Société et emploi

Jeunesse et IA : les assistants peuvent-ils fragiliser l’empathie ?

Près de la moitié des moins de 25 ans utiliseraient l’intelligence artificielle au quotidien. Si les assistants conversationnels peuvent offrir un espace d’écoute immédiat, leur place croissante dans les confidences personnelles interroge : une machine peut-elle soutenir sans appauvrir les relations humaines et l’apprentissage de l’empathie ?

Un adolescent échange avec un assistant sur ordinateur tandis que des amis discutent dans la pièce voisine.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle est devenue, pour une partie de la jeunesse, bien davantage qu’un outil de recherche ou d’aide aux devoirs. Elle répond vite, ne manifeste ni impatience ni gêne, reformule une inquiétude et peut donner l’impression d’être disponible à toute heure. Cette présence conversationnelle séduit particulièrement lorsque parler à un proche paraît difficile. Mais elle soulève une question décisive : à force de se confier à une interface, risque-t-on de moins apprendre à écouter, comprendre et supporter la complexité des autres ?

À l’automne 2025, près de la moitié des jeunes de moins de 25 ans recourraient quotidiennement à l’IA. Derrière ce chiffre, les usages sont très différents : chercher une explication, préparer un texte, organiser une journée, obtenir des idées, mais aussi mettre en mots une solitude, un conflit ou une angoisse. C’est ce dernier usage qui mérite une attention particulière. Il ne faut ni diaboliser ces outils ni leur attribuer des qualités humaines qu’ils n’ont pas.

Pourquoi l’IA peut-elle sembler si attentive ?

Les assistants conversationnels sont conçus pour poursuivre un dialogue de façon fluide. À partir de la demande formulée, ils génèrent une réponse qui paraît cohérente, personnalisée et souvent bienveillante. Lorsqu’un jeune décrit une déception ou une peur, l’outil peut reconnaître les mots employés, proposer une reformulation rassurante et relancer la conversation par une question. L’effet peut être puissant : l’utilisateur a le sentiment d’être entendu.

Cette impression d’intimité ne signifie pourtant pas qu’une relation réciproque s’est créée. Une IA générative n’éprouve ni tristesse, ni attachement, ni inquiétude. Elle traite du langage et produit la suite la plus appropriée selon ses paramètres, son entraînement et les instructions reçues. Elle peut imiter les codes de l’empathie sans vivre l’expérience émotionnelle à laquelle ces codes renvoient.

La différence peut sembler abstraite, mais elle compte dans la construction des liens sociaux. Une conversation humaine comporte des silences, des maladresses, des désaccords, des expressions du visage, une histoire commune et la nécessité de prendre en considération le point de vue d’autrui. Ces frictions ne sont pas seulement des obstacles : elles participent à l’apprentissage de la relation.

Ce que l’assistant apporte, et ce qu’il ne peut pas offrir

Un échange avec une IA peut avoir une utilité réelle. Pour une personne qui n’arrive pas à commencer une conversation, l’outil peut aider à structurer une pensée, trouver les mots d’un message délicat ou envisager plusieurs manières de réagir. Il peut aussi servir de première étape avant de parler à un ami, à un parent, à un enseignant ou à un soignant.

Le problème apparaît lorsque cette étape devient une destination permanente. La disponibilité d’une machine peut alors devenir plus confortable que la relation avec un être humain, précisément parce qu’elle évite l’incertitude du jugement, de la contradiction ou de la déception. Or ces dimensions font partie de la vie sociale et émotionnelle.

Aspect de l’échangeAssistant conversationnelInterlocuteur humain
DisponibilitéRépond à tout moment, selon l’accès au serviceDépend du temps, du contexte et de la relation
Réponse émotionnelleReproduit des formulations de soutien à partir du langagePeut ressentir, interpréter et partager une émotion
DésaccordTendance à s’adapter à la demande et au ton de l’utilisateurPeut contredire, poser des limites ou exprimer un autre point de vue
RelationInteraction sans réciprocité affective réelleLien construit par une histoire, des efforts et des ajustements mutuels
Données personnellesLa confidentialité dépend des règles et réglages du serviceElle dépend du cadre relationnel ou, pour un soignant, du secret professionnel

Il serait donc trompeur de présenter l’IA comme un simple équivalent numérique d’un confident. Elle propose une expérience conversationnelle particulière : prévisible, rapide et souvent accommodante. Elle ne remplace pas la réciprocité, qui suppose que deux personnes puissent être affectées l’une par l’autre et adapter réellement leur comportement.

L’empathie risque-t-elle vraiment de diminuer ?

L’empathie désigne la capacité à percevoir le vécu d’une autre personne et à prendre en compte son point de vue. Elle ne se limite pas à être gentil ou à prononcer les bons mots. Elle implique aussi de décoder un ton, une hésitation, une réaction inattendue, puis de répondre avec tact, parfois sans disposer de solution immédiate.

