Régulation et éthique

Reconnaissance faciale : comment elle arme la répression des régimes autoritaires

Des caméras aux logiciels biométriques, la reconnaissance faciale peut transformer une manifestation en source de données pour le pouvoir. Le cas de Tbilissi et le rôle de fournisseurs comme Dahua montrent pourquoi cette technologie, souvent présentée comme sécuritaire, suscite de graves alertes sur la vie privée, la liberté d’expression et le droit de manifester.

Une caméra de surveillance domine une foule de manifestants, dont certains ont le visage partiellement couvert.
Illustration : Actu.ai

Voir un visage dans une foule n’est plus seulement une capacité humaine. Reliée à des caméras, à des bases de données et à des logiciels d’intelligence artificielle, la reconnaissance faciale peut désormais convertir une image en identité présumée. Dans un État de droit, cette possibilité soulève déjà des questions majeures de proportionnalité et de vie privée. Dans un régime où la contestation est réprimée, elle peut aussi modifier concrètement le coût personnel d’une manifestation, d’un rassemblement ou d’une prise de parole publique.

La technologie est souvent défendue au nom de la sécurité, de la recherche de personnes ou de l’enquête judiciaire. Mais ces finalités ne suffisent pas à la rendre inoffensive. Lorsqu’un pouvoir peut savoir qui était présent dans la rue, avec qui, à quel moment et dans quel lieu, l’outil de sécurité peut devenir un mécanisme de contrôle social. Le cas évoqué à Tbilissi, en Géorgie, illustre cette inquiétude : l’augmentation des caméras dans le contexte de mouvements de contestation alimente les craintes d’une surveillance visant les opposants.

Comment fonctionne la reconnaissance faciale ?

La reconnaissance faciale est une technique biométrique. À partir d’une photo ou d’un flux vidéo, un système repère un visage, en extrait des caractéristiques et produit une représentation mathématique. Celle-ci est ensuite comparée à des images déjà enregistrées dans une base de données. L’outil peut servir à deux usages différents, qui n’emportent pas les mêmes risques.

Étape ou usageCe que fait le systèmeRisque pour les libertés
DétectionIl repère qu’un visage est présent dans une image ou une vidéo.Les personnes filmées peuvent ignorer qu’elles sont analysées.
Vérification d’identitéIl compare un visage à une identité déjà déclarée, par exemple lors d’un contrôle ciblé.L’usage peut exclure ou pénaliser une personne en cas d’erreur ou de détournement.
IdentificationIl cherche une correspondance dans une collection de nombreux visages.Une foule entière peut devenir une population de suspects potentiels.
Croisement de donnéesIl relie une image à d’autres fichiers ou informations disponibles.Le pouvoir de surveillance dépend alors autant des bases de données que de la caméra.

L’identification est la fonction la plus sensible dans l’espace public. Elle ne consiste plus à confirmer l’identité d’une personne déjà connue des autorités : elle vise à déterminer qui elle est parmi un très grand nombre de possibilités. Plus la base de comparaison est vaste, plus l’enjeu est important.

La technologie n’est pas infaillible. La qualité des images, l’angle de prise de vue, l’éclairage, la présence d’accessoires et les paramètres du logiciel influencent le résultat. Or une erreur de correspondance n’est jamais anodine si elle déclenche un contrôle, une interpellation, une convocation ou une restriction de déplacement. Inversement, même un système techniquement performant pose problème s’il sert à ficher des personnes pour leur seule participation à une mobilisation pacifique.

À Tbilissi, les manifestations sous l’œil des caméras

À Tbilissi, le gouvernement a installé un nombre croissant de caméras, notamment fournies par une entreprise chinoise, afin de surveiller les mouvements de contestation. Cet équipement s’inscrit dans un contexte où les rassemblements deviennent aussi des moments de forte exposition numérique : être vu par une caméra peut signifier être identifié plus tard, loin du lieu de la manifestation.

Les protestataires tentent de réduire cette exposition en modifiant leur apparence, avec des masques, des lunettes ou d’autres accessoires. Cette réaction montre que la surveillance ne reste pas abstraite : elle influence les comportements dans l’espace public. La reconnaissance faciale peut néanmoins identifier des individus dont le visage est partiellement dissimulé, ce qui rend la contestation plus risquée pour celles et ceux qui redoutent des représailles.

L’enjeu ne se limite pas à l’arrestation immédiate. Une image peut être conservée, analysée ultérieurement et rapprochée d’autres informations. Elle peut donc établir une trace durable de la participation d’un citoyen à une manifestation. Dans un environnement politique répressif, cette possibilité nourrit une forme d’autocensure : certaines personnes peuvent renoncer à exercer leur liberté d’expression ou de réunion par crainte d’être repérées.

