IA dans le Golfe : le pari stratégique de Trump avec Riyad et Abou Dhabi
En mai 2025, Donald Trump a placé l’intelligence artificielle au cœur de ses annonces avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Derrière les promesses de puces et de centres de données, Washington cherche à conforter son avance technologique, tandis que les monarchies du Golfe accélèrent leur sortie de la dépendance pétrolière.

En quelques jours, l’intelligence artificielle est devenue l’un des symboles les plus visibles du rapprochement entre Washington et les monarchies du Golfe. Lors de sa tournée de mai 2025, Donald Trump a accompagné des annonces de grande ampleur avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Elles concernent des puces de calcul avancées, de vastes centres de données et des engagements d’investissement. Elles dessinent surtout un choix stratégique : faire de deux puissances énergétiques des partenaires centraux de l’économie mondiale de l’IA.
Au 18 mai 2025, il faut toutefois distinguer les annonces des réalisations. Construire plusieurs centaines de mégawatts, et plus encore plusieurs gigawatts, de capacité informatique exige des années de travaux, des livraisons de matériel, des réseaux électriques robustes et des équipes qualifiées. Le pari est considérable, mais il n’équivaut pas encore à l’émergence acquise de nouveaux leaders mondiaux.
Une tournée où l’IA devient une affaire d’État
La stratégie américaine ne se limite pas à vendre des équipements. Elle associe trois intérêts : ouvrir des débouchés aux entreprises technologiques américaines, maintenir les pays du Golfe dans l’écosystème numérique des États-Unis et consolider des alliances face à la concurrence de la Chine.
En Arabie saoudite, la Maison-Blanche a mis en avant, le 13 mai 2025, un engagement d’investissement saoudien de 600 milliards de dollars aux États-Unis. Ce chiffre couvre un ensemble bien plus large que l’IA, incluant notamment la défense, l’énergie et les infrastructures. Il serait donc trompeur de le présenter comme une enveloppe consacrée uniquement à l’intelligence artificielle. Mais les accords technologiques annoncés au même moment en sont une composante particulièrement emblématique.
Le fonds souverain saoudien, le Public Investment Fund, a créé l’entreprise HUMAIN pour développer des capacités nationales dans l’IA. Celle-ci a annoncé des partenariats avec deux grands fabricants américains de puces et de serveurs pour l’IA, Nvidia et AMD. Aux Émirats arabes unis, l’annonce la plus spectaculaire porte sur un campus de calcul de 5 gigawatts à Abou Dhabi, dans le cadre d’un partenariat d’accélération de l’IA entre les deux pays.
| Annonce | Acteurs | Capacité ou montant annoncé | Ce qu’il faut comprendre |
|---|---|---|---|
| Engagement d’investissement | Arabie saoudite et États-Unis | 600 milliards de dollars | Montant global couvrant plusieurs secteurs, pas seulement l’IA. |
| Usines d’IA | HUMAIN et Nvidia | Première phase de 18 000 puces GB300 Blackwell | Le projet vise à terme une capacité pouvant atteindre 500 mégawatts sur cinq ans. |
| Infrastructure de calcul | HUMAIN et AMD | Jusqu’à 500 mégawatts sur cinq ans | Les partenaires ont annoncé un investissement pouvant atteindre 10 milliards de dollars. |
| Campus d’IA à Abou Dhabi | États-Unis, Émirats arabes unis, G42 et entreprises américaines | 5 gigawatts, dont une première phase de 1 gigawatt | La Maison-Blanche le présente comme le plus vaste campus d’IA hors des États-Unis. |
Ces chiffres donnent la mesure de l’ambition, mais ils ne peuvent pas être additionnés mécaniquement. Les programmes impliquent des partenaires différents, des calendriers distincts et des capacités annoncées à horizon de plusieurs années.
Pourquoi Riyad et Abou Dhabi misent-ils autant sur l’intelligence artificielle ?
