Régulation et éthique

Contenus IA et extrême droite : comment les images fabriquées gagnent l’Europe

À l’approche et au cours des élections européennes de 2024, des images produites par intelligence artificielle ont nourri des récits anti-immigration sur les réseaux sociaux. De l’Allemagne à l’Italie, leur efficacité tient moins à leur réalisme qu’à leur capacité à provoquer une émotion immédiate, souvent sans indiquer qu’elles sont fabriquées.

Une internaute vérifie sur son téléphone une image politique suspecte générée par intelligence artificielle.
Illustration : Actu.ai

Une foule qui semble débarquer sur une plage, une famille blanche présentée comme menacée, un responsable politique placé dans une scène qu’il n’a jamais vécue : ces images ont un point commun, elles peuvent désormais être fabriquées en quelques instants. En Europe, des acteurs et des réseaux d’extrême droite se sont emparés de cette possibilité pour renforcer des récits hostiles à l’immigration. Leur objectif n’est pas nécessairement de tromper chaque internaute jusqu’au bout. Il consiste souvent à imposer, dans un fil d’actualité, une impression de crise, de danger ou de déclassement.

Les élections européennes de juin 2024 ont servi de révélateur. Des contenus visuels créés ou manipulés à l’aide d’outils d’intelligence artificielle ont circulé dans plusieurs pays, avec une esthétique et des thèmes récurrents : insécurité, identité nationale, opposition entre une population présentée comme autochtone et des migrants montrés comme une masse menaçante. Ces usages posent un problème démocratique concret : à quelle condition un citoyen peut-il encore distinguer un document, une illustration politique et une représentation entièrement inventée ?

L’IA générative change l’échelle de la propagande visuelle

La propagande politique a toujours utilisé l’image, l’exagération et les symboles. La nouveauté apportée par l’IA générative est d’abord industrielle. Un générateur d’images peut produire une succession de scènes adaptées à un slogan, à une actualité ou à un public visé, sans équipe de tournage, sans photographe et sans accès au lieu représenté.

Cette facilité abaisse le coût de production des contenus. Elle permet aussi de contourner une limite essentielle de la photographie : une scène n’a plus besoin de s’être produite pour être montrée avec les codes visuels du réel. Des cadrages proches de la presse, des visages expressifs, des scènes de rue ou de frontière et des détails familiers peuvent suffire à déclencher une réaction avant toute vérification.

Dans les publications observées dans l’espace politique d’extrême droite, l’immigration occupe une place centrale. Les visuels sont conçus pour matérialiser l’idée d’une « invasion », formule anxiogène fréquemment utilisée dans ces discours. Ils opposent des personnages et des groupes de manière simplifiée, transforment des enjeux migratoires complexes en spectacle immédiat, puis les associent à des slogans courts, faciles à partager.

Le caractère artificiel du visuel peut être invisible pour un public non averti. Et même lorsqu’un défaut est repéré, l’image peut déjà avoir rempli sa fonction : elle a attiré l’attention, suscité la colère ou confirmé une conviction préexistante. La force de ces contenus tient ainsi à leur circulation et à leur charge émotionnelle, davantage qu’à leur qualité technique parfaite.

Pourquoi ces images se propagent-elles si bien ?

Sur les réseaux sociaux, les messages les plus visibles ne sont pas toujours les plus exacts. Les systèmes de recommandation privilégient généralement les contenus qui retiennent l’attention et provoquent des interactions. Or la peur, l’indignation et le sentiment d’appartenance sont des moteurs puissants de partage.

Une publication allemande examinée au sein de Meta, montrant une femme blonde accompagnée de slogans anti-immigration, illustre cette mécanique. L’image ne cherche pas seulement à délivrer un programme politique. Elle installe une opposition émotionnelle entre une figure présentée comme vulnérable et une menace suggérée par le texte ou par le contexte visuel.