L’Association des jeunes avocats géorgiens a alerté sur cette dynamique d’intimidation. Son inquiétude porte sur la sécurité des personnes identifiées, mais aussi sur l’effet collectif de ces pratiques. Si chacun suppose qu’un rassemblement constitue un fichier potentiel de visages, la manifestation perd une part de sa fonction démocratique : permettre à des citoyens d’exprimer publiquement un désaccord sans s’exposer à une sanction arbitraire.

Pourquoi l’identification des opposants porte-t-elle atteinte aux droits humains ?

La reconnaissance faciale touche à plusieurs libertés fondamentales en même temps. La première est le droit à la vie privée : un visage est une donnée biométrique particulière, car il est exposé dans la plupart des espaces de la vie quotidienne. La seconde est la liberté d’expression, qui suppose de pouvoir critiquer le pouvoir sans être systématiquement suivi. La troisième est la liberté de réunion pacifique.

Dans ce cadre, la surveillance de masse ne se réduit pas à l’observation d’une foule. Elle peut permettre de reconstituer des réseaux de relations, de repérer des habitudes et de cibler des personnes selon leur présence dans certains lieux. Les opposants politiques, les journalistes, les militants et les membres de minorités peuvent être particulièrement exposés lorsque les garanties juridiques sont faibles ou que la justice manque d’indépendance.

Les autorités peuvent justifier le déploiement de ces outils par la prévention de la criminalité ou le maintien de l’ordre. Ces objectifs ne dispensent toutefois pas d’examiner la nécessité réelle de la mesure. Une surveillance qui concerne indistinctement des milliers de passants ou de manifestants peut être disproportionnée, surtout si les personnes filmées ne savent pas quelles données sont collectées, combien de temps elles sont conservées et qui peut y accéder.

La technologie n’est pas neutre quand elle s’insère dans un appareil répressif

Un algorithme ne décide pas seul de surveiller une manifestation. Des institutions choisissent les zones équipées, les événements suivis, les bases de données interrogées, les personnes ciblées et les conséquences données à une correspondance. C’est pourquoi le débat ne porte pas uniquement sur la performance technique d’un logiciel, mais sur le rapport de force dans lequel il est utilisé.

Dans les régimes autoritaires, l’absence de contrôle indépendant rend le problème plus aigu. Une même infrastructure peut être présentée comme un outil de sécurité publique tout en étant employée pour décourager la dissidence. Les données collectées à une fin peuvent également être réutilisées à une autre. Sans règles précises, sans journalisation des accès et sans possibilité de recours, il est difficile pour un citoyen de savoir s’il a été identifié ou de contester l’usage de son image.

La Chine, la Russie et l’Iran sont régulièrement cités parmi les pays où les inquiétudes liées à la surveillance numérique et au contrôle des citoyens sont fortes. Le principe demeure le même dans tous les contextes : plus un État cumule les moyens de captation, d’identification et de sanction, plus il est en mesure de faire peser la surveillance sur la vie civique.

Dahua et la responsabilité des fournisseurs de technologies

Le déploiement de systèmes de surveillance dépend aussi d’entreprises qui conçoivent, vendent ou installent des caméras et des logiciels. Dahua est un exemple emblématique de cette question. L’entreprise a été mise en cause pour son implication dans des violations des droits humains en Chine et fournit des technologies de surveillance sophistiquées à des régimes autoritaires dans différents pays.

En octobre 2019, le département du Commerce des États-Unis a ajouté Dahua à sa liste d’entités, dans le contexte d’allégations d’implication dans la campagne de répression menée par la Chine contre les Ouïghours et d’autres groupes musulmans. Cette mesure commerciale américaine ne règle pas à elle seule le problème mondial de l’exportation des technologies de surveillance. Elle souligne toutefois que la chaîne de responsabilité ne s’arrête pas à l’utilisateur final.

Les entreprises sont confrontées à une question décisive : peuvent-elles vendre un outil présenté comme sécuritaire sans évaluer les usages prévisibles dans le pays client ? Lorsque la réponse se limite à la conformité contractuelle, le risque est de négliger les conséquences concrètes pour les personnes filmées. Les mécanismes de diligence en matière de droits humains, la transparence sur les clients et l’évaluation des usages à risque deviennent donc centraux.

Quelles limites juridiques existent en Europe ?

L’Union européenne n’a pas le pouvoir d’empêcher directement un État tiers d’utiliser la reconnaissance faciale contre ses opposants. Elle a néanmoins fixé un cadre important pour les usages sur son territoire avec le règlement sur l’intelligence artificielle, souvent appelé AI Act. Certaines de ses interdictions sont applicables depuis le 2 février 2025.

Le texte interdit notamment certaines pratiques particulièrement intrusives, comme la constitution de bases de données de reconnaissance faciale par aspiration non ciblée d’images de visages accessibles en ligne ou extraites de vidéosurveillance. Il encadre aussi très strictement l’identification biométrique à distance en temps réel dans des lieux accessibles au public à des fins répressives, avec des exceptions limitées et soumises à des conditions.