L’Arabie saoudite comme les Émirats arabes unis ont des atouts rares dans la course aux infrastructures numériques : des capitaux importants, du foncier, une capacité à lancer rapidement de grands projets nationaux et un accès abondant à l’énergie. Ces avantages ne garantissent pas le succès, mais ils comptent dans une industrie où les centres de données géants deviennent aussi stratégiques que les ports, les aéroports ou les réseaux pétroliers.
Pour Riyad, l’IA s’inscrit dans Vision 2030, la stratégie de diversification économique du royaume. L’objectif est de développer des secteurs moins dépendants des exportations d’hydrocarbures, depuis les services numériques jusqu’à la santé, l’éducation et les villes intelligentes. Les infrastructures de calcul peuvent soutenir cette ambition, tout en attirant entreprises, chercheurs et prestataires internationaux.
Les Émirats disposent déjà d’une trajectoire plus ancienne dans ce domaine. Le pays a lancé sa stratégie nationale pour l’IA en 2017 et a soutenu plusieurs initiatives de recherche et de modèles de langage. Le Technology Innovation Institute d’Abou Dhabi s’est notamment fait connaître avec la famille de modèles Falcon. Cet écosystème local donne un point d’appui au futur campus, même si l’essentiel de la puissance de calcul avancée reste aujourd’hui dominé par les acteurs américains.
Le calcul de Donald Trump : vendre, sécuriser et garder l’avantage américain
Le soutien de Washington répond d’abord à une logique de compétitivité. Les puces les plus performantes pour l’IA sont majoritairement conçues par des entreprises américaines, notamment Nvidia et AMD. Les grands fournisseurs de services de cloud et de logiciels d’IA sont eux aussi très largement américains. Aider les alliés du Golfe à bâtir leurs infrastructures avec ces technologies revient à étendre l’influence de cet écosystème.
Cette relation ne se réduit pas à un transfert sans condition de matériel. Les semi-conducteurs avancés font l’objet de contrôles à l’exportation, car ils peuvent servir à des usages civils, économiques, scientifiques ou militaires. Les États-Unis cherchent donc à encadrer l’accès à ces composants et à éviter qu’ils ne soient détournés vers des pays ou des organisations soumis à des restrictions.
L’accord avec les Émirats est révélateur de ce double objectif. Le projet de campus de 5 gigawatts ouvre la perspective d’une capacité de calcul exceptionnelle hors du territoire américain, tout en reposant sur des entreprises et technologies des États-Unis. Pour Washington, l’enjeu consiste à ce que la croissance numérique du Golfe se fasse dans son orbite plutôt que dans celle de ses concurrents.
Cette stratégie place les pays du Golfe dans une position nouvelle. Ils ne sont plus seulement des acheteurs de technologies ou des investisseurs dans des fonds étrangers. Ils veulent devenir des lieux de production de calcul, de développement de modèles, de déploiement d’applications et, à terme, de décision dans la chaîne de valeur de l’IA.
Ce que les annonces promettent, et ce qu’elles ne garantissent pas encore
Les promesses affichées
- Accès à des puces américaines parmi les plus avancées pour l’IA.
- Création de capacités de calcul mesurées en centaines de mégawatts, voire en gigawatts.
- Diversification des économies saoudienne et émiratie au-delà des hydrocarbures.
- Renforcement de l’écosystème commercial et technologique américain dans le Golfe.
Les conditions de réussite
- Obtenir les autorisations, livrer les équipements et achever les centres de données.
- Assurer une alimentation électrique, un refroidissement et une gestion de l’eau durables.
- Former et attirer chercheurs, ingénieurs, entrepreneurs et spécialistes de la cybersécurité.
- Mettre en place des règles crédibles sur les données, les usages et la sûreté des puces.
Des puces aux services : ce qui reste à construire
Les annonces portent sur les fondations matérielles de l’IA. Les puces spécialisées accélèrent les opérations mathématiques nécessaires aux réseaux de neurones. Elles sont indispensables pour entraîner de grands modèles de langage, analyser des images, générer des contenus ou faire fonctionner des assistants numériques à grande échelle.
