances européennes ne sont pas toutes de même nature. Certaines sont industrielles, d’autres concernent les infrastructures numériques ou les règles qui encadrent les données. Les réponses publiques doivent donc être adaptées à chaque maillon.

Domaine stratégiqueDépendance ou risque identifiéRéponse européenne engagée ou recherchée
Cloud et donnéesRecours important à des fournisseurs mondiaux pour héberger des services critiquesRenforcer la protection des données, l’interopérabilité et les offres de cloud de confiance
Puces électroniquesProduction et chaînes d’approvisionnement largement situées hors d’EuropeDéployer le Chips Act et attirer des investissements industriels sur le continent
Calcul pour l’IAAccès coûteux aux supercalculateurs et aux processeurs spécialisésSoutenir les capacités de calcul européennes et les futures gigafabriques d’IA
Modèles d’IAPoids dominant d’acteurs non européens dans les modèles généralistesFinancer la recherche, les jeunes entreprises et des modèles adaptés aux besoins européens
Grandes plateformesInfluence économique et informationnelle de très grands intermédiaires numériquesAppliquer le règlement sur les marchés numériques et le règlement sur les services numériques

Les technologies américaines occupent une place importante dans le cloud et les logiciels d’entreprise. Dans les puces avancées nécessaires à l’IA, la chaîne de valeur est également mondiale, avec des acteurs décisifs aux États-Unis et en Asie. Cette réalité ne rend pas impossible une stratégie européenne. Elle oblige en revanche à cibler les efforts : la diversification, l’interopérabilité et la capacité de substitution sont souvent plus utiles qu’une promesse de relocalisation totale.

Investir dans l’IA, les puces et les infrastructures

L’Union européenne veut désormais compléter son pouvoir réglementaire par des financements d’envergure. Le 11 février 2025, à l’occasion du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle à Paris, la Commission européenne a annoncé l’initiative InvestAI. L’objectif affiché est de mobiliser 200 milliards d’euros pour l’IA, dont 20 milliards d’euros pour jusqu’à quatre gigafabriques d’IA.

Ces infrastructures sont pensées pour fournir une puissance de calcul très importante, notamment aux entreprises, aux chercheurs et aux projets européens qui ne peuvent pas financer seuls les équipements nécessaires à l’entraînement de modèles avancés. Dans l’IA, l’accès au calcul est devenu un facteur de compétitivité aussi structurant que l’accès à l’électricité ou aux réseaux de télécommunications.

La France a elle aussi profité du sommet de Paris pour mettre en avant 109 milliards d’euros d’investissements privés annoncés dans l’intelligence artificielle. Le chiffre de 300 milliards d’euros parfois évoqué dans le débat public ne peut pas, à lui seul, décrire un programme français d’IA : les annonces mêlent différents investisseurs, horizons temporels et projets d’infrastructures. La question déterminante est donc moins celle d’un montant isolé que de la réalisation effective des projets et de leur bénéfice pour l’écosystème européen.

Les semi-conducteurs constituent l’autre priorité. Avec le Chips Act, l’Union cherche à mobiliser plus de 43 milliards d’euros d’investissements publics et privés afin de renforcer la recherche, la production et la résilience des chaînes d’approvisionnement. Les résultats ne seront pas immédiats : construire une usine de puces, former les équipes et sécuriser les matériaux nécessaires prennent des années. Mais sans cette base industrielle, l’autonomie dans l’IA et les technologies de défense resterait limitée.

La régulation, levier de puissance mais pas substitut à l’industrie

L’Union européenne a choisi de peser sur le numérique par le droit. Le règlement général sur la protection des données a installé un cadre de référence sur la vie privée. Le règlement sur les marchés numériques vise à empêcher certains abus de position des très grandes plateformes. Le règlement sur les services numériques impose des obligations de transparence et de gestion des risques aux services en ligne.

L’AI Act, entré en vigueur le 1er août 2024, complète cet ensemble. Ses premières dispositions, dont l’interdiction de certaines pratiques d’IA et les obligations de culture de l’IA, s’appliquent depuis le 2 février 2025. Le texte repose sur une logique de risque : plus un système peut affecter la sécurité ou les droits fondamentaux, plus les exigences sont élevées.

Cette régulation donne à l’Europe une capacité d’influence réelle, car les entreprises qui souhaitent accéder à son marché doivent s’y conformer. Elle reflète aussi un choix politique : l’innovation ne doit pas écarter la protection des personnes, la non-discrimination, la transparence ou la sécurité.

Mais une norme n’est pas une usine, un centre de données ou un modèle d’IA. Trop de complexité peut décourager des entreprises émergentes qui disposent de moins de moyens que les grands groupes pour absorber les coûts de conformité. La présentation, le 26 février 2025, d’un paquet de simplification concernant notamment la directive sur le reporting de durabilité des entreprises, la CSRD, illustre ce débat plus large sur la charge réglementaire. La CSRD ne relève pas directement de la politique de l’IA, mais elle rappelle que la compétitivité européenne dépend aussi de règles compréhensibles et proportionnées.

Souveraineté technologique ou autarcie : ce que vise réellement l’Europe

Une souveraineté recherchée

  • Pouvoir changer de fournisseur sans bloquer un service essentiel.
  • Conserver des capacités européennes dans les secteurs critiques.
  • Protéger les données et appliquer le droit européen.
  • Coopérer avec des partenaires internationaux sur une base choisie.