L’usage intensif d’une IA comme confident peut poser problème s’il dispense progressivement de cet effort. Quand l’interlocuteur numérique semble toujours disponible, reformule patiemment et répond dans le registre attendu, l’utilisateur est moins exposé à la nécessité de comprendre une personne différente de lui. Les habitudes de communication risquent alors de devenir moins nuancées : on formule une demande, on attend une réponse utile, on passe à la suite.

Il faut toutefois distinguer une inquiétude sérieuse d’une conclusion hâtive. En octobre 2025, rien ne permet d’affirmer que l’IA provoque à elle seule une baisse généralisée de l’empathie chez les jeunes. Les liens sociaux, la santé mentale, le cadre familial, l’école, les conditions de vie et les autres usages numériques jouent tous un rôle. La question centrale est celle de la place prise par l’outil : complète-t-il une vie relationnelle existante, ou tend-il à s’y substituer ?

Pourquoi les confidences à une machine peuvent-elles devenir un refuge ?

Se confier à un proche demande de prendre un risque. On peut craindre de décevoir, d’être incompris, de susciter une réaction excessive ou de recevoir un conseil non désiré. Face à ces difficultés, l’assistant conversationnel offre une alternative protectrice en apparence. Il ne regarde pas, n’interrompt pas de la même manière et n’exige pas que l’utilisateur prenne en compte sa propre émotion.

Cette absence de jugement apparent peut aider à verbaliser une difficulté. Mais elle peut aussi encourager le repli si l’utilisateur finit par considérer les relations humaines comme trop exigeantes ou trop décevantes. Une relation amicale ou familiale n’est pas toujours réconfortante à chaque instant. Elle suppose de négocier, de réparer après un malentendu, de supporter un désaccord et de faire une place à la vulnérabilité de l’autre.

Le psychiatre Raphaël Gaillard alerte sur le risque d’isolement lié à une utilisation de l’IA comme substitut des conversations interpersonnelles. Son inquiétude porte notamment sur l’habitude de s’appuyer sur des réponses qui semblent prêtes à l’emploi pour aborder des situations de vie pourtant complexes. Une machine peut proposer des pistes générales, mais elle ne connaît ni l’ensemble du contexte familial, scolaire ou social, ni les conséquences concrètes de ses conseils.

Il faut aussi éviter de confondre la confidentialité supposée d’une conversation et une garantie absolue de protection des données. Les jeunes doivent savoir qu’une information intime saisie dans un service numérique peut être soumise aux conditions d’utilisation et aux réglages de la plateforme. Avant de partager des éléments très personnels, il est utile de vérifier ce cadre et de privilégier un adulte ou un professionnel lorsque la situation l’exige.

Comment accompagner les jeunes sans interdire ni banaliser ?

L’encadrement ne passe pas nécessairement par une interdiction générale. L’IA peut être un outil d’apprentissage, de créativité et d’expression. Le défi consiste plutôt à développer une culture de l’usage : comprendre ce que fait l’outil, ce qu’il ne fait pas, et savoir reconnaître le moment où une conversation humaine devient indispensable.

Pour les parents et les adultes de référence, le premier geste peut être d’ouvrir la discussion sans moquerie ni surveillance intrusive. Demander à un adolescent ce qu’il utilise, pour quelles raisons et ce qu’il apprécie dans ces échanges permet de mieux cerner le besoin auquel répond l’outil. Est-ce la curiosité, la peur du jugement, l’ennui, une difficulté à s’exprimer, ou le sentiment de ne pas être écouté ?

À l’école, l’éducation au numérique ne devrait pas se limiter à apprendre à rédiger une consigne ou à détecter une erreur factuelle. Elle peut aussi aborder la relation simulée : pourquoi une réponse paraît-elle compréhensive ? Que peut-on confier à un outil ? Comment demander de l’aide à un humain ? Comment exprimer un désaccord sans rompre le dialogue ?

Quelques repères peuvent aider à conserver un usage équilibré :

  • considérer l’IA comme un outil pour préparer ou clarifier une pensée, pas comme l’unique destinataire d’une détresse ;
  • préserver des temps réguliers d’activités, de discussions et de désaccords hors écran ;
  • rappeler qu’un conseil généré automatiquement doit être confronté au contexte réel ;
  • encourager la parole auprès d’un proche fiable ou d’un professionnel lorsque l’inquiétude persiste ;
  • ne pas partager sans réflexion des informations personnelles, médicales ou familiales dans un service numérique.

Pour une souffrance psychique intense, des idées de mise en danger ou une situation d’urgence, une IA ne constitue pas une réponse suffisante. La priorité est de joindre une personne de confiance, un professionnel de santé ou les services d’urgence compétents.

