Régulation et éthique

En Italie, des images IA de la Lega déclenchent une plainte pour contenus racistes

L’opposition italienne a saisi l’Agcom contre des images générées par intelligence artificielle et relayées par la Lega de Matteo Salvini. Elle estime que ces visuels associent les immigrés et les personnes d’origine arabe à la criminalité, tandis que le parti assure illustrer des faits divers rapportés par la presse.

Une plainte posée devant un smartphone affichant des images synthétiques sur un réseau social.
Illustration : Actu.ai

Les images synthétiques ne sont plus réservées aux démonstrations technologiques ou aux montages humoristiques. En Italie, leur emploi dans la communication politique suscite une controverse qui touche directement à l’immigration, à la criminalité et au discours de haine. En avril 2025, des formations d’opposition ont déposé une plainte auprès de l’Autorité italienne de régulation des communications, l’Agcom, contre des publications de la Lega, le parti d’extrême droite dirigé par le vice-premier ministre Matteo Salvini.

Le litige ne porte pas simplement sur l’usage d’un outil d’intelligence artificielle. Les plaignants contestent le sens politique de ces images, leur mise en scène et l’association répétée entre certains groupes de population et des actes criminels. La Lega, de son côté, admet que certains visuels sont générés numériquement, tout en soutenant qu’ils accompagnent des faits divers réels traités par les médias italiens.

Une plainte déposée auprès de l’Agcom

La saisine émane de représentants du Parti démocratique, PD, des Verts et de l’Alliance de la Gauche. Ils reprochent à la Lega d’avoir diffusé, au cours du mois précédant la publication de cette affaire, un grand nombre d’images créées par intelligence artificielle sur les réseaux sociaux.

Selon ces formations, les contenus en question sont racistes, islamophobes et xénophobes. Leur objection centrale est la suivante : des images fictives, mais suffisamment réalistes pour évoquer une photographie de reportage, peuvent présenter des personnes immigrées, arabes ou noires comme des auteurs probables de violences. Dans une publication politique, le choix de l’illustration ne relève jamais seulement de l’esthétique. Il oriente la manière dont le lecteur interprète le récit qui l’accompagne.

Le sénateur du PD Antonio Nicita estime que ces visuels concentrent presque toutes les catégories de discours haineux. Le député Francesco Emilio Borrelli, des Verts et de l’Alliance de la Gauche, alerte quant à lui sur des images susceptibles de susciter la peur sans fournir de contexte suffisant sur les personnes représentées.

ActeurRôle dans l’affairePosition exprimée en avril 2025
Parti démocratique, Verts et Alliance de la GaucheÀ l’origine de la plainteDénoncent des images jugées racistes, islamophobes et xénophobes
AgcomAutorité italienne de régulation des communicationsSaisie pour examiner les contenus signalés et le cadre applicable
LegaParti visé par la plainteReconnaît l’emploi de certaines images générées numériquement
Matteo SalviniChef de la Lega et vice-premier ministreFigure politique dont le parti est au cœur de la controverse
AI ForensicsOrganisation spécialisée dans l’analyse des systèmes algorithmiquesRelève des éléments visuels typiques de contenus générés par IA

Que montrent les images contestées ?

Les publications pointées par l’opposition représentent souvent des hommes noirs ou perçus comme étrangers, parfois armés, agressant des femmes ou des policiers. Elles sont associées à des messages sur la délinquance et l’immigration. Pour les plaignants, le problème tient au fait que les personnes montrées ne sont pas les protagonistes réels des faits divers évoqués : elles ont été générées pour incarner, de façon très générale, une scène de crime.

Cette distinction est déterminante. Une photographie d’actualité identifie normalement un lieu, un moment et une situation donnée, même si elle peut elle aussi être sortie de son contexte. Une image générée par IA peut au contraire fabriquer instantanément le visage, l’origine supposée, les vêtements, l’attitude et le décor les plus susceptibles de produire un effet émotionnel. Elle ne documente pas un événement, elle le met en image à partir d’une consigne.

Dans l’affaire italienne, l’opposition reproche précisément à la Lega de mobiliser ces codes visuels pour renforcer des stéréotypes. Une succession d’illustrations montrant des hommes racisés dans des scènes violentes peut donner l’impression d’une réalité généralisée, même lorsque les textes qui les accompagnent renvoient à des faits divers distincts.

Pourquoi l’IA change la nature de la propagande visuelle

La communication politique a toujours utilisé des affiches, des images symboliques et des récits simplifiés. L’intelligence artificielle générative apporte toutefois trois changements importants : elle réduit le coût de production, accélère la création de contenus et permet de fabriquer des scènes sur mesure, sans caméra ni personnes réelles.

