Culture et médias

Grève à Hollywood : pourquoi l’IA bloque encore l’accord entre acteurs et studios

La grève de SAG-AFTRA, entamée à la mi-juillet 2023, a stoppé une grande partie des tournages américains. Au 2 novembre, l’usage de l’intelligence artificielle reste l’un des principaux obstacles à un accord avec les studios : les acteurs redoutent que leur image puisse être reproduite ou exploitée sans leur autorisation.

Des acteurs en piquet de grève devant un studio, face à l’image d’un interprète numérique sur un écran de tournage.
Illustration : Actu.ai

La question n’est plus théorique pour les comédiens d’Hollywood : à quelles conditions un studio peut-il créer une version numérique d’un acteur, puis l’utiliser à l’écran ? Au 2 novembre 2023, ce sujet se trouve au cœur des négociations entre le syndicat SAG-AFTRA et les grands studios américains. Il contribue à prolonger une grève qui a profondément désorganisé la production de films et de séries aux États-Unis.

Les membres de SAG-AFTRA, le syndicat qui rassemble notamment les acteurs ainsi que des artistes de la radio et de la télévision, ont cessé le travail à la mi-juillet 2023. Ils réclament entre autres une hausse des salaires minimums. Mais l’intelligence artificielle est devenue un point de friction majeur, car elle touche directement à ce qu’un interprète vend traditionnellement : son travail, sa voix, son visage et sa présence.

Une grève qui a mis Hollywood à l’arrêt

Depuis le début du mouvement, des membres de SAG-AFTRA ont tenu des piquets de grève devant les bureaux des studios, à New York comme à Los Angeles. Le conflit a interrompu la plus grande partie des productions scénarisées aux États-Unis. Cette suspension ne touche pas seulement les vedettes et les producteurs : elle affecte aussi une vaste chaîne de métiers, des équipes techniques aux services de postproduction, en passant par les décors, les costumes et les transports.

Des milliers de professionnels se sont ainsi retrouvés sans emploi. Le coût économique de la paralysie est considérable : il est estimé à au moins 6 milliards de dollars pour l’économie californienne. La Californie concentre en effet une part essentielle des infrastructures et de la main-d’œuvre de l’industrie audiovisuelle américaine.

Date ou périodeÉvénementConséquence pour l’industrie
Mi-juillet 2023Début de la grève de SAG-AFTRADe nombreuses productions avec des acteurs syndiqués sont suspendues.
Été 2023Mobilisation des acteurs et des scénaristesLes conditions de rémunération et l’encadrement de l’IA deviennent des revendications centrales.
Fin septembre 2023Accord entre les scénaristes et l’AMPTPLe conflit des scénaristes s’ouvre vers une résolution, avec des protections liées à l’IA.
2 novembre 2023Discussions SAG-AFTRA et studios toujours en coursL’IA demeure l’un des dossiers non réglés entre les parties.

La durée du conflit accentue l’incertitude sur les calendriers de diffusion. Lorsqu’un tournage s’interrompt, il ne suffit pas de rappeler les acteurs pour repartir : les équipes doivent être reconstituées, les lieux réservés à nouveau et les plannings réorganisés. C’est pourquoi une grève de cette ampleur produit des effets bien au-delà de la période exacte d’arrêt de travail.

Pourquoi l’intelligence artificielle inquiète les acteurs

L’intelligence artificielle générative peut produire ou modifier des images, des voix et des séquences vidéo à partir de grandes quantités de données. Dans le cinéma, elle peut donc servir à créer des effets visuels, à rajeunir numériquement un personnage, à adapter une interprétation ou à générer une réplique numérique. Ces possibilités techniques ne signifient pas que chaque acteur peut être remplacé instantanément. Elles posent néanmoins une question concrète : qui contrôle l’exploitation d’une reproduction numérique d’une personne ?

C’est le cœur de la préoccupation de SAG-AFTRA. Les acteurs craignent que des interprètes numériques puissent prendre leur place ou que leur image soit utilisée sans leur accord. Dans ce débat, une « copie IA » désigne l’idée d’une représentation numérique pouvant reproduire certains traits d’un artiste, notamment son apparence ou sa voix, afin de la faire apparaître dans une œuvre.