Mais le matériel n’est que le premier étage. Une puissance de l’IA doit pouvoir faire émerger des entreprises locales, former des ingénieurs, attirer des scientifiques, protéger les données et créer des usages adaptés à ses langues, ses administrations et ses économies. Dans le monde arabe, les modèles de langage capables de traiter correctement la diversité des usages de l’arabe, de ses variantes et de ses contextes culturels peuvent représenter un avantage concret.
L’Arabie saoudite a déjà montré cette volonté avec ALLaM, un modèle de langage arabe développé sous l’impulsion de l’Autorité saoudienne des données et de l’intelligence artificielle. Aux Émirats, Falcon illustre également l’ambition de participer au développement des modèles, plutôt que de se limiter à les importer. Les nouveaux centres de données pourraient accélérer cette dynamique s’ils sont réellement mis à la disposition de projets locaux, universitaires et économiques.
L’autre défi est celui des usages. Les promesses les plus crédibles ne résident pas uniquement dans la création d’un équivalent local de ChatGPT. L’IA peut aussi aider à automatiser certaines démarches administratives, améliorer la gestion des réseaux électriques, analyser des images médicales, optimiser la logistique ou personnaliser des formations. Ces applications devront toutefois être évaluées pour leurs effets réels, leur fiabilité et leur respect de la vie privée.
Une diversification économique qui pose aussi la question de l’énergie
Le paradoxe est évident : les revenus des hydrocarbures financent en partie la diversification hors des hydrocarbures. Les États du Golfe peuvent mobiliser des capitaux considérables pour acheter des équipements coûteux et édifier des centres de données. L’IA devient ainsi un levier de transformation économique, mais aussi une manière de prolonger une influence internationale fondée historiquement sur l’énergie.
Or, les centres de données consomment beaucoup d’électricité et dégagent de la chaleur. À l’échelle annoncée, un campus de plusieurs gigawatts se rapproche de la puissance de grandes infrastructures énergétiques. Son bilan environnemental dépendra de l’origine de l’électricité, de l’efficacité des équipements, du refroidissement et de la gestion de l’eau, ressource particulièrement sensible dans une région aride.
Présenter l’IA comme une diversification ne doit donc pas faire oublier ces contraintes. Des centres de données peuvent contribuer à moderniser une économie, mais ils ne sont pas automatiquement sobres en carbone ni neutres pour les ressources locales. Le choix des sources d’énergie et la transparence sur les consommations seront aussi importants que le nombre de puces installées.
Gouvernance, désinformation et confiance : l’autre bataille de l’IA
L’essor des outils génératifs nourrit également des inquiétudes légitimes. Images truquées, faux enregistrements et contenus manipulés peuvent brouiller la frontière entre information et fabrication. L’image générée par IA de Donald Trump en pape, très commentée au printemps 2025, a illustré la rapidité avec laquelle ces créations peuvent circuler et provoquer débats ou indignation.
Pour les nouveaux pôles de l’IA du Golfe, la question ne sera donc pas seulement de disposer de machines puissantes. Il faudra établir qui contrôle les données, dans quelles conditions les modèles sont utilisés et quels recours existent en cas d’erreur ou d’abus. Les infrastructures qui centralisent de grandes masses de données exigent aussi une cybersécurité de haut niveau.
Ces questions sont particulièrement importantes lorsque l’IA est utilisée dans les services publics, la santé, l’éducation ou la sécurité. La performance technique ne dispense pas de règles sur la transparence, la protection des personnes et la responsabilité humaine. Sans cadre de confiance, une politique d’IA risque de susciter davantage de méfiance que d’adhésion.
Ce qu’il faut surveiller après les annonces de mai 2025
Le premier indicateur sera l’exécution. Les projets annoncés devront se traduire par des contrats détaillés, des équipements effectivement livrés, des bâtiments construits et des capacités mises en service. Dans l’IA, les annonces d’investissement sont fréquentes, mais l’accès aux puces avancées, l’approvisionnement électrique et les délais de construction peuvent modifier profondément un calendrier.