La désinformation visuelle gagne aussi en efficacité lorsqu’elle est isolée de son origine. Sur une plateforme, un internaute voit souvent une capture d’écran, une republication ou un mème, sans savoir qui a conçu l’image ni si elle a été signalée comme artificielle. Le contenu peut alors quitter les comptes militants pour atteindre des espaces plus larges, où son statut devient flou.

Élément de la campagneCe que permet l’IA générativeRisque pour le débat public
Image de scène fictiveMontrer un événement sans qu’il ait eu lieuFaire passer une illustration pour un fait
Portrait émotionnelCréer instantanément une victime ou un héros imaginaireOrienter la sympathie et la peur
Déclinaison de visuelsAdapter rapidement un message à plusieurs publicsMultiplier les récits polarisants
Absence de signalementEffacer l’origine synthétique de l’imageEmpêcher une appréciation éclairée du contenu

Cette logique explique l’émergence d’une esthétique relativement homogène. Dans différents pays européens et au Royaume-Uni, les publications partagent des compositions simples, des personnages fortement typés et des contrastes narratifs très marqués. La technologie ne crée pas l’idéologie. Elle fournit un outil souple pour l’emballer dans des images immédiatement compréhensibles.

Des exemples relevés en Allemagne, au Royaume-Uni, en France, en Irlande et en Italie

Les formes prises par ces campagnes diffèrent selon le contexte national, mais leur ressort reste semblable : associer une inquiétude réelle ou un fait divers à des scènes imaginaires et à un récit politique plus large.

Pays ou territoireÉléments rapportésMécanisme de désinformation ou de polarisation
AllemagneL’Alternative für Deutschland, ou AfD, a largement utilisé des générateurs d’images dans une communication hostile à l’immigration.Des stéréotypes visuels opposent une image idéalisée de la population à des migrants présentés de façon caricaturale.
Royaume-UniDes épisodes de violence ont été exploités dans des publications islamophobes, avec des images alimentant la peur autour de l’identité d’un agresseur.Un événement réel sert de point d’ancrage à des interprétations et représentations qui attisent la suspicion.
FranceDes visuels diffusés dans cet espace politique visent Emmanuel Macron et l’Union européenne, en associant l’immigration à une critique globale des institutions.La représentation fictive condense en une image une accusation politique complexe, sans démonstration factuelle.
IrlandeDes mouvements anti-immigration émergents utilisent l’imagerie synthétique, dans un pays où aucun grand parti d’extrême droite n’est alors installé au pouvoir.Des chaînes de diffusion en ligne amplifient des protestations et des récits d’inquiétude.
ItalieDes images et vidéos hostiles associent immigration, préjugés et références à une théorie du complot sur l’alimentation à base d’insectes.La juxtaposition de thèmes sans rapport établi cherche à rendre une vision du monde plus acceptable ou plus virale.

En Allemagne, l’usage de visuels synthétiques par l’AfD a particulièrement retenu l’attention durant la campagne européenne. Le procédé consiste à juxtaposer des images très codées et un message politique anti-immigration. Une telle communication ne renseigne pas sur la réalité des personnes représentées, mais sur la manière dont un parti ou ses soutiens veulent faire ressentir un sujet.

Au Royaume-Uni, l’exploitation numérique de faits violents rappelle un autre danger : une information incomplète peut être enveloppée d’images fabriquées et de messages hostiles avant que les faits soient établis. Dans ce contexte, les contenus islamophobes ne se limitent pas à une opinion sur l’immigration. Ils peuvent désigner implicitement ou explicitement un groupe comme responsable, alimentant les tensions sociales.

En France comme en Italie, les montages visuels permettent de relier plusieurs cibles dans une même publication : migrants, dirigeants, institutions européennes, écologie ou alimentation. Cette association est une technique classique de propagande. L’IA la rend simplement plus facile à illustrer, notamment avec des scènes qui n’auraient jamais pu être photographiées.

Communication politique transparente ou manipulation visuelle

Visuel IA clairement signalé

  • L’origine artificielle est indiquée de façon visible.
  • Le public peut l’interpréter comme une illustration ou une satire.
  • La responsabilité du compte ou du parti est identifiable.
  • Le débat porte sur le message politique, non sur un faux événement.