Ce cadre ne signifie pas que toute reconnaissance faciale est bannie en Europe. Il distingue les usages, les acteurs et le niveau de risque. Cette approche rappelle une idée essentielle : la question n’est pas de choisir entre technologie et liberté, mais de définir quelles pratiques sont acceptables, sous quelles garanties et avec quels recours pour les citoyens.

Sécurité publique et contrôle répressif : ce qui change

Un usage strictement encadré

  • Une finalité précise est définie avant le déploiement du système.
  • L’identification vise une situation limitée plutôt qu’une foule entière.
  • Un cadre légal, un contrôle indépendant et des recours sont prévus.
  • La conservation des images et l’accès aux données sont restreints.
  • Les décisions importantes ne reposent pas sur une simple correspondance algorithmique.

Une logique de contrôle

  • Les manifestants ou passants peuvent être analysés de façon indistincte.
  • Les images peuvent être rapprochées de vastes fichiers d’identités.
  • La participation à un rassemblement devient une donnée exploitable par le pouvoir.
  • L’opacité empêche les personnes concernées de savoir qu’elles ont été ciblées.
  • La peur d’être identifié peut décourager l’expression d’un désaccord politique.

Ce qu’il faut surveiller

La progression de la reconnaissance faciale dépendra autant des choix politiques que des avancées techniques. Les systèmes deviennent plus faciles à intégrer à des réseaux de caméras, mais leur danger reste lié à la concentration des données et du pouvoir de décision. L’arrivée de nouvelles fonctionnalités ne doit pas faire oublier les questions les plus concrètes : qui est filmé, qui est identifié, sur quelle base légale et avec quelles conséquences ?

Pour les défenseurs des droits humains, plusieurs garanties sont déterminantes : une définition stricte des finalités autorisées, des limites de conservation des images, une supervision indépendante, des contrôles sur les exportations et un recours effectif pour les personnes concernées. La transparence doit également porter sur les fournisseurs, les bases de données utilisées et les conditions dans lesquelles un signalement algorithmique peut conduire à une action des autorités.

Dans les régimes autoritaires, la vigilance internationale, le travail des organisations de défense des libertés et la documentation des abus restent indispensables. Car une infrastructure de surveillance installée pour un objectif limité peut rapidement servir à d’autres fins. La reconnaissance faciale n’est pas seulement une innovation informatique : elle est devenue un enjeu direct de démocratie, de droit de manifester et de protection de la vie privée.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la reconnaissance faciale ?

La reconnaissance faciale est une technologie biométrique qui analyse les caractéristiques d’un visage à partir d’une image ou d’une vidéo. Elle peut vérifier qu’une personne est bien celle qu’elle affirme être, ou chercher son identité dans une base de données. Ce second usage, l’identification, est particulièrement sensible lorsqu’il concerne l’espace public.

Pourquoi la reconnaissance faciale menace-t-elle les manifestants ?

Elle peut permettre aux autorités d’associer la présence d’une personne à un rassemblement, puis de conserver ou de croiser cette information avec d’autres données. Dans un contexte répressif, cette capacité peut exposer les participants à l’intimidation ou à des sanctions et décourager d’autres citoyens de manifester pacifiquement.

Les masques empêchent-ils la reconnaissance faciale ?

Pas nécessairement. Les systèmes n’ont pas tous les mêmes capacités et leur efficacité varie selon la qualité des images, le paramétrage et la part du visage visible. Le fait que des protestataires se couvrent le visage traduit surtout leur inquiétude face à l’identification. La protection durable des libertés repose d’abord sur des garanties juridiques et des contrôles indépendants.

La reconnaissance faciale est-elle interdite en Europe ?

Elle n’est pas interdite dans tous les cas. Depuis le 2 février 2025, l’AI Act de l’Union européenne interdit certaines pratiques, dont la création de bases faciales par collecte non ciblée d’images accessibles en ligne. Il limite aussi fortement l’identification biométrique à distance en temps réel dans les lieux publics par les forces de l’ordre.

Quel rôle jouent les entreprises comme Dahua dans cette surveillance ?

Les entreprises conçoivent ou fournissent les caméras, les logiciels et parfois l’infrastructure nécessaire à la surveillance. Leur responsabilité est donc au cœur du débat. Lorsqu’une technologie est vendue dans un contexte où les libertés sont fragiles, l’absence d’évaluation des risques pour les droits humains peut contribuer à des usages répressifs.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Règlement européen sur l’intelligence artificielle, texte officiel du règlement 2024/1689eur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1689/oj
  2. Département du Commerce des États-Unis, actualités et communiqués sur la liste d’entitéswww.commerce.gov/news
  3. Association des jeunes avocats géorgiens, site officielgyla.ge
  4. Associated Press, couverture internationaleapnews.com