Sommet sur l’IA à Paris : l’absence de Keir Starmer interroge la stratégie britannique
Keir Starmer ne participera pas au Sommet pour l’action sur l’IA, organisé à Paris les 10 et 11 février 2025. En privilégiant son agenda intérieur, le Premier ministre britannique s’expose aux critiques sur l’influence du Royaume-Uni, alors que la France et l’Inde réunissent dirigeants politiques et acteurs technologiques.

À quelques jours du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle de Paris, l’absence annoncée de Keir Starmer ne passe pas inaperçue. Le Premier ministre britannique a choisi de ne pas rejoindre les dirigeants attendus dans la capitale française les 10 et 11 février 2025, dont Emmanuel Macron et Narendra Modi. Ce choix ne signifie pas que le Royaume-Uni abandonne le dossier de l’IA, mais il pose une question politique très concrète : comment Londres peut-il revendiquer un rôle moteur dans cette technologie sans être représenté par son chef de gouvernement lors d’un grand rendez-vous diplomatique ?
La décision intervient à un moment où l’intelligence artificielle est devenue simultanément un sujet de compétitivité économique, de souveraineté technologique, de sécurité et de régulation. Les États cherchent à attirer les investissements, à développer leurs infrastructures de calcul, à encadrer les usages les plus risqués et à peser sur les règles internationales. À Paris, la France entend précisément faire de ce sommet une scène de dialogue entre gouvernements, entreprises, chercheurs et société civile.
Un sommet à Paris au cœur de la diplomatie de l’IA
Le Sommet pour l’action sur l’IA est prévu les 10 et 11 février 2025 à Paris. Il est coorganisé par la France et l’Inde, avec Emmanuel Macron et le Premier ministre indien Narendra Modi parmi les principales figures attendues. L’événement doit aborder les conséquences de l’IA sur les économies, le travail, l’environnement et la gouvernance des technologies.
Ce rendez-vous ne part pas de zéro. Il s’inscrit dans une séquence internationale lancée par le Royaume-Uni lui-même, lorsque le gouvernement de Rishi Sunak avait organisé le premier grand sommet consacré à la sûreté de l’IA à Bletchley Park, en novembre 2023. Cette première rencontre avait réuni plusieurs pays autour des risques posés par les systèmes d’IA les plus avancés. Un nouveau rendez-vous s’était ensuite tenu à Séoul en mai 2024.
| Rendez-vous | Date | Pays hôte | Enjeu principal |
|---|---|---|---|
| Sommet sur la sûreté de l’IA de Bletchley Park | Novembre 2023 | Royaume-Uni | Mettre les risques des IA avancées au centre des discussions internationales |
| Sommet de Séoul sur l’IA | Mai 2024 | Corée du Sud | Poursuivre la coordination internationale sur la sûreté et l’innovation |
| Sommet pour l’action sur l’IA | 10 et 11 février 2025 | France, avec l’Inde | Relier gouvernance, innovation, environnement et effets sociaux de l’IA |
La nuance entre les intitulés est importante. Bletchley Park avait largement été associé à la question des risques et de la sûreté des modèles les plus puissants. Paris veut aussi insister sur les usages concrets, les investissements, l’accès à l’IA et les conditions d’un développement présenté comme bénéfique à la société. Cela ne fait pas disparaître les débats sur les risques, mais élargit l’agenda.
Pourquoi Keir Starmer ne se rend-il pas à Paris ?
Selon les informations rapportées à l’approche du sommet, Keir Starmer privilégie son agenda intérieur plutôt qu’un déplacement à Paris. Cette décision s’inscrit dans un contexte politique britannique où ses adversaires lui reprochent déjà d’avoir effectué de nombreux voyages à l’étranger. Le Premier ministre cherche donc à montrer qu’il reste concentré sur les priorités nationales.