Dans un contexte de débat sur l’immigration, cette capacité est particulièrement sensible. Il devient possible de produire une scène qui paraît correspondre à un fait divers tout en choisissant les traits physiques et sociaux des personnages représentés. Le risque ne dépend donc pas uniquement du caractère artificiel de l’image, mais aussi de sa répétition, de son cadrage et de l’audience à laquelle elle est destinée.

L’affaire de la Lega s’inscrit dans une tendance plus large observée dans les stratégies numériques de mouvements politiques populistes et d’extrême droite. Des contenus visuels très émotionnels peuvent circuler plus vite que des textes nuancés, surtout lorsqu’ils donnent l’apparence d’une scène plausible. Ils compliquent aussi le travail des internautes : il faut alors vérifier à la fois l’événement mentionné, l’authenticité de l’image et la relation réelle entre les deux.

Des indices visuels, mais pas une preuve unique

Salvatore Romano, responsable de la recherche chez AI Forensics, a indiqué que les images de la Lega présentaient des caractéristiques fréquemment observées dans les contenus synthétiques. Il mentionne notamment des sujets particulièrement nets, tandis que les environnements apparaissent plus flous ou moins cohérents.

Ces défauts sont utiles pour éveiller la vigilance, mais ils ne permettent pas, à eux seuls, de trancher avec certitude. Les modèles d’images progressent rapidement, tandis que les véritables photographies peuvent aussi être floues, retouchées, compressées ou altérées par les plateformes. L’analyse la plus fiable combine donc plusieurs éléments : recherche de la source initiale, cohérence du contexte, métadonnées lorsqu’elles sont disponibles, étude des détails de l’image et outils spécialisés.

Le point essentiel est moins de jouer au détective à partir d’un seul pixel que de comprendre le statut du visuel. S’agit-il d’une photographie prise lors du fait divers mentionné ? D’une illustration générique ? D’une création synthétique assumée ? Dans les publications contestées, les opposants reprochent justement l’absence de contexte permettant de faire clairement cette différence.

Deux lectures opposées des publications de la Lega

Ce que dénoncent les plaignants

  • Des scènes artificielles présenteraient des immigrés et des personnes d’origine arabe comme des criminels potentiels.
  • L’absence de contexte suffisant brouillerait la frontière entre illustration fictive et fait divers réel.
  • La répétition de ces représentations pourrait alimenter peur, stéréotypes et discours de haine.
  • Le recours à l’IA permettrait de fabriquer des scènes visuellement frappantes sans lien avec les personnes concernées.

Ce que répond la Lega

  • Le parti reconnaît que certaines images sont générées numériquement.
  • Chaque publication renverrait, selon son porte-parole, à des faits rapportés par des médias italiens.
  • Les visuels seraient conçus comme des illustrations de la criminalité, non comme une négation des faits.
  • Dénoncer des crimes commis par des étrangers ne devrait pas, selon la Lega, être assimilé à de la xénophobie.

Ce que répond la Lega

La Lega ne conteste pas que certaines images aient été générées numériquement. Un porte-parole du parti a toutefois affirmé que chaque publication s’appuyait sur des faits rapportés par des médias italiens. Dans cette lecture, le visuel ne serait pas une invention de l’événement, mais l’illustration d’une actualité criminelle réelle.

Le parti défend également l’idée que dénoncer des crimes commis par des étrangers ne doit pas automatiquement être qualifié de xénophobie. Cette réponse déplace le débat : la question n’est plus seulement celle de la véracité des faits divers cités, mais celle de la représentation systématique choisie pour les mettre en scène.

C’est là que se situe le désaccord politique et éthique. Les plaignants ne disent pas nécessairement que les faits divers évoqués n’ont pas existé. Ils soutiennent que l’usage d’images artificielles associant des minorités ou des étrangers à la violence produit une généralisation abusive et potentiellement discriminatoire. La Lega considère au contraire que ses publications décrivent une réalité que le débat public ne devrait pas édulcorer.

Quel cadre juridique s’applique aux contenus politiques créés par IA ?

La plainte a été adressée à l’Agcom, l’autorité qui joue un rôle central dans la supervision italienne des services de communication et dans l’application des règles européennes concernant les plateformes. À ce stade, une saisine ne vaut pas décision : l’autorité doit examiner les contenus, les plaintes formulées et les obligations qui peuvent incomber aux services concernés.

Le règlement européen sur les services numériques, souvent appelé DSA, encadre les responsabilités des plateformes en matière de contenus illégaux, de signalement et de modération. Il ne transforme pas automatiquement tout contenu controversé en contenu illicite. En revanche, il impose aux plateformes des mécanismes pour recevoir et traiter les signalements, ainsi que des obligations renforcées pour les très grandes plateformes face aux risques systémiques.

Les conséquences possibles dépendent donc de plusieurs facteurs : la qualification des contenus, les règles de la plateforme où ils ont été publiés, la réponse apportée aux signalements et l’appréciation de l’autorité compétente. Une plateforme peut retirer un contenu ou restreindre un compte au titre de ses propres règles. Les autorités peuvent aussi intervenir sur le respect, par les plateformes, de leurs obligations européennes.