Le syndicat a transmis une proposition révisée sur l’utilisation de l’IA à l’AMPTP, l’organisation représentant les producteurs de cinéma et de télévision, dont des entreprises comme Netflix et Walt Disney. Au moment de la publication, les représentants de l’AMPTP n’avaient pas encore répondu à cette proposition révisée.

La possibilité de créer une copie numérique fait basculer la discussion du terrain des seuls effets spéciaux vers celui du consentement. Un acteur peut accepter qu’une technologie soit utilisée dans une production précise, mais cela ne répond pas automatiquement à toutes les situations futures : une autre scène, une autre œuvre, une autre durée d’exploitation ou une autre manière de modifier l’image peuvent soulever de nouvelles questions.

Selon les inquiétudes exprimées par les acteurs, les studios chercheraient à obtenir des copies IA qu’ils pourraient utiliser librement. Pour SAG-AFTRA, ce point est particulièrement sensible. Une telle liberté risquerait de dissocier l’image d’un artiste de sa participation effective à un tournage, et donc de fragiliser son pouvoir de négociation sur ses conditions de travail et sa rémunération.

La question concerne tout particulièrement les artistes dont l’image est leur principal outil professionnel. Dans une industrie où les rôles sont souvent temporaires et où les carrières peuvent être irrégulières, perdre la maîtrise de son visage ou de sa voix n’est pas un détail technique. C’est potentiellement perdre la capacité de décider quand, comment et pour quel projet on travaille.

Le désaccord sur les copies numériques

Ce que défend SAG-AFTRA

  • Le contrôle de l’utilisation de l’image et de la voix des interprètes.
  • Une protection contre l’emploi d’une copie numérique sans autorisation.
  • Des règles négociées collectivement, plutôt que des décisions laissées à chaque production.
  • Le maintien de conditions de travail et de rémunération adaptées à l’ère de l’IA.

Ce que cherchent les studios

  • La possibilité d’intégrer des outils d’IA aux méthodes de production audiovisuelle.
  • L’obtention de copies IA d’acteurs, un usage librement exploitable étant contesté par le syndicat.
  • Un accord permettant de relancer les productions interrompues.
  • Un cadre compatible avec l’évolution technologique du cinéma et de la télévision.

Les scénaristes ont déjà obtenu des garde-fous

Les acteurs ne sont pas les seuls à avoir fait de l’IA un sujet social en 2023. Les scénaristes américains se sont eux aussi mobilisés, en demandant à la fois des améliorations de rémunération à l’ère de la télévision en continu et des protections face aux outils génératifs. Leur accord avec l’AMPTP, conclu à la fin septembre, constitue un précédent important dans la séquence actuelle.

L’accord des scénaristes reconnaît que l’IA ne doit pas servir à affaiblir les crédits ou les droits des auteurs. Il prévoit notamment que du contenu généré par IA ne peut pas être traité comme un matériau source au sens des règles de crédit des scénaristes. Il établit aussi des obligations d’information lorsqu’un employeur fournit des éléments générés par IA à un auteur, tout en empêchant que l’usage de tels outils soit imposé aux scénaristes.

Ce texte ne règle pas le conflit des acteurs, car les problèmes ne sont pas exactement les mêmes. Les scénaristes défendent la reconnaissance de leur contribution d’auteur et les conditions dans lesquelles un logiciel intervient dans l’écriture. Les interprètes, eux, se concentrent notamment sur la captation et la réutilisation de leur personne. Dans les deux cas, la même crainte traverse les négociations : que l’automatisation permette de tirer profit d’un travail humain sans protection ni contrepartie adaptées.

L’accord obtenu par les scénaristes montre toutefois qu’une négociation collective peut fixer des limites à l’usage de l’IA, plutôt que de laisser chaque professionnel discuter seul face à une entreprise. C’est précisément ce qui rend l’issue des pourparlers avec SAG-AFTRA si structurante pour Hollywood.

L’innovation n’efface pas les choix de société

L’IA peut ouvrir des possibilités créatives réelles. Elle peut contribuer à certains effets visuels, accélérer des tâches techniques ou aider à imaginer des univers difficiles à réaliser autrement. Dans un secteur déjà habitué à l’usage d’outils numériques, la technologie n’arrive pas de l’extérieur : elle s’inscrit dans une longue évolution des méthodes de production.

