Régulation et éthique

En Italie, une plainte contre des images d’IA attribuées à la Ligue

L’opposition italienne a saisi le régulateur des communications après la diffusion, par la Ligue de Matteo Salvini, d’images générées par IA mettant en scène des personnes immigrées comme des agresseurs. Au-delà du conflit partisan, l’affaire pose une question concrète : comment encadrer des visuels synthétiques capables de renforcer des préjugés dans le débat public ?

Analyse de visuels générés par IA et de publications politiques sur des écrans dans un bureau.
Illustration : Actu.ai

La politique n’a pas attendu l’intelligence artificielle pour utiliser des images choc. Mais les générateurs d’images changent l’échelle et la nature du problème : ils permettent d’illustrer instantanément un fait divers par une scène fabriquée, conçue pour être plus frappante qu’une photographie réelle. En Italie, cette pratique se retrouve au cœur d’une plainte déposée contre la Ligue, le parti d’extrême droite dirigé par le vice-premier ministre Matteo Salvini.

Le Parti démocrate italien, ou PD, accompagné des Verts et de l’Alliance de gauche, a saisi l’Agcom, l’autorité italienne de régulation des communications. Les opposants dénoncent des images publiées ces dernières semaines sur les réseaux sociaux de la Ligue, qu’ils jugent racistes, islamophobes et xénophobes. Le différend ne porte donc pas seulement sur le recours à l’IA : il concerne le récit politique que ces images contribuent à installer, en associant visuellement des groupes de population à la violence et à la délinquance.

Une plainte adressée au régulateur italien

L’Agcom est l’autorité italienne qui intervient notamment dans les domaines des communications et des services numériques. En sollicitant ce régulateur, les partis d’opposition demandent que l’utilisation de contenus synthétiques dans le débat public soit examinée à l’aune des règles applicables aux plateformes et aux discours en ligne.

Selon les éléments rendus publics, les images litigieuses ont circulé sur les comptes de la Ligue sur Facebook, Instagram et X. Elles accompagnaient des publications relatives à des faits divers et à l’immigration. Antonio Nicita, sénateur du PD, estime qu’elles relèvent de presque toutes les catégories de discours de haine, car elles viseraient tout particulièrement les immigrés et les Arabes, présentés comme de possibles criminels.

L’enjeu juridique est délicat. Une image d’IA n’est pas, par sa seule existence, un contenu illégal. Elle peut servir à illustrer, créer ou parodier. En revanche, son contexte de diffusion, le public visé, les stéréotypes qu’elle mobilise et l’impression de réalité qu’elle produit peuvent devenir déterminants. Dans une campagne politique permanente sur les réseaux sociaux, un visuel n’a pas besoin d’être explicitement présenté comme une photographie pour influencer la perception d’un sujet.

Acteurs et éléments en causeCe qui est rapporté au 19 avril 2025
Partis plaignantsParti démocrate, Verts et Alliance de gauche
Parti viséLa Ligue, dirigée par Matteo Salvini
Autorité saisieAgcom, le régulateur italien des communications
Réseaux concernésFacebook, Instagram et X
Nature des griefsImages jugées racistes, islamophobes, xénophobes et trompeuses
Position de la LigueCertaines images sont reconnues comme générées numériquement et présentées comme liées à des faits de presse

Quels visuels sont dénoncés par l’opposition ?

Les publications contestées reposent sur une mise en scène alarmante. Elles montrent notamment des hommes de couleur tenant des couteaux, agressant des femmes ou affrontant des agents de police. Pour les élus à l’origine de la plainte, le problème ne se limite pas à la représentation de la criminalité. Il réside dans la répétition de codes visuels qui désignent implicitement certaines origines, réelles ou supposées, comme une menace.

Les images générées par IA peuvent renforcer cet effet pour une raison simple : elles ne dépendent pas de la disponibilité d’une photo prise sur le lieu d’un événement. Il est possible de créer une scène très précise, avec les personnages, les gestes et l’intensité dramatique désirés. Cette liberté de fabrication facilite la production de contenus alignés sur un message politique, mais elle augmente aussi le risque de transformer un fait particulier en représentation générale d’un groupe.

Francesco Emilio Borrelli, député des Verts et de l’Alliance de gauche, souligne également le caractère trompeur de certains visuels. Il reproche à la Ligue de flouter les visages des victimes, ce qui pourrait laisser croire que ces publications reposent sur des photographies authentiques plutôt que sur des images fabriquées. L’absence de signalement clair est centrale dans ce type de débat : un utilisateur qui ne sait pas qu’il regarde une création numérique ne l’interprète pas de la même manière.