Une autarcie irréaliste

  • Fabriquer seul tous les composants et logiciels nécessaires.
  • Rompre les chaînes de valeur mondiales interdépendantes.
  • Écarter par principe les technologies étrangères performantes.
  • Confondre protection du marché et capacité réelle à innover.

Une stratégie collective, plutôt qu’une juxtaposition nationale

Aucun État membre ne dispose à lui seul du marché, des capitaux et des infrastructures nécessaires pour rivaliser dans tous les domaines avec les États-Unis ou la Chine. La force de l’Union réside dans l’échelle de son marché, son niveau de recherche et sa capacité à mutualiser des projets coûteux.

Cette coopération doit cependant dépasser les déclarations d’intention. Elle appelle des choix concrets : coordonner les aides publiques, accélérer les autorisations pour les infrastructures, assurer une énergie compétitive pour les centres de données, faciliter les achats publics innovants et permettre aux jeunes entreprises de se développer sur un marché moins fragmenté.

Les entreprises européennes ont aussi un rôle central. Le continent ne part pas de zéro : il compte des laboratoires reconnus, des industriels, des éditeurs de logiciels, des spécialistes de la cybersécurité et des acteurs de l’IA. Leur défi est de transformer cette expertise en produits capables d’être déployés à grande échelle. Les pouvoirs publics peuvent créer un cadre favorable, mais ils ne peuvent pas se substituer durablement à l’investissement privé, à la prise de risque entrepreneuriale et à l’adoption par les utilisateurs.

Ce qu’il faut surveiller

Le retour de Donald Trump agit comme un accélérateur de prise de conscience, mais l’enjeu européen dépasse une présidence américaine. La souveraineté technologique se mesurera dans la durée, par la capacité à financer les annonces, à construire les infrastructures promises et à conserver sur le territoire les compétences les plus recherchées.

Trois indicateurs seront particulièrement importants. D’abord, la concrétisation d’InvestAI et des gigafabriques, car la puissance de calcul conditionne une partie de l’innovation en IA. Ensuite, l’exécution du Chips Act, qui dira si l’Europe peut consolider une place dans une industrie où les investissements sont colossaux. Enfin, l’application équilibrée de l’AI Act et des règles numériques : elles devront protéger les citoyens sans empêcher les entreprises européennes d’innover.

L’Europe ne deviendra pas souveraine en se coupant du monde. Elle peut en revanche devenir plus libre de ses choix si elle sait combiner partenariats internationaux, exigences démocratiques et capacités industrielles propres. C’est à cette condition que la technologie cessera d’être seulement un terrain de dépendance pour devenir un instrument d’autodétermination.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la souveraineté technologique européenne ?

La souveraineté technologique désigne la capacité de l’Europe à choisir les technologies dont elle dépend, à protéger ses données et à disposer d’alternatives dans les secteurs critiques. Elle ne suppose pas de tout produire sur le continent. L’objectif est d’éviter une dépendance excessive à un seul pays ou à quelques fournisseurs privés.

Pourquoi le retour de Donald Trump inquiète-t-il l’Europe sur la technologie ?

Le retour de Donald Trump, le 20 janvier 2025, ravive les incertitudes liées à une politique « America First ». Les dirigeants européens redoutent des relations commerciales et diplomatiques plus transactionnelles. Or une partie des infrastructures numériques européennes, du cloud aux logiciels, repose sur des entreprises américaines, ce qui rend la diversification stratégique plus urgente.

Que prévoit le plan InvestAI de l’Union européenne ?

Annoncé le 11 février 2025, InvestAI doit mobiliser 200 milliards d’euros pour l’intelligence artificielle en Europe. Cette enveloppe comprend 20 milliards d’euros destinés à créer jusqu’à quatre gigafabriques d’IA. Ces installations doivent offrir une forte capacité de calcul aux chercheurs, aux entreprises et aux projets innovants européens.

L’AI Act peut-il rendre l’Europe indépendante des géants américains ?

Non. L’AI Act encadre les usages et les risques de l’intelligence artificielle sur le marché européen, mais il ne crée ni puces, ni centres de données, ni modèles d’IA. Il peut renforcer la confiance et l’influence réglementaire de l’Union. L’indépendance relative dépend aussi des investissements, des infrastructures, des compétences et de la croissance d’entreprises européennes.

Quels secteurs sont les plus importants pour l’autonomie numérique de l’Europe ?

Les priorités comprennent le cloud, les données, les semi-conducteurs, les supercalculateurs, l’intelligence artificielle, la cybersécurité et les plateformes numériques. Ces secteurs sont liés : un modèle d’IA performant exige par exemple des puces, des centres de données, de l’énergie, des ingénieurs qualifiés et un cadre juridique qui protège les utilisateurs sans bloquer l’innovation.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Commission européenne, InvestAI et mobilisation de 200 milliards d’euros pour l’intelligence artificielleec.europa.eu/commission/presscorner/detail/en/ip_25_339
  2. Commission européenne, cadre réglementaire européen sur l’intelligence artificielledigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/regulatory-framework-ai
  3. Commission européenne, European Chips Actdigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/european-chips-act
  4. Commission européenne, paquet Omnibus de simplification présenté le 26 février 2025ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/en/ip_25_614