Ses engagements au Royaume-Uni comprennent notamment un déplacement lié au logement et un vote parlementaire important sur la politique d’immigration. Pour un chef de gouvernement, ces contraintes ne sont pas anecdotiques : une visite internationale de deux jours mobilise du temps politique, des équipes et une attention médiatique considérable. Le calcul de Downing Street semble être que les bénéfices d’une présence personnelle à Paris ne compensent pas le coût politique d’une nouvelle absence du territoire britannique.
Ce raisonnement comporte toutefois un paradoxe. L’IA est justement un dossier dont les effets ne s’arrêtent pas aux frontières : les modèles sont développés par des groupes mondiaux, les données circulent, les chaînes d’approvisionnement dépendent de nombreux pays et les normes nationales peuvent devenir des références pour d’autres marchés. Les discussions internationales font donc partie de la stratégie intérieure, notamment lorsqu’il s’agit d’attirer des investissements ou de protéger les travailleurs.
Il convient aussi de distinguer l’absence de Keir Starmer de celle du Royaume-Uni. Le pays conserve des administrations, des régulateurs, des chercheurs et des entreprises susceptibles de participer aux échanges. Mais la présence d’un Premier ministre n’a pas la même portée symbolique qu’une représentation technique ou ministérielle. Elle facilite les échanges bilatéraux et signale une priorité politique au plus haut niveau.
Ce que Londres risque de perdre en n’envoyant pas son Premier ministre
Le sommet parisien offre d’abord un espace de relations directes entre dirigeants. Emmanuel Macron et Narendra Modi en sont les co-hôtes, dans un moment où la France cherche à affirmer son rôle dans la gouvernance européenne et mondiale de l’IA, tandis que l’Inde se place comme un acteur central du numérique à l’échelle internationale.
Keir Starmer pourrait également manquer des échanges avec d’autres responsables attendus, parmi lesquels JD Vance, vice-président des États-Unis. Les rencontres en marge d’un sommet sont souvent aussi importantes que les séances plénières : elles servent à tester des positions, à préparer des coopérations ou à aborder des sujets plus larges, de l’investissement aux règles commerciales.
L’événement rassemble par ailleurs le monde politique et l’industrie technologique. Pour un pays qui ambitionne d’attirer des capitaux, des centres de recherche et des infrastructures de calcul, la possibilité de parler directement avec les grands acteurs du secteur est stratégique. Des personnalités comme Elon Musk incarnent l’influence croissante des entreprises privées dans les débats sur l’avenir de l’IA, même si les décisions sur les règles applicables restent du ressort des États et des régulateurs.
Ce qu’implique la présence ou l’absence de Keir Starmer à Paris
Une présence du Premier ministre
- Échanger directement avec Emmanuel Macron, Narendra Modi et les autres dirigeants attendus.
- Réaffirmer le rôle du Royaume-Uni après le sommet de Bletchley Park.
- Porter publiquement les priorités britanniques sur l’innovation et la sûreté.
- Rencontrer des responsables politiques et des acteurs majeurs de la technologie.
Une absence du Premier ministre
- Préserver du temps pour les priorités intérieures et le travail parlementaire.
- Laisser à d’autres représentants britanniques le soin de défendre la position du pays.
- S’exposer aux critiques sur une possible perte d’influence diplomatique.
- Réduire la visibilité personnelle de Londres lors d’un rendez-vous mondial de l’IA.
Le Royaume-Uni veut pourtant rester une puissance de l’IA
L’absence du Premier ministre est d’autant plus commentée que son gouvernement vient de présenter un plan d’action sur les opportunités de l’IA. Publié en janvier 2025, ce document trace une feuille de route pour renforcer la place du Royaume-Uni dans cette technologie. Il reprend 50 recommandations portant notamment sur les capacités de calcul, les données, l’adoption de l’IA et la création de zones dédiées à sa croissance.
