Régulation et éthique

Reconnaissance faciale : pourquoi son essor inquiète les démocraties

De la police aux commerces, la reconnaissance faciale s’étend au Royaume-Uni et aux États-Unis. L’erreur subie par une commerçante de Salford rappelle qu’un rapprochement algorithmique peut avoir des conséquences concrètes. Face aux risques pour la vie privée et les libertés, l’Union européenne a choisi un cadre plus restrictif.

Une cliente entre dans un commerce sous une caméra de surveillance équipée de reconnaissance faciale.
Illustration : Actu.ai

La reconnaissance faciale n’est plus une technologie cantonnée aux films de science-fiction ou au contrôle des passeports. Des caméras peuvent désormais analyser des visages dans la rue, dans les transports, à l’entrée d’un magasin ou lors d’un événement. Au Royaume-Uni comme aux États-Unis, policiers et entreprises y voient un moyen d’identifier plus vite une personne recherchée ou soupçonnée. Mais cette promesse de rapidité soulève une question démocratique majeure : qui décide des visages à surveiller, selon quelles règles et avec quels recours en cas d’erreur ?

L’affaire vécue à Salford par Danielle Horan, propriétaire d’un salon de coiffure, donne un visage très concret à ce débat. Faussement identifiée comme une voleuse à l’entrée d’un commerce, elle a subi les effets d’un signalement algorithmique erroné. Un tel épisode rappelle qu’une technologie présentée comme un outil de sécurité peut, lorsqu’elle est déployée sans garanties suffisantes, affecter la réputation, la dignité et la liberté de mouvement d’une personne qui n’a rien fait.

Ce que fait réellement la reconnaissance faciale

La reconnaissance faciale consiste à extraire de l’image d’un visage des caractéristiques numériques, puis à les comparer à une ou plusieurs photographies enregistrées dans une base de données. Le système ne « lit » pas l’identité d’une personne comme un humain lirait une carte d’identité. Il produit une estimation de similarité entre un visage filmé et des images de référence.

Il faut distinguer plusieurs usages, souvent regroupés sous une même expression :

UsageFonctionnementExemple d’objectifRisque principal
Vérification d’identitéLe système compare un visage à une seule identité déclaréeAccéder à un téléphone ou franchir un portiqueRefus injustifié ou collecte excessive de données biométriques
Identification a posterioriUne image est comparée à une base après un événementRechercher un suspect à partir d’une vidéoExtension trop large des fichiers et erreurs de correspondance
Identification en directDes visages filmés sont comparés immédiatement à une liste de personnes recherchéesRepérer une personne dans un espace publicSurveillance de masse, faux positifs et contrôle difficile
Dispositif commercialUn visage est comparé à une liste interne établie par un commercePrévenir des vols ou incidents supposésStigmatisation, opacité de la liste et contestation complexe

Dans le cas d’une identification en direct, une caméra capte les passants, le logiciel extrait un modèle biométrique temporaire et le compare à une « liste de surveillance ». Lorsqu’il dépasse un seuil de ressemblance défini à l’avance, il alerte un opérateur. Ce seuil est déterminant : trop bas, il multiplie les alertes erronées ; trop haut, il risque de manquer des personnes effectivement recherchées.

Surtout, une alerte n’est pas une preuve. Elle désigne un candidat potentiel qui devrait faire l’objet d’une vérification humaine attentive, dans le respect des droits de la personne concernée. La confusion entre une probabilité calculée et une certitude est l’un des dangers les plus persistants de ces outils.

Au Royaume-Uni, des usages qui se multiplient

La reconnaissance faciale se généralise dans plusieurs démocraties, en particulier au Royaume-Uni et aux États-Unis. Les forces de police britanniques ont reconnu une hausse de son utilisation depuis 2023. Les dispositifs peuvent être mobilisés pour rechercher des personnes faisant l’objet d’un mandat, retrouver des individus disparus ou repérer des suspects dans des lieux très fréquentés.

En parallèle, des acteurs privés s’équipent. Des détaillants utilisent des caméras associées à des listes internes afin de détecter des personnes qu’ils soupçonnent de vols ou d’incidents antérieurs. Cette juxtaposition d’usages publics et commerciaux rend le phénomène particulièrement difficile à suivre pour les citoyens. Une même personne peut être filmée dans un magasin, dans la rue ou dans une gare, sans toujours savoir quel système fonctionne, quelle base de données est interrogée ni combien de temps ses données sont conservées.

Le Royaume-Uni ne part pas d’un vide juridique absolu. La protection des données, les règles relatives aux droits humains et les principes d’égalité s’appliquent déjà aux usages de données personnelles. Mais il n’existe pas, à la date du 29 juin 2025, de loi unique et détaillée encadrant l’ensemble des conditions d’emploi de la reconnaissance faciale en direct par les autorités et les entreprises. Cette situation alimente les critiques sur l’insuffisance des garanties concrètes : information du public, contrôle indépendant, règles de conservation, composition des listes et voies de recours.