Visuel IA trompeur ou ambigu

  • L’image reprend les codes d’une photographie d’actualité.
  • Aucun signalement clair ne précise son origine synthétique.
  • Une scène fictive peut être comprise comme une preuve.
  • La peur et l’indignation prennent le pas sur la vérification.

Une frontière essentielle : illustration politique ou tromperie ?

Toute image créée par ordinateur n’est pas illégitime dans une campagne. Une affiche satirique, une illustration assumée ou une création artistique ont leur place dans le débat public. Le problème apparaît lorsque l’origine artificielle est dissimulée et que le visuel emprunte les apparences d’un témoignage : une photo de reportage, une séquence d’actualité ou la preuve supposée d’une situation locale.

Or les contenus relevés sont souvent dépourvus de filigrane, de mention claire ou d’identifiant permettant de comprendre qu’ils sont générés par IA. Cette absence de transparence ne prouve pas systématiquement une intention de tromper, mais elle prive le public d’une information importante. Dans une campagne électorale, savoir si une scène a eu lieu, ou si elle a été imaginée à partir d’une instruction textuelle, change profondément la manière de l’interpréter.

La difficulté est accrue par la confusion entre trois catégories : une image entièrement générée, une photographie retouchée et une vraie photographie accompagnée d’une légende fausse. Pour l’internaute, le réflexe utile ne consiste donc pas seulement à chercher des défauts graphiques. Il faut aussi examiner qui publie, ce qui est affirmé, la date, le lieu et l’existence éventuelle de sources indépendantes.

Peut-on mesurer l’effet sur les électeurs ?

L’impact électoral précis de ces images reste difficile à quantifier. Une publication très partagée ne transforme pas mécaniquement une intention de vote. Les choix politiques dépendent de nombreux facteurs : situation économique, confiance dans les institutions, expériences personnelles, médias traditionnels, entourage et campagnes concurrentes.

Il serait donc excessif d’attribuer un résultat électoral au seul contenu généré par IA. En revanche, ces contenus peuvent contribuer à modifier l’environnement informationnel dans lequel les citoyens se forment une opinion. En répétant des scènes de chaos ou des oppositions identitaires, ils normalisent certains cadres de pensée et déplacent les termes du débat.

C’est aussi ce qui distingue cette stratégie des fausses nouvelles les plus grossières. Une image n’a pas toujours besoin de formuler une contre-vérité vérifiable. Elle peut seulement suggérer qu’un phénomène est omniprésent, qu’un danger est imminent ou qu’un groupe forme un bloc homogène. Cette insinuation visuelle est plus difficile à contredire qu’une affirmation factuelle précise.

Les partis plus traditionnels peuvent hésiter à utiliser ces procédés en raison de leur coût réputationnel et des questions éthiques qu’ils soulèvent. Cette retenue peut créer un déséquilibre : des acteurs moins soucieux de la traçabilité disposent d’un outil abondant pour tester, multiplier et diffuser des messages toujours plus frappants.

Quelles réponses des plateformes et des autorités ?

Les plateformes sont en première ligne car elles organisent la visibilité des contenus. Elles ont commencé à renforcer leurs politiques sur les médias manipulés et à enquêter sur certaines publications. Mais la modération se heurte au volume, à la vitesse de partage et à la diversité des langues et des codes politiques en Europe. Retirer un contenu après sa viralité ne supprime pas les copies déjà réalisées ni l’impression laissée chez ceux qui l’ont vu.

Le cadre européen évolue également. Le règlement sur les services numériques, connu sous le nom de DSA, impose de nouvelles obligations de diligence et de transparence aux plateformes. L’AI Act, entré en vigueur le 1er août 2024, prévoit quant à lui des exigences de transparence pour certains contenus artificiels ou manipulés, avec une mise en application progressive de ses dispositions.