L’ambition affichée par Keir Starmer est de faire du Royaume-Uni l’une des grandes puissances de l’intelligence artificielle. L’exécutif met davantage l’accent sur les occasions économiques offertes par l’IA : hausse de la productivité, nouveaux services publics, investissements, recherche et emplois. Cette orientation contraste avec le positionnement très centré sur la sûreté qu’avait adopté Rishi Sunak en organisant le sommet de Bletchley Park.
Cette différence est une question d’accent, pas une opposition absolue entre croissance et sécurité. Un pays qui veut déployer l’IA à grande échelle doit également répondre à des interrogations très concrètes : comment empêcher les discriminations algorithmiques ? Comment protéger les données personnelles ? Comment aider les salariés dont les tâches évoluent ? Comment s’assurer que les systèmes utilisés dans des secteurs sensibles restent fiables et contrôlables ?
Pour le gouvernement britannique, l’enjeu consiste à démontrer que l’IA peut améliorer la vie quotidienne et créer de l’activité, sans laisser les bénéfices se concentrer entre les mains de quelques grands groupes ou de quelques territoires. C’est dans ce cadre que le discours sur l’emploi est particulièrement sensible. L’IA peut automatiser certaines tâches, créer de nouveaux métiers, transformer les compétences demandées et modifier l’organisation du travail. Les effets dépendront des secteurs, des investissements dans la formation et des règles mises en place.
Des critiques politiques sur le leadership britannique
La réaction de l’opposition britannique a été rapide. Alan Mak, responsable conservateur de l’opposition pour la science et l’innovation, estime que l’absence de Keir Starmer pourrait compromettre le leadership que le Royaume-Uni avait cherché à établir dans le domaine de l’IA. Son argument s’appuie sur la place particulière acquise par Londres après Bletchley Park : le pays avait alors réussi à placer la sûreté des modèles avancés au centre de l’agenda mondial.
La critique est avant tout politique. Elle vise à souligner un décalage entre les ambitions technologiques affichées par le gouvernement travailliste et la décision de son chef de ne pas se rendre à une réunion internationale majeure. Certaines voix soulignent également le risque d’une moindre visibilité britannique, au moment où la France, l’Inde, les États-Unis, l’Union européenne et la Chine cherchent chacun à défendre leurs intérêts et leurs conceptions de la gouvernance de l’IA.
Le gouvernement peut répondre qu’une stratégie ne se mesure pas à une seule présence diplomatique. Les décisions concrètes sur les infrastructures, les financements, la formation et l’adoption de l’IA dans les services publics auront probablement des effets plus durables qu’un sommet. Mais les deux dimensions sont liées. La politique nationale donne de la crédibilité à la diplomatie, tandis que la diplomatie aide à défendre les intérêts nationaux dans un secteur mondialisé.
Ce que Paris veut mettre sur la table
Pour la France, la maîtrise de l’intelligence artificielle représente un enjeu majeur. Emmanuel Macron a présenté ce sujet comme un « enjeu existence » pour le pays, soulignant l’importance stratégique de ne pas dépendre entièrement de technologies conçues ailleurs.
Les débats parisiens doivent aller au-delà de la seule performance des modèles. L’IA soulève des questions énergétiques, puisque l’entraînement et l’utilisation de systèmes puissants nécessitent des centres de données et des capacités de calcul. Elle pose aussi la question du marché du travail : l’automatisation peut aider certains professionnels, mais elle peut aussi fragiliser des emplois ou accélérer des transformations auxquelles les salariés ne sont pas préparés.
Les responsables politiques devront aussi composer avec des approches différentes. L’Union européenne avance avec un cadre réglementaire détaillé, l’AI Act. Les États-Unis s’appuient largement sur leurs entreprises technologiques, tout en cherchant à préserver leur avance. Le Royaume-Uni défend une approche qui veut favoriser l’innovation tout en traitant les risques. L’Inde, de son côté, associe ses ambitions numériques à son poids démographique et à son rôle croissant dans les services technologiques.