Il faudra ensuite observer la nature exacte des services hébergés dans ces infrastructures. Accueilleront-elles surtout des clients américains et internationaux, ou serviront-elles réellement à développer des entreprises, des modèles et des compétences dans la région ? La réponse déterminera si le Golfe devient un vaste lieu de calcul externalisé ou un centre d’innovation autonome.
Enfin, la pérennité du partenariat dépendra des garanties de sécurité et de gouvernance. Les États-Unis veulent conserver leur avance technologique tout en s’appuyant sur des alliés fortunés. L’Arabie saoudite et les Émirats veulent gagner en souveraineté numérique sans se couper des meilleurs fournisseurs mondiaux. Ce compromis, s’il se concrétise, pourrait reconfigurer durablement la géographie de l’IA, de la Silicon Valley aux rives du Golfe.
Questions fréquentes
Quel accord sur l’IA Donald Trump a-t-il annoncé avec les Émirats arabes unis ?
Le 15 mai 2025, la Maison-Blanche a annoncé un partenariat d’accélération de l’IA avec les Émirats arabes unis. Il prévoit un campus de calcul de 5 gigawatts à Abou Dhabi, avec une première phase de 1 gigawatt. Le projet doit associer G42 et des entreprises américaines, sous des garanties de sécurité prévues par l’accord.
Que représente le projet HUMAIN en Arabie saoudite ?
HUMAIN est une entreprise créée sous l’égide du fonds souverain saoudien Public Investment Fund pour développer l’intelligence artificielle. En mai 2025, elle a annoncé des partenariats avec Nvidia et AMD afin de bâtir des infrastructures de calcul. L’objectif affiché est de soutenir les ambitions de diversification économique de l’Arabie saoudite dans le cadre de Vision 2030.
Pourquoi les puces Nvidia sont-elles si importantes pour l’intelligence artificielle ?
Les puces de Nvidia sont largement utilisées pour entraîner et faire fonctionner les grands modèles d’IA. Elles réalisent très rapidement les calculs massifs nécessaires à l’apprentissage automatique. L’annonce de 18 000 puces GB300 Blackwell pour HUMAIN est donc stratégique, mais leur présence ne suffit pas : elles doivent être intégrées à des centres de données, des logiciels et des projets concrets.
Les pays du Golfe peuvent-ils devenir des leaders mondiaux de l’IA ?
Ils disposent de sérieux atouts, notamment des capitaux, de l’énergie, une capacité à financer de grands projets et des liens renforcés avec les fournisseurs américains. Devenir leader dépendra néanmoins de facteurs plus difficiles à acheter : la formation de talents, la recherche locale, la qualité des données, la création d’entreprises et l’existence de règles fiables pour les usages de l’IA.
Quel est l’enjeu géopolitique des centres de données dans le Golfe ?
Les centres de données concentrent la puissance de calcul indispensable à l’IA moderne. En soutenant des projets saoudiens et émiratis reposant sur des technologies américaines, Washington cherche à conforter son influence technologique dans une région stratégique et à limiter l’espace disponible pour ses concurrents. Pour Riyad et Abou Dhabi, ces infrastructures sont aussi un instrument de souveraineté et d’influence internationale.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Maison-Blanche, engagement d’investissement entre les États-Unis et l’Arabie saoudite, 13 mai 2025www.whitehouse.gov/fact-sheets/2025/05/president-donald-j-trump-secures-historic-600-billion-investment-commitment-in-saudi-arabia
- Maison-Blanche, annonce du campus d’IA États-Unis-Émirats arabes unis, 15 mai 2025www.whitehouse.gov
- Nvidia, partenariat avec HUMAIN pour des usines d’IA en Arabie saouditenvidianews.nvidia.com/news/nvidia-and-humain-to-build-ai-factories-in-saudi-arabia
- AMD, salle de presse officielle sur l’accord avec HUMAINwww.amd.com/en/newsroom.html