L’absence d’un registre obligatoire recensant de manière claire les usages de l’intelligence artificielle est également pointée comme une faiblesse. Sans visibilité sur les systèmes déployés, il devient plus difficile d’évaluer leur efficacité réelle, de détecter des pratiques abusives ou de demander des comptes aux organisations qui les utilisent.

L’erreur de Salford, quand une alerte devient une accusation

À Salford, Danielle Horan a été faussement identifiée comme délinquante par un système de reconnaissance faciale à l’entrée d’un magasin. Le dispositif l’a assimilée à une voleuse à la suite d’une erreur. Pour la commerçante, l’incident ne se résume pas à une défaillance technique : il peut entraîner un soupçon immédiat, une humiliation et l’obligation de prouver que l’on n’est pas la personne recherchée.

Cet exemple illustre une asymétrie fondamentale. Le gestionnaire du système détient la caméra, la liste de référence, les paramètres de comparaison et les procédures internes. La personne signalée, elle, ignore souvent pourquoi elle a été ciblée, quelle photographie a servi de référence et comment demander la correction ou la suppression d’une donnée erronée.

Dans un commerce, les conséquences peuvent aller d’un contrôle renforcé à un refus d’accès ou à une intervention de sécurité. Dans l’espace public, une fausse alerte peut conduire à une interpellation ou à un contrôle policier. Même lorsque l’erreur est rectifiée rapidement, elle peut laisser une impression durable auprès des témoins et de la personne concernée.

Pourquoi les biais et les faux positifs inquiètent

Aucun système de reconnaissance faciale n’est infaillible. Ses performances peuvent varier selon la qualité de la caméra, l’éclairage, l’angle du visage, le mouvement, l’ancienneté des photographies de référence et le seuil de déclenchement retenu. Une image floue ou une photo de fichier de mauvaise qualité peut suffire à dégrader une comparaison.

Les experts et les organisations de défense des libertés alertent aussi sur les biais possibles. Si les données utilisées pour entraîner ou tester un système représentent mal certaines populations, les résultats peuvent être moins fiables pour elles. Mais la question ne se limite pas au logiciel. Les biais peuvent également venir des listes de surveillance elles-mêmes, des lieux choisis pour installer les caméras et des décisions humaines prises à partir des alertes.

Le risque est alors double : des personnes peuvent être confondues avec d’autres, tandis que certains groupes peuvent être davantage exposés aux contrôles. Dans une démocratie, ce déséquilibre a une portée particulière. La possibilité d’être identifié à distance dans un lieu public peut modifier les comportements, notamment lors de manifestations, de rassemblements politiques ou d’activités associatives parfaitement légales.

Daragh Murray, spécialiste de l’université Queen-Mary de Londres, insiste sur la nécessité de placer la protection des droits humains au centre de la réflexion. Le débat ne consiste pas seulement à mesurer la précision d’un outil. Il porte aussi sur la proportionnalité de son emploi, sur la possibilité de le contester et sur les limites que la société souhaite fixer à la surveillance.

Royaume-Uni et Union européenne, deux approches différentes

L’Union européenne a choisi une voie plus restrictive. Le Règlement général sur la protection des données, ou RGPD, impose déjà des obligations fortes pour le traitement des données biométriques. Depuis le 2 février 2025, les premières interdictions prévues par le règlement européen sur l’intelligence artificielle, l’AI Act, s’appliquent également.

Ce texte interdit en principe l’utilisation de systèmes d’identification biométrique à distance en temps réel dans les espaces accessibles au public à des fins de maintien de l’ordre. Il prévoit toutefois des exceptions limitées, par exemple pour retrouver une victime d’enlèvement ou de traite des êtres humains, prévenir une menace grave et imminente ou rechercher certaines personnes soupçonnées d’infractions graves. Ces exceptions doivent répondre à des conditions strictes de nécessité, de proportionnalité et d’autorisation.

Reconnaissance faciale : le cadre britannique face aux règles européennes

Royaume-Uni

  • Les forces de police et certains commerces multiplient les usages depuis 2023.
  • Les règles existantes incluent la protection des données et les droits fondamentaux.
  • Aucune loi unique ne détaille l’ensemble des usages de reconnaissance faciale en direct.
  • Les critiques visent le manque de transparence, de registre obligatoire et de contrôle spécifique.
  • Les personnes signalées peuvent avoir du mal à comprendre et contester une alerte.

Union européenne

  • Le RGPD protège les données biométriques, considérées comme particulièrement sensibles.
  • L’AI Act interdit en principe l’identification biométrique en direct dans les espaces publics.
  • Des exceptions limitées existent pour certains objectifs de maintien de l’ordre.
  • Ces exceptions sont soumises à des exigences de nécessité, proportionnalité et autorisation.
  • Le cadre fixe une limite explicite à l’usage le plus intrusif de cette technologie.

La différence ne signifie pas que l’Union européenne bannit toute reconnaissance faciale. Les usages a posteriori, les contrôles d’identité ou certains dispositifs de sécurité restent soumis à des règles qui dépendent de leur finalité. L’apport de l’AI Act est de fixer une ligne rouge explicite pour l’usage le plus intrusif : l’identification automatisée de personnes en direct dans les espaces publics.