Aucune de ces approches ne suffit isolément à régler les défis posés par l’IA. Les systèmes les plus avancés sont créés et déployés à l’échelle mondiale. La coopération est donc nécessaire, mais elle se déroule dans un climat de concurrence industrielle et géopolitique très marqué.
Ce qu’il faut surveiller après le sommet
La première question sera celle de la représentation britannique effective à Paris et des messages qu’elle portera. Même sans Keir Starmer, Londres pourra chercher à défendre ses priorités sur l’innovation, la sûreté et l’attractivité économique. Il faudra observer si le Royaume-Uni annonce de nouveaux partenariats, soutient des principes communs ou prend des engagements précis.
Le contenu des échanges comptera davantage que les images de dirigeants réunis. Les lecteurs devront notamment regarder si les participants avancent sur des sujets concrets : partage d’expertise sur la sûreté, accès à l’IA dans l’intérêt général, maîtrise des effets environnementaux, accompagnement des travailleurs et règles pour les systèmes les plus puissants.
Enfin, l’épisode sera un test pour la ligne de Keir Starmer. Son gouvernement veut faire de l’IA un levier de croissance et de modernisation du Royaume-Uni. Pour que cette ambition soit crédible, il devra prouver qu’il sait articuler les priorités nationales avec une présence durable dans les enceintes où s’écrit la gouvernance internationale de la technologie.
Questions fréquentes
Pourquoi Keir Starmer ne va-t-il pas au sommet sur l’IA de Paris ?
Keir Starmer a choisi de privilégier son agenda intérieur britannique. À l’approche du sommet des 10 et 11 février 2025, cette décision est notamment reliée à des engagements sur le logement et à un vote parlementaire important sur l’immigration. Elle répond aussi aux critiques politiques selon lesquelles le Premier ministre voyagerait trop à l’étranger.
Quand et où se tient le Sommet pour l’action sur l’IA ?
Le Sommet pour l’action sur l’IA se tient à Paris les 10 et 11 février 2025. La France et l’Inde en sont les coorganisatrices, avec Emmanuel Macron et Narendra Modi parmi les principaux dirigeants attendus. Le rendez-vous réunit aussi des représentants publics, des entreprises technologiques, des chercheurs et des organisations de la société civile.
L’absence de Keir Starmer signifie-t-elle que le Royaume-Uni abandonne l’IA ?
Non. Le Royaume-Uni conserve une stratégie active en matière d’intelligence artificielle et le gouvernement a publié en janvier 2025 un plan d’action sur les opportunités de l’IA. L’absence concerne le Premier ministre lui-même. Elle peut toutefois diminuer la visibilité politique britannique et limiter des échanges directs avec d’autres dirigeants.
Quels sujets seront abordés au sommet de Paris sur l’IA ?
Les discussions doivent porter sur la gouvernance de l’IA, la sûreté des systèmes avancés, l’innovation, les effets sur l’emploi et les enjeux environnementaux. L’objectif est aussi d’examiner comment faire bénéficier davantage de pays et de citoyens des avancées technologiques, tout en limitant les risques sociaux, économiques et démocratiques.
Pourquoi les sommets internationaux sur l’IA sont-ils importants ?
L’IA est développée et utilisée au-delà des frontières nationales. Les sommets permettent donc aux pays de discuter de principes communs, de coopérations techniques et de règles de gouvernance. Ils ne remplacent pas les lois nationales ou européennes, mais ils peuvent influencer les normes internationales, les investissements et la manière dont les risques sont traités.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Plan d’action britannique sur les opportunités de l’IA, gouvernement du Royaume-Uniwww.gov.uk/government/publications/ai-opportunities-action-plan
- Déclaration de Bletchley sur la sûreté de l’IA, gouvernement du Royaume-Uniwww.gov.uk/government/publications/ai-safety-summit-2023-the-bletchley-declaration
- Présidence de la République française, informations sur le Sommet pour l’action sur l’IAwww.elysee.fr
- The Guardian, rubrique technologiewww.theguardian.com/technology