Mais l’innovation ne répond pas, à elle seule, aux questions de répartition de la valeur. Si un studio peut utiliser la représentation numérique d’un acteur après une unique captation, il faut déterminer quelles autorisations sont nécessaires et quelles protections restent applicables. Les discussions de 2023 illustrent ainsi une réalité plus large : l’IA n’est pas seulement un logiciel, c’est aussi un nouvel objet de négociation entre employeurs et travailleurs.

Pour le public, ces débats peuvent sembler éloignés du résultat final à l’écran. Pourtant, les règles négociées aujourd’hui détermineront les conditions dans lesquelles seront fabriqués les films et les séries de demain. Elles peuvent influencer la diversité des rôles disponibles, la place des artistes dans les productions et la confiance du public lorsqu’une performance semble parfaitement réelle sans l’être entièrement.

Ce qu’il faut surveiller dans les négociations

Au 2 novembre 2023, SAG-AFTRA attend donc une réponse de l’AMPTP à sa proposition révisée. L’issue dépendra de la capacité des deux parties à trouver un terrain d’entente sur l’IA, mais aussi sur les autres revendications portées par les acteurs, dont les salaires minimums.

Le point décisif sera moins de savoir si Hollywood utilisera l’intelligence artificielle, car cette utilisation est déjà envisagée dans de multiples domaines de production, que de connaître les limites contractuelles qui l’accompagneront. Les négociations devront clarifier la place du consentement, le contrôle de l’image et les conditions dans lesquelles une copie numérique peut être exploitée.

Un compromis mettrait fin à une paralysie coûteuse et offrirait un cadre plus lisible aux productions. À l’inverse, l’absence d’accord prolongerait l’arrêt des tournages et l’incertitude économique. Dans tous les cas, le bras de fer de 2023 restera un moment charnière : Hollywood est en train de décider comment protéger le travail humain dans une industrie capable, de plus en plus, d’en simuler certaines apparences.

Questions fréquentes

Pourquoi les acteurs de SAG-AFTRA sont-ils en grève à Hollywood ?

Les membres de SAG-AFTRA sont en grève depuis la mi-juillet 2023 pour obtenir notamment des salaires minimums plus élevés. Le mouvement porte aussi sur l’encadrement de l’intelligence artificielle. Les acteurs veulent éviter que leur image, leur voix ou leur travail soient réutilisés sous forme numérique sans leur autorisation ni protections adaptées.

Qu’est-ce qu’une copie IA d’un acteur ?

Une copie IA, ou réplique numérique, désigne une représentation créée par informatique qui peut reproduire certains attributs d’un interprète, comme son apparence ou sa voix. Dans le débat hollywoodien de 2023, l’enjeu est de savoir qui peut créer cette représentation, dans quelles circonstances, et comment elle peut être utilisée dans une production.

Quel est le rôle de l’AMPTP dans la grève des acteurs ?

L’AMPTP est l’organisation qui représente les producteurs de cinéma et de télévision dans les négociations collectives avec les syndicats hollywoodiens. Elle défend les intérêts de grands studios et plateformes, parmi lesquels Netflix et Walt Disney. C’est avec elle que SAG-AFTRA négocie les règles relatives à l’IA, aux rémunérations et aux autres conditions de travail.

Les scénaristes américains ont-ils obtenu des protections contre l’IA ?

Oui. Les scénaristes ont conclu un accord avec l’AMPTP à la fin septembre 2023 après leur propre mobilisation. Cet accord prévoit des garde-fous sur l’usage de l’IA, notamment pour empêcher que du contenu généré par IA réduise les crédits ou les droits des auteurs. Il ne résout pas pour autant les questions spécifiques des acteurs sur leur image numérique.

Combien coûte la grève d’Hollywood à la Californie ?

La paralysie liée à la grève des acteurs a coûté au moins 6 milliards de dollars à l’économie californienne, selon l’estimation rapportée au moment des négociations. Ce montant reflète les conséquences de l’arrêt de nombreuses productions scénarisées sur les studios, mais aussi sur les techniciens, fournisseurs et activités locales dépendant des tournages.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. SAG-AFTRA, informations officielles sur la grève de 2023www.sagaftrastrike.org
  2. Writers Guild of America, informations sur les contrats et l’accord de 2023www.wga.org
  3. Alliance of Motion Picture and Television Producers, organisation des producteurswww.amptp.org
  4. Reuters, couverture des négociations à Hollywoodwww.reuters.com