Le futur cadre européen de l’IA ajoute une autre dimension. Les dispositions de l’AI Act sur la transparence de certains contenus synthétiques, dont les images manipulées ou générées pouvant s’apparenter à des deepfakes, doivent s’appliquer à partir d’août 2026. En avril 2025, ces obligations spécifiques ne sont donc pas encore applicables, mais elles montrent la direction prise par l’Union européenne : rendre plus visible l’origine artificielle de contenus réalistes.

Comment lire une image politique générée par IA

Pour un citoyen, l’enjeu est de ne pas confondre une image illustrative et une preuve. Quelques réflexes permettent de mieux évaluer une publication politique :

  • vérifier si le message indique clairement que l’image est générée ou illustrative ;
  • rechercher le fait divers cité et identifier le média ou la source qui l’a rapporté ;
  • se demander si les personnes représentées ont un lien établi avec l’événement mentionné ;
  • observer si la même rhétorique visuelle associe de manière répétée un groupe à un comportement criminel ;
  • distinguer un fait précis d’une généralisation portant sur une nationalité, une origine ou une religion.

Ces précautions n’exigent aucune expertise technique. Elles consistent surtout à séparer trois niveaux trop souvent confondus dans les publications virales : le fait rapporté, l’interprétation politique du fait et l’image créée pour provoquer une réaction.

Ce qu’il faut surveiller

La décision ou les éventuelles suites données par l’Agcom seront observées de près, car elles pourraient préciser la façon dont les autorités italiennes entendent traiter les images synthétiques employées dans le débat public. L’affaire soulève aussi une question plus générale pour les réseaux sociaux : faut-il modérer seulement les contenus manifestement illicites, ou tenir davantage compte de l’effet cumulatif d’images qui ciblent de façon répétée les mêmes groupes ?

Pour les partis politiques, le développement des outils génératifs impose enfin une responsabilité particulière. Produire une image convaincante ne signifie pas produire une information. À mesure que les scènes artificielles deviennent plus crédibles, la transparence sur leur origine, le contexte de diffusion et le respect des personnes représentées deviendront des conditions essentielles d’un débat démocratique éclairé.

Questions fréquentes

Pourquoi l’opposition italienne a-t-elle porté plainte contre la Lega ?

Le Parti démocratique, les Verts et l’Alliance de la Gauche reprochent à la Lega d’avoir diffusé des images générées par IA qu’ils jugent racistes, islamophobes et xénophobes. Selon eux, ces visuels associent de manière répétée des immigrés, des personnes d’origine arabe ou des hommes noirs à la violence et à la criminalité.

Les images diffusées par la Lega étaient-elles réellement générées par IA ?

La Lega a reconnu que certaines de ses images étaient générées numériquement. Salvatore Romano, responsable de la recherche chez AI Forensics, a également relevé des caractéristiques visuelles compatibles avec des contenus synthétiques. Toutefois, l’identification technique d’une image repose idéalement sur plusieurs indices, et non sur un seul défaut graphique.

La Lega affirme-t-elle que les faits divers illustrés sont vrais ?

Oui. Un porte-parole de la Lega a déclaré que chaque publication reposait sur des faits rapportés par des médias italiens. La contestation de l’opposition porte moins sur l’existence de ces faits que sur le choix d’images artificielles et sur la représentation de groupes entiers à partir de scènes criminelles fictives.

Que peut faire l’Agcom après cette plainte ?

L’Agcom peut examiner les contenus signalés et les obligations applicables aux plateformes qui les hébergent. Une plainte n’entraîne pas automatiquement une sanction. Selon le cadre juridique retenu, les suites peuvent concerner la modération des publications, le traitement des signalements par les plateformes ou le respect des règles européennes sur les services numériques.

Les images générées par IA doivent-elles être signalées sur les réseaux sociaux ?

En avril 2025, les règles dépendent à la fois des politiques des plateformes et du droit applicable. Le règlement européen sur l’IA prévoit des obligations de transparence pour certains contenus synthétiques réalistes, avec une application attendue à partir d’août 2026. Une indication claire aide les internautes à distinguer une illustration artificielle d’une photographie d’actualité.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. The Guardian, article sur la plainte de l’opposition italienne contre les images IA de la Legawww.theguardian.com/technology/2025/apr/17/italian-opposition-files-complaint-over-far-right-deputy-pms-party-use-of-racist-ai-images
  2. Agcom, Autorité italienne de régulation des communicationswww.agcom.it
  3. Commission européenne, règlement sur les services numériquesdigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/digital-services-act-package
  4. AI Forensics, organisation citée pour l’analyse des contenus algorithmiquesaiforensics.org