Le différend au cœur de la plainte

Position de la Ligue

  • Certaines images ont été générées numériquement.
  • Les publications renverraient à des faits rapportés par des médias italiens.
  • Les publications incluraient des noms, des dates et des lieux.
  • Le parti estime que le problème réside dans la réalité des faits évoqués.

Griefs de l’opposition

  • Les visuels sont qualifiés de racistes, islamophobes et xénophobes.
  • Ils associeraient des groupes ciblés à la criminalité et à la violence.
  • Le floutage de certains visages pourrait faire croire à des photographies authentiques.
  • Cette communication chercherait à installer un climat de peur.

Ce que répond la Ligue de Matteo Salvini

La Ligue ne conteste pas que certaines de ces publications aient été créées avec des outils numériques. Un porte-parole du parti a indiqué qu’elles étaient « générées numériquement ». Sa défense repose toutefois sur une distinction nette entre l’image et le fait qu’elle illustre : chaque publication s’appuierait, selon lui, sur des articles parus dans la presse italienne, avec des noms, des dates et des lieux.

Autrement dit, la Ligue affirme que le problème ne réside pas dans ses images mais dans la réalité des événements auxquels elles renvoient. Cet argument ouvre une question importante : le fait d’associer une illustration synthétique à un article de presse suffit-il à éviter toute forme de manipulation ? Pour les plaignants, non. Même si un fait divers est avéré, une image créée de toutes pièces peut lui attribuer une apparence, des visages et une portée collective qui ne figurent pas nécessairement dans les informations établies.

Le désaccord peut se résumer ainsi : la Ligue présente ses publications comme une façon visuelle de relayer des faits ; l’opposition y voit une stratégie de communication qui dépasse les faits pour créer un climat de peur. Il appartiendra éventuellement à l’Agcom d’apprécier les contenus, leur présentation et les responsabilités qui en découlent.

Pourquoi l’IA rend la désinformation visuelle plus efficace

La diffusion de visuels fabriqués par IA dans les campagnes politiques ne constitue pas un phénomène isolé. Elle s’est développée à l’occasion des élections européennes précédentes et lors de la campagne américaine marquée par la candidature de Donald Trump. Les outils sont devenus plus simples d’accès, plus rapides et plus convaincants, y compris pour des personnes sans compétences avancées en retouche d’image.

Salvatore Romano, responsable de recherche chez AI Forensics, souligne que la qualité des contenus générés par IA s’est fortement améliorée. Cette évolution complique la détection par le public. Les défauts autrefois révélateurs, tels que des mains incohérentes, des visages déformés ou des éléments de décor absurdes, ne suffisent plus toujours à identifier une fabrication au premier regard.

Le risque ne se réduit pas à une fausse information parfaitement inventée. Il peut aussi prendre la forme d’une illustration trompeuse d’un fait réel. Une agression relatée dans un journal peut ainsi être accompagnée d’une scène synthétique qui accentue sa violence, modifie l’apparence des protagonistes ou les inscrit dans un récit sur l’immigration. La frontière entre commentaire politique, illustration et manipulation devient alors beaucoup moins lisible.

Les mécanismes qui peuvent influencer le public

Plusieurs caractéristiques des réseaux sociaux rendent ces contenus particulièrement sensibles :

  • une image provoque une réaction immédiate et se partage plus vite qu’un article détaillé ;
  • une scène générée peut condenser un message complexe en une représentation simple, voire caricaturale ;
  • le contexte initial d’une publication peut disparaître lors des repartages ;
  • l’algorithme peut favoriser les contenus qui suscitent indignation, peur ou colère.

Quelles règles peuvent s’appliquer aux plateformes ?

La plainte s’inscrit dans un cadre européen qui s’est renforcé avec le règlement sur les services numériques, souvent désigné par son sigle anglais DSA. Ce texte impose aux plateformes des obligations variables selon leur taille et leurs activités, notamment en matière de gestion des risques, de transparence et de traitement de certains contenus illicites ou préjudiciables.

Pour autant, le droit ne prévoit pas nécessairement une règle simple imposant une étiquette sur chaque image générée par IA. Un porte-parole de X a ainsi relevé qu’il n’existait pas d’obligation légale de labelliser individuellement tous les visuels synthétiques. Cette absence de règle universelle rend le sujet difficile : les plateformes peuvent mettre en place des outils de détection ou des mentions volontaires, mais leur efficacité dépend de la qualité de la détection, des modalités de publication et de la coopération des utilisateurs.