Des outils à penser avec les relations humaines

La progression de l’IA dans les usages des moins de 25 ans invite à dépasser deux réflexes opposés. Le premier consiste à croire qu’une technologie conversationnelle est forcément nocive. Le second, à lui attribuer une capacité d’écoute comparable à celle d’un ami, d’un parent ou d’un soignant. Aucun de ces deux récits ne rend compte de la réalité.

Une IA peut faciliter l’expression, offrir une réponse immédiate et aider à préparer une discussion difficile. Elle peut également, si elle prend trop de place, rendre plus tentante l’évitement des relations qui demandent de la patience et de l’empathie. Son effet dépend donc autant de ses fonctions que des conditions de son intégration dans la vie quotidienne.

La responsabilité est partagée. Les concepteurs doivent éviter de présenter leurs produits comme des substituts affectifs sans limites. Les établissements scolaires ont un rôle de formation au discernement. Les familles peuvent valoriser les espaces de parole. Et les jeunes eux-mêmes doivent pouvoir comprendre que l’aisance d’une conversation avec une machine ne mesure ni la qualité d’une relation ni la valeur de leurs émotions.

Ce qu’il faut surveiller

Dans les prochaines années, la question ne sera pas seulement de savoir combien de jeunes utilisent l’IA, mais comment et pour quoi faire. Les usages d’aide scolaire ne soulèvent pas les mêmes enjeux que les confidences quotidiennes, les conseils relationnels ou la recherche d’un soutien psychologique.

Il faudra suivre les travaux qui évaluent précisément les effets de ces outils sur les compétences sociales, la solitude, la santé mentale et l’empathie, sans confondre corrélation et causalité. Il faudra aussi examiner les choix de conception des assistants : leurs messages de prudence, leur manière de réagir face à une vulnérabilité et les protections accordées aux mineurs.

Préserver l’empathie ne signifie pas refuser l’innovation. Cela suppose de rappeler une évidence à l’heure des dialogues automatisés : comprendre vraiment quelqu’un demande plus qu’une réponse bien formulée. Cela demande une présence, une réciprocité et la capacité d’accueillir ce qui ne peut pas être réduit à une instruction.

Questions fréquentes

L’intelligence artificielle rend-elle les jeunes moins empathiques ?

Il serait prématuré d’affirmer que l’IA fait mécaniquement baisser l’empathie de toute une génération. En revanche, un usage très fréquent comme substitut aux confidences et aux échanges réels peut réduire les occasions de pratiquer l’écoute, le désaccord et la prise en compte du point de vue d’autrui. Le contexte d’usage est donc déterminant.

Pourquoi certains jeunes se confient-ils à une IA ?

Un assistant conversationnel est disponible immédiatement, répond sans montrer d’impatience et peut employer un ton rassurant. Pour un jeune qui redoute le jugement, la gêne ou l’incompréhension d’un proche, cette interaction peut sembler plus simple qu’une discussion réelle. Cette facilité ne doit toutefois pas masquer l’absence de compréhension émotionnelle et de réciprocité humaine.

Une IA peut-elle remplacer un psychologue pour un adolescent ?

Non. Une IA peut aider à mettre des mots sur une difficulté ou à préparer une conversation, mais elle ne réalise pas d’évaluation clinique et ne connaît pas l’ensemble de la situation personnelle. Un psychologue ou un psychiatre apporte une écoute responsable, un suivi et une capacité d’adaptation qu’un système automatisé ne possède pas.

Comment parler d’IA avec son enfant ou son adolescent ?

Le plus utile est d’aborder le sujet avec curiosité plutôt qu’avec accusation : quels outils utilise-t-il, dans quelles situations et qu’y trouve-t-il ? Les adultes peuvent ensuite expliquer que l’IA simule l’écoute, rappeler les règles de prudence sur les données personnelles et maintenir des occasions régulières de discussions sans écran.

Quels signes doivent alerter sur une relation trop importante avec un assistant IA ?

L’alerte peut venir lorsqu’un jeune évite durablement ses proches, ne parle plus de ses difficultés qu’à une IA, se sent incapable de prendre une décision sans elle ou lui attribue une compréhension humaine complète. Ces signes appellent d’abord un dialogue calme, puis, si la souffrance ou l’isolement s’installe, l’appui d’un professionnel.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. UNICEF, recommandations de politique publique sur l’intelligence artificielle et les enfantswww.unicef.org/globalinsight/reports/policy-guidance-ai-children
  2. UNESCO, ressources sur l’intelligence artificielle dans l’éducationwww.unesco.org/en/digital-education/artificial-intelligence
  3. Organisation mondiale de la santé, santé des adolescentswww.who.int/health-topics/adolescent-health
  4. CNIL, dossier sur l’intelligence artificielle et la protection des donnéeswww.cnil.fr/fr/intelligence-artificielle