Entreprises et marchés

Pourquoi le Moyen-Orient concentre les nouveaux investissements dans l’IA

L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar mobilisent des capitaux considérables pour faire émerger un écosystème technologique régional. Infrastructures d’IA, centres de données, cloud et startups sont au cœur d’une stratégie qui conjugue diversification économique, partenariats internationaux et recherche d’autonomie numérique.

Campus de centres de données et entrepreneurs illustrant l’essor technologique au Moyen-Orient
Illustration : Actu.ai

Le Moyen-Orient ne veut plus seulement acheter des technologies conçues ailleurs. En 2025, plusieurs pays de la région, au premier rang desquels l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar, cherchent à devenir des lieux où l’on finance, héberge, entraîne et déploie l’intelligence artificielle. Cette ambition explique l’afflux de capitaux internationaux, mais aussi l’ampleur des fonds publics engagés localement.

Le mouvement dépasse le seul secteur de l’IA générative. Centres de données, services cloud, fintech, logiciels pour les entreprises et technologies de défense se retrouvent au croisement d’une même stratégie : diversifier des économies longtemps dominées par les hydrocarbures, répondre à une population très connectée et gagner davantage de maîtrise sur les infrastructures numériques. Pour les investisseurs, le Golfe offre à la fois de gros clients institutionnels, des moyens financiers considérables et des gouvernements capables de lancer rapidement de grands projets.

Des capitaux publics au service d’une diversification économique

L’attractivité technologique du Moyen-Orient repose d’abord sur une volonté politique très claire. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar ont fait du numérique un levier de transformation économique. Le raisonnement est simple : les revenus tirés du pétrole et du gaz ont permis d’accumuler des capacités de financement importantes, mais ils ne suffisent pas à garantir la croissance et l’emploi de demain.

Les gouvernements cherchent donc à attirer les entreprises étrangères tout en faisant émerger des champions locaux. Les réformes évoquées dans la région visent notamment à simplifier la création d’entreprise, réduire certaines lourdeurs administratives, proposer des incitations fiscales et développer des zones économiques dédiées. Pour une entreprise technologique, ces dispositifs peuvent réduire le coût et le risque d’une implantation initiale.

Ce volontarisme a une conséquence importante : dans le Golfe, l’État n’est pas seulement régulateur ou client. Il peut aussi devenir investisseur, aménageur d’infrastructures, acheteur de services numériques et partenaire de long terme. Cette combinaison rend possibles des projets dont le coût initial, notamment dans l’IA et les centres de données, est particulièrement élevé.

Les grands accords de mai 2025 donnent un signal aux marchés

Les annonces intervenues lors du déplacement du président américain dans le Golfe en mai 2025 ont illustré le niveau pris par cette relation. Elles ont coïncidé avec l’annonce de plus de 2 000 milliards de dollars d’accords d’investissement, couvrant notamment l’intelligence artificielle, les services cloud et les technologies de défense.

Il faut lire ce chiffre avec précision. Il regroupe des accords et des intentions d’investissement de nature diverse, dont certains s’inscrivent dans le temps et concernent des secteurs bien plus larges que la seule technologie. Il n’en reste pas moins qu’il envoie un message puissant : les pays du Golfe sont désormais considérés comme des partenaires stratégiques dans la compétition mondiale pour les infrastructures numériques et l’IA.

DomaineCe qui attire les investissementsEffet recherché par les pays du Golfe
Intelligence artificielleBesoin massif de capacités de calcul et de pucesEntraîner et exploiter des modèles depuis la région
Cloud et centres de donnéesNumérisation des entreprises et des administrationsHéberger localement données et services critiques
StartupsMarché numérique en croissance et capitaux disponiblesCréer des entreprises, des emplois et des solutions locales
Technologies de défensePartenariats industriels et besoins souverainsRenforcer les capacités technologiques nationales
Éducation et formationDemande de compétences techniquesConstituer un vivier de talents durable

Ces partenariats ne signifient pas que les pays concernés renoncent à leur propre stratégie. Au contraire, ils cherchent à obtenir des technologies, des capacités de calcul et un savoir-faire qui puissent ensuite nourrir des écosystèmes locaux. L’enjeu est de ne pas rester de simples marchés d’exportation pour les groupes américains ou internationaux.

L’IA devient une affaire d’infrastructures

L’intelligence artificielle occupe une place centrale dans cette dynamique, car elle condense plusieurs ambitions : améliorer les services publics, moderniser les entreprises, attirer les chercheurs et bâtir une économie numérique à forte valeur ajoutée. Mais l’IA ne se résume pas à des applications visibles comme les assistants conversationnels. Sa compétitivité dépend aussi des machines et des réseaux sur lesquels elle fonctionne.