Si l’Agcom considère que les contenus incriminés sont offensants ou contraires aux règles applicables, elle pourrait demander leur retrait, interdire des comptes ou infliger des sanctions aux plateformes concernées. Ces possibilités doivent toutefois être examinées au regard des circonstances précises de chaque dossier, du rôle des plateformes et des procédures prévues par le droit.

L’autorité italienne n’est pas étrangère aux contentieux impliquant les grandes plateformes. En 2023, elle avait infligé à Meta une amende de 5,85 millions d’euros pour une violation de la législation sur la publicité. Cette affaire était distincte de la question des images d’IA, mais elle rappelle que l’Agcom dispose déjà de moyens de sanction dans son champ de compétence.

Ce qu’il faut surveiller

La décision éventuelle de l’Agcom sera observée au-delà de l’Italie. Elle pourrait aider à préciser la manière dont un régulateur aborde des images politiques générées par IA qui ne sont pas nécessairement de faux reportages au sens classique, mais qui sont accusées de nourrir des stéréotypes et de tromper le public sur ce qu’il voit.

L’affaire soulève aussi une responsabilité éditoriale pour les formations politiques. Lorsqu’un parti choisit une image synthétique pour illustrer un fait divers, il ne se contente pas de transmettre une information : il choisit une représentation, un angle et des figures humaines. Cette sélection peut peser sur le débat public, particulièrement lorsque les personnes mises en scène appartiennent à des minorités ou sont associées à l’immigration.

Enfin, les plateformes seront confrontées à une question opérationnelle : comment identifier les contenus synthétiques et donner au public un contexte compréhensible, sans se reposer exclusivement sur des marqueurs techniques imparfaits ? À mesure que la génération d’images gagne en réalisme, la transparence sur l’origine des contenus et la vigilance face aux généralisations discriminatoires deviennent des enjeux démocratiques autant que technologiques.

Questions fréquentes

Pourquoi l’opposition italienne a-t-elle porté plainte contre la Ligue ?

Le Parti démocrate, les Verts et l’Alliance de gauche accusent la Ligue d’avoir diffusé des images générées par IA racistes, islamophobes et xénophobes. Selon eux, ces visuels représenteraient notamment des immigrés, des Arabes ou des hommes de couleur comme des agresseurs, et contribueraient ainsi à renforcer peur, stéréotypes et tensions sociales.

Qui est l’Agcom, le régulateur saisi dans cette affaire ?

L’Agcom est l’autorité italienne de régulation des communications. Elle intervient dans plusieurs domaines liés aux médias, aux télécommunications et aux services numériques. Dans le cadre de cette plainte, elle pourrait examiner les contenus signalés et les obligations des plateformes qui les hébergent, en tenant compte des règles italiennes et européennes applicables.

La Ligue reconnaît-elle avoir utilisé l’intelligence artificielle pour ses images ?

Oui. Un porte-parole de la Ligue a reconnu que certaines images diffusées sur les réseaux sociaux avaient été « générées numériquement ». Le parti soutient toutefois que chaque publication s’appuie sur des faits de presse italiens, avec des noms, des dates et des lieux. C’est précisément l’interprétation de cette mise en image qui oppose les deux camps.

Une image générée par IA doit-elle obligatoirement être étiquetée sur les réseaux sociaux ?

Au 19 avril 2025, il n’existe pas d’obligation légale générale imposant de signaler individuellement chaque image générée par IA. Un porte-parole de X l’a rappelé dans cette affaire. Les règles européennes sur les services numériques peuvent néanmoins imposer des obligations aux plateformes, selon leur taille, leur rôle et les risques liés aux contenus qu’elles diffusent.

Quelles sanctions pourraient être prises après cette plainte en Italie ?

Si l’Agcom juge les contenus offensants ou contraires aux règles applicables, elle pourrait demander la suppression de publications, interdire des comptes ou sanctionner les plateformes concernées. Ces mesures ne sont pas automatiques : elles dépendraient de l’examen du dossier, de la qualification des contenus et des obligations qui pèsent sur les services en ligne impliqués.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. The Guardian, couverture de la plainte de l’opposition italienne contre les images d’IA de la Liguewww.theguardian.com/world
  2. Agcom, autorité italienne de régulation des communicationswww.agcom.it
  3. EUR-Lex, règlement européen sur les services numériques, DSAeur-lex.europa.eu/eli/reg/2022/2065/oj