Les ONG, les chercheurs et les médias jouent un rôle complémentaire. Des organisations telles qu’AI Forensics documentent les pratiques numériques et aident à comprendre comment des outils techniques peuvent servir des stratégies politiques. Leur travail ne remplace pas celui de la justice ou des régulateurs, mais il rend les mécanismes plus visibles et plus vérifiables.

Pour les citoyens, quelques gestes limitent les risques : éviter de partager dans l’urgence, rechercher le compte d’origine, vérifier si une image est accompagnée d’un lieu et d’une date fiables, et comparer avec des médias ou organismes reconnus. Une image qui provoque une réaction immédiate mérite précisément un temps d’arrêt.

Ce qu’il faut surveiller avant les prochains scrutins

À la date de novembre 2024, la question n’est plus de savoir si l’IA peut entrer dans la communication politique : elle y est déjà. L’enjeu est de déterminer dans quelles conditions elle sera identifiable, contrôlable et compatible avec un débat démocratique informé.

Il faudra notamment observer la capacité des plateformes à appliquer leurs propres règles de manière égale, la mise en œuvre effective des obligations européennes de transparence et l’évolution des pratiques des partis. La frontière entre communication persuasive et manipulation visuelle ne sera pas réglée par une technologie de détection unique.

La réponse dépendra aussi d’une règle démocratique simple : un contenu saisissant ne doit pas être considéré comme vrai parce qu’il paraît crédible ou parce qu’il confirme une inquiétude. Face aux images artificielles, l’esprit critique n’est pas un supplément technique. Il devient une condition de la discussion publique.

Questions fréquentes

Comment l’extrême droite utilise-t-elle l’IA pour diffuser de la désinformation ?

L’IA générative permet de créer rapidement des images, des vidéos ou des textes qui illustrent des récits politiques. Dans les cas observés en Europe, des visuels anxiogènes sur l’immigration mettent en scène des situations fictives ou caricaturales. Le risque de désinformation apparaît surtout lorsque ces créations sont présentées comme des faits, sans signalement ni contexte vérifiable.

Comment reconnaître une image politique générée par IA ?

Les défauts visuels peuvent être un indice, mais ils ne suffisent plus. Il faut surtout vérifier le compte d’origine, la date, le lieu supposé et l’existence de sources indépendantes décrivant la scène. Une image isolée, accompagnée d’un slogan très émotionnel et sans information vérifiable, mérite une prudence particulière, qu’elle soit ou non générée par IA.

Les images générées par IA peuvent-elles vraiment influencer une élection ?

Leur effet direct sur un vote est difficile à mesurer et ne doit pas être surestimé. Les comportements électoraux dépendent de nombreux facteurs. En revanche, ces images peuvent influencer le climat du débat en rendant certains récits plus visibles, en renforçant des stéréotypes et en installant une impression de crise ou de menace répétée.

Les partis politiques doivent-ils signaler leurs contenus créés par IA ?

La transparence est essentielle lorsqu’un visuel artificiel pourrait être pris pour une photographie ou une scène réelle. L’AI Act européen prévoit des obligations de transparence pour certains contenus générés ou manipulés, selon un calendrier de mise en œuvre progressif. Les plateformes disposent aussi de règles propres, mais leur application concrète reste déterminante.

Que faire face à une image anti-immigration douteuse sur les réseaux sociaux ?

Ne la partagez pas immédiatement, même pour la critiquer, car cela peut accroître sa visibilité. Recherchez sa publication initiale, vérifiez si des médias fiables ou des autorités confirment le fait évoqué et utilisez les outils de signalement de la plateforme si elle semble trompeuse. Expliquer calmement l’absence de preuve est souvent plus utile qu’une réaction outrée.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. AI Forensics, enquêtes sur les systèmes algorithmiques et les plateformeswww.ai-forensics.org
  2. Commission européenne, présentation du règlement sur l’intelligence artificielledigital-strategy.ec.europa.eu/fr/policies/regulatory-framework-ai
  3. Commission européenne, règlement sur les services numériquesdigital-strategy.ec.europa.eu/fr/policies/digital-services-act-package
  4. Meta Transparency Center, politiques et informations de transparencetransparency.meta.com