En Arabie saoudite, Humain a été introduite comme une entreprise consacrée à l’IA, avec le soutien du Fonds d’investissement public. La société a engagé des collaborations avec Nvidia et AMD afin d’utiliser localement des milliers de puces. Ce type de partenariat est significatif : les processeurs graphiques et accélérateurs de calcul sont essentiels pour entraîner de grands modèles d’IA et traiter de vastes volumes de données.

Les Émirats arabes unis avancent eux aussi sur ce terrain avec la construction, à Abou Dhabi, d’un vaste campus consacré à l’IA. L’objectif est de réunir des installations capables de soutenir l’entraînement d’algorithmes et des usages de calcul intensif. Installer ces capacités dans la région change la nature de l’investissement : il ne s’agit plus uniquement de consommer un service distant, mais de disposer physiquement d’une part des ressources nécessaires à la production numérique.

La localisation du calcul et des données répond à plusieurs objectifs : réduire la dépendance à des infrastructures étrangères, améliorer la performance des services pour les utilisateurs régionaux et conserver davantage de contrôle sur des informations sensibles. Elle pose aussi une question très concrète, celle de l’énergie nécessaire aux centres de données, un sujet déterminant pour la pérennité de cette expansion.

Partenariats internationaux et autonomie numérique : un équilibre recherché

Ce que les partenaires étrangers apportent

  • Des puces et des capacités de calcul difficiles à produire localement.
  • Des services cloud et des centres de données à déployer rapidement.
  • Une expertise industrielle dans l’IA, les logiciels et les infrastructures.
  • Des investissements et des débouchés internationaux pour les projets régionaux.

Ce que recherchent les pays du Golfe

  • Héberger davantage de données et de calcul sur leur territoire.
  • Former des talents locaux dans l’IA et les métiers du numérique.
  • Faire émerger des startups et des logiciels adaptés aux besoins régionaux.
  • Réduire leur dépendance économique historique aux hydrocarbures.

Pourquoi le cloud est devenu indispensable

Le cloud désigne des ressources informatiques accessibles à distance : stockage, serveurs, bases de données, outils de développement ou puissance de calcul. Pour les entreprises et administrations, son intérêt est de pouvoir utiliser ces ressources sans posséder elles-mêmes tous les équipements physiques.

Au Moyen-Orient, l’essor de villes intelligentes, de plateformes d’administration en ligne et de services numériques pour les entreprises accroît fortement les besoins en stockage et en traitement des données. Les centres de données locaux permettent de répondre à cette demande tout en facilitant le respect d’exigences de localisation des informations.

Des groupes comme Oracle, Google et Microsoft investissent dans ces infrastructures dans la région. Leur présence offre aux entreprises locales des services plus proches de leurs marchés et donne aux développeurs la possibilité de bâtir des produits adaptés aux langues, aux réglementations et aux usages locaux. La baisse potentielle des délais de transmission des données, souvent appelée latence, peut également compter pour des applications en temps réel.

Les startups MENA profitent d’un marché plus mûr

Les infrastructures et les grands accords attirent l’attention, mais les startups constituent l’autre versant de l’écosystème. Elles développent des services numériques plus proches des besoins quotidiens : paiement, financement, outils de gestion, commerce en ligne, santé numérique ou logiciels destinés aux entreprises.

En avril 2025, les startups de la région MENA, pour Moyen-Orient et Afrique du Nord, ont levé 228,4 millions de dollars. Les secteurs de la fintech et du B2B, c’est-à-dire les services vendus aux entreprises, ont concentré une part importante de cette dynamique. Ce montant ne suffit pas à placer l’ensemble de la région au niveau des grands pôles américains ou chinois, mais il signale l’existence d’un marché en structuration et de financeurs prêts à soutenir des projets locaux.

Plusieurs caractéristiques soutiennent cette croissance. La région dispose d’une population jeune, familière des outils numériques et susceptible d’adopter rapidement de nouveaux services. Les banques, les opérateurs de télécommunications, les administrations et les grands groupes locaux représentent par ailleurs des clients potentiels importants pour les jeunes entreprises. Enfin, la disponibilité de capitaux publics et privés peut aider les startups à franchir les premières étapes de leur développement.

Le défi est de passer de levées de fonds ponctuelles à des entreprises capables de grandir durablement. Cela suppose des débouchés commerciaux, des cadres réglementaires prévisibles, des profils expérimentés et des possibilités de financement à tous les stades de croissance, pas seulement au lancement.