Au Royaume-Uni, la protection des données et les droits fondamentaux peuvent encadrer les pratiques, mais les critiques portent sur l’absence d’un cadre législatif spécifique, lisible et complet. La question centrale est donc moins celle de l’existence de toute règle que celle de leur précision, de leur accessibilité et de leur capacité à prévenir les abus avant qu’ils ne surviennent.

Quelles garanties seraient nécessaires ?

Les défenseurs d’un encadrement rigoureux ne demandent pas nécessairement de renoncer à toute technologie biométrique. Ils réclament que son utilisation repose sur des garde-fous vérifiables, particulièrement lorsqu’elle affecte des personnes qui ne sont soupçonnées de rien.

Parmi les exigences les plus importantes figurent :

  • une base légale claire, débattue et votée par le Parlement ;
  • une information visible du public sur les lieux et les finalités du déploiement ;
  • des listes de surveillance limitées, justifiées et régulièrement vérifiées ;
  • une validation humaine réelle avant toute intervention contre une personne ;
  • des audits indépendants sur les erreurs, les biais et la sécurité des données ;
  • un droit simple de savoir si l’on a été inscrit sur une liste et de contester une erreur.

Ces mesures ne remplacent pas le débat politique. Elles permettent toutefois de poser des questions concrètes : le dispositif était-il nécessaire ? Existait-il une méthode moins intrusive ? Qui a autorisé l’opération ? Combien de faux signalements a-t-elle générés ? Sans réponses publiques, l’argument de l’efficacité peut prendre le pas sur les libertés sans que cette évolution ait été réellement choisie par les citoyens.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois

La reconnaissance faciale devrait continuer à se diffuser, portée par la baisse du coût des caméras, les progrès des logiciels et la demande de sécurité des autorités comme des commerces. Son déploiement ne sera pourtant acceptable que s’il s’accompagne de règles adaptées à la puissance de l’outil.

Au Royaume-Uni, le point décisif sera la capacité des pouvoirs publics à transformer les principes généraux existants en obligations précises : transparence, contrôles indépendants, recours accessibles et responsabilité des opérateurs. Dans l’Union européenne, l’enjeu sera l’application effective de l’AI Act et la définition concrète de ses exceptions.

L’affaire de Salford montre que la question ne concerne pas seulement des criminels recherchés ou des scénarios exceptionnels. Elle concerne aussi la personne ordinaire qui entre dans un magasin et qui, à cause d’une erreur informatique, peut être traitée comme quelqu’un d’autre. Dans une démocratie, la technologie ne doit pas faire disparaître la présomption d’innocence derrière une alerte à l’écran.

Questions fréquentes

Comment fonctionne la reconnaissance faciale ?

Un logiciel transforme un visage filmé ou photographié en caractéristiques numériques, puis les compare à des images présentes dans une base de référence. Il calcule une ressemblance et peut proposer une correspondance. Ce résultat est probabiliste : il ne prouve pas, à lui seul, l’identité d’une personne ni son implication dans une infraction.

La reconnaissance faciale est-elle légale au Royaume-Uni ?

Au 29 juin 2025, des règles sur la protection des données, les droits humains et l’égalité peuvent encadrer la reconnaissance faciale au Royaume-Uni. En revanche, il n’existe pas de loi unique définissant de façon complète tous les usages de la reconnaissance faciale en direct par la police et les entreprises, ce qui nourrit le débat.

Pourquoi la reconnaissance faciale peut-elle se tromper ?

La qualité de l’image, l’éclairage, l’angle de prise de vue, le mouvement et la qualité des photos présentes dans la base peuvent modifier le résultat. Le seuil de ressemblance choisi par l’opérateur compte aussi. Une alerte peut donc associer par erreur une personne à une photographie de référence, comme dans le cas rapporté à Salford.

L’Union européenne interdit-elle toute reconnaissance faciale ?

Non. L’Union européenne n’interdit pas toute technologie de reconnaissance faciale. Le RGPD encadre les données biométriques et l’AI Act interdit en principe, depuis le 2 février 2025, l’identification biométrique à distance en temps réel dans les espaces publics à des fins de maintien de l’ordre. Des exceptions limitées sont prévues.

Que faire en cas de fausse identification par reconnaissance faciale ?

Il est utile de demander à l’organisation concernée quelles données ont été utilisées, sur quelle base le signalement a été produit et comment exercer ses droits sur les données personnelles. Conserver les éléments disponibles, demander une explication écrite et solliciter l’autorité compétente de protection des données peuvent également aider à contester une erreur.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. BBC News, couverture de l’affaire de fausse identification à Salfordwww.bbc.com/news
  2. Commission européenne, cadre réglementaire européen sur l’intelligence artificielledigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/regulatory-framework-ai
  3. EUR-Lex, règlement européen sur l’intelligence artificielle, AI Acteur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1689/oj
  4. Information Commissioner’s Office, avis sur la reconnaissance faciale en direct dans les lieux publicsico.org.uk/media2/migrated/2619985/ico-opinion-the-use-of-lfr-in-public-places-20210618.pdf