Former les compétences et réduire les dépendances

Aucune stratégie numérique ne peut reposer exclusivement sur des contrats avec des entreprises étrangères. Les dirigeants de la région mettent donc l’accent sur l’éducation, les universités et les programmes orientés vers l’intelligence artificielle. L’objectif est de former des ingénieurs, des développeurs, des spécialistes des données, mais aussi des professionnels capables d’intégrer ces outils dans les banques, l’industrie, les services publics ou la santé.

Cet effort est essentiel pour deux raisons. D’abord, les infrastructures ne produisent de valeur que si des personnes savent les exploiter. Ensuite, la formation d’un vivier local réduit le risque de dépendre durablement de compétences recrutées à l’étranger. Attirer des talents internationaux reste utile pour accélérer la montée en puissance, mais l’autonomie technologique suppose aussi de consolider les parcours locaux.

La souveraineté numérique recherchée dans le Golfe ne signifie pas l’isolement. Elle désigne plutôt la capacité de choisir ses partenaires, d’héberger une partie de ses données et de ses capacités de calcul, de développer des logiciels adaptés et de ne pas subir entièrement les choix technologiques d’autres pays. Cet équilibre entre ouverture aux investissements internationaux et maîtrise nationale est au cœur des stratégies actuelles.

Ce qu’il faut surveiller

Le Moyen-Orient est en train de changer de position dans l’économie technologique mondiale. Longtemps perçu avant tout comme un marché solvable pour les entreprises étrangères, il entend devenir un lieu de construction d’infrastructures, de déploiement du cloud, de développement de startups et d’entraînement de systèmes d’IA.

La réussite de cette transformation dépendra toutefois de facteurs très concrets. Les investissements annoncés devront se traduire par des centres de données opérationnels, des entreprises pérennes et des emplois qualifiés. Les politiques publiques devront préserver l’attractivité du marché tout en apportant des règles lisibles sur les données, la concurrence et l’usage des technologies. Enfin, les ambitions d’autonomie devront composer avec une réalité : les puces, les logiciels et les talents les plus recherchés restent profondément intégrés à des chaînes de valeur internationales.

Pour les investisseurs mondiaux, la région représente donc moins une promesse abstraite qu’un nouveau terrain de concurrence. Pour les pays du Golfe, l’enjeu est plus large : transformer une puissance financière et énergétique en capacité durable d’innovation, de création et de décision dans l’économie numérique.

Questions fréquentes

Pourquoi le Moyen-Orient attire-t-il autant les investisseurs technologiques ?

Les investisseurs y trouvent des États disposant de capacités financières importantes, une volonté politique forte et un marché numérique en expansion. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar financent des infrastructures d’IA, des centres de données et des réformes favorables aux entreprises. La population jeune et connectée renforce aussi le potentiel de nouveaux services numériques.

Quels pays du Moyen-Orient investissent le plus dans l’intelligence artificielle ?

Dans les annonces et initiatives mises en avant en mai 2025, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis occupent une place particulièrement visible, aux côtés du Qatar dans les grands accords d’investissement. L’Arabie saoudite a introduit Humain, tandis que les Émirats développent un vaste campus d’IA à Abou Dhabi.

Qu’est-ce que Humain, l’entreprise d’IA lancée en Arabie saoudite ?

Humain est une entreprise dédiée à l’intelligence artificielle, introduite avec le soutien du Fonds d’investissement public saoudien. Elle a engagé des collaborations avec Nvidia et AMD afin d’utiliser localement des milliers de puces. L’ambition est de renforcer les capacités de calcul disponibles dans le pays pour développer et exploiter des systèmes d’IA.

Pourquoi les centres de données sont-ils stratégiques au Moyen-Orient ?

Les centres de données fournissent le stockage et la puissance de calcul nécessaires aux services cloud, aux plateformes publiques et à l’intelligence artificielle. Les installer localement peut améliorer les performances, répondre aux besoins de localisation des données et limiter la dépendance envers des infrastructures situées à l’étranger. Leur efficacité dépend néanmoins de l’énergie, des réseaux et des compétences disponibles.

Les startups de la région MENA attirent-elles des financements ?

Oui. En avril 2025, les startups de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord ont levé 228,4 millions de dollars. Les entreprises de fintech et de services B2B figuraient parmi les secteurs les plus dynamiques. Ces financements témoignent d’un écosystème en croissance, même si la consolidation d’entreprises durables reste un défi majeur.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Maison-Blanche, annonces économiques États-Unis et Arabie saoudite de mai 2025www.whitehouse.gov
  2. Nvidia, partenariat avec Humain en Arabie saouditenvidianews.nvidia.com
  3. AMD, annonce de collaboration avec Humainwww.amd.com
  4. Wamda, suivi du financement des startups MENAwww.wamda.com