Recherche et science

Une IA calquée sur les dendrites pour réduire l’énergie sans sacrifier la précision

Des chercheurs du FORTH ont conçu des réseaux de neurones artificiels qui s’inspirent des dendrites, les prolongements des neurones biologiques. Publiée dans Nature Communications, leur étude montre qu’une telle architecture peut rivaliser avec les réseaux classiques en reconnaissance d’images, tout en mobilisant moins de paramètres et de ressources d’apprentissage.

Schéma de réseau neuronal inspiré des dendrites étudié pour une IA plus économe en énergie
Illustration : Actu.ai

Les modèles d’intelligence artificielle gagnent en puissance, mais leur appétit informatique grandit avec eux. Pour reconnaître une image, générer du texte ou analyser de vastes ensembles de données, les réseaux de neurones les plus courants s’appuient souvent sur des millions, voire des milliards de paramètres. Cette échelle ouvre des possibilités considérables, mais pose aussi une question concrète : comment maintenir de bonnes performances sans multiplier indéfiniment le calcul et l’énergie nécessaires ?

Une équipe du FORTH, la Foundation for Research and Technology - Hellas, propose une piste inspirée de la biologie. Ses chercheurs ont développé des réseaux de neurones artificiels incorporant des propriétés associées aux dendrites, les ramifications des neurones. D’après leur étude, publiée dans Nature Communications, ces réseaux dendritiques obtiennent en reconnaissance d’images des résultats comparables, et parfois supérieurs, à ceux de réseaux conventionnels, avec nettement moins de paramètres et de ressources d’apprentissage.

Pourquoi les réseaux d’IA classiques sont-ils si exigeants ?

Un réseau de neurones artificiels est un programme de calcul organisé en couches de nœuds reliés entre eux. Lors de l’entraînement, il reçoit de très nombreux exemples, par exemple des images associées à des catégories, et ajuste progressivement les valeurs numériques de ses connexions. Ces valeurs sont les paramètres du modèle. C’est grâce à eux qu’il apprend à repérer des motifs et à produire une réponse.

Augmenter le nombre de paramètres peut aider un modèle à saisir des relations plus fines dans les données. Mais ce choix a un coût. Il faut davantage de mémoire pour stocker le réseau, davantage de calcul pour l’entraîner et, selon les usages, davantage de puissance pour l’exécuter. Cet enjeu ne concerne pas seulement les très grands modèles de langage : la vision par ordinateur, les systèmes embarqués et de nombreuses applications industrielles doivent aussi composer avec des ressources matérielles et énergétiques limitées.

ÉlémentRéseaux de neurones artificiels conventionnelsApproche dendritique étudiée au FORTH
Source d’inspirationNœuds de calcul et connexions abstraitesCertaines propriétés de dendrites de neurones biologiques
ObjectifApprendre des catégories à partir de donnéesRéaliser la même tâche avec une structure plus expressive
ParamètresLeur nombre peut atteindre des échelles très élevéesBeaucoup moins de paramètres dans les résultats rapportés
Reconnaissance d’imagesMéthode de référence largement utiliséePerformances pouvant égaler ou dépasser les réseaux classiques
Robustesse au surapprentissageDépend fortement de l’architecture et de l’entraînementMeilleure résistance observée dans l’étude

Réduire le nombre de paramètres ne signifie pas automatiquement diviser la consommation électrique dans une proportion identique. L’énergie dépend aussi du matériel employé, du volume de données, de la durée d’entraînement et de la manière dont le logiciel est optimisé. Mais une architecture qui accomplit une tâche avec moins de ressources offre un levier tangible pour diminuer les besoins de calcul.

Que sont les dendrites et pourquoi intéressent-elles l’IA ?

Dans le système nerveux, un neurone n’est pas un simple interrupteur qui reçoit une information et la transmet. Ses dendrites, ces prolongements ramifiés qui partent du corps cellulaire, reçoivent des signaux provenant d’autres neurones. Elles jouent un rôle déterminant dans la façon dont ces signaux sont combinés avant qu’une réponse ne soit transmise.

Les recherches en neurosciences indiquent que les dendrites peuvent accomplir des traitements complexes de façon relativement indépendante du corps cellulaire du neurone. Cette idée est importante pour l’intelligence artificielle. Dans de nombreux réseaux conventionnels, un nœud effectue une opération mathématique relativement simple avant de transmettre son résultat. Si l’on confie davantage de capacité de traitement à des sous-structures inspirées des dendrites, il devient possible de représenter des informations complexes avec une organisation moins massive.

C’est le principe exploré par l’équipe du FORTH. Plutôt que d’augmenter sans fin la taille d’un réseau, les chercheurs modifient sa structure afin que plusieurs nœuds contribuent à l’encodage des catégories à apprendre. Cette forme d’apprentissage diffère de l’approche plus classique dans laquelle les représentations internes reposent sur une accumulation de très nombreuses connexions et paramètres.

L’enjeu n’est donc pas seulement de miniaturiser un modèle. Il s’agit d’améliorer ce que chaque composant du réseau est capable de représenter. Une architecture plus compacte peut alors conserver une capacité de discrimination élevée, c’est-à-dire différencier correctement les catégories d’images proposées.

Ce que montre l’étude publiée dans Nature Communications

Les résultats présentés par les chercheurs concernent la reconnaissance d’images, une tâche emblématique de l’apprentissage automatique. Dans ce domaine, un système reçoit une image et doit l’associer à la bonne catégorie à partir d’exemples vus pendant son entraînement. C’est une épreuve utile pour comparer des architectures, car elle exige du réseau qu’il identifie des régularités visuelles tout en évitant de mémoriser simplement les images d’apprentissage.

Selon l’étude, les réseaux dendritiques résistent mieux au surapprentissage. Ce phénomène apparaît lorsqu’un modèle devient très performant sur les données qu’il a déjà vues, mais perd en efficacité lorsqu’il doit traiter des exemples nouveaux. Un modèle surappris a retenu trop précisément les particularités de son jeu d’entraînement, au lieu d’en extraire des règles généralisables.

La résistance au surapprentissage est un résultat particulièrement intéressant. Dans un usage réel, un système n’est pas évalué uniquement sur des données connues : il doit se comporter de manière fiable face à des images, des conditions ou des variations qu’il n’a pas rencontrées exactement pendant l’entraînement. Une architecture qui généralise mieux peut limiter la nécessité d’accroître toujours davantage la taille des modèles et le volume des données.

Les chercheurs rapportent également que leur approche peut égaler, voire surpasser les réseaux de neurones artificiels traditionnels, tout en nécessitant beaucoup moins de ressources d’apprentissage. C’est ce double résultat qui donne sa portée à ces travaux : l’économie de paramètres ne s’obtient pas ici au prix d’une précision nécessairement dégradée.

Réseaux conventionnels et réseaux dendritiques : ce qui change

Réseaux conventionnels

  • Reposent souvent sur un très grand nombre de paramètres.
  • Peuvent demander d’importantes ressources de calcul et d’apprentissage.
  • Leur risque de surapprentissage doit être limité par l’architecture et les méthodes d’entraînement.
  • Les nœuds réalisent généralement des opérations de calcul plus simples.

Réseaux dendritiques du FORTH

  • Intègrent des propriétés inspirées des dendrites biologiques.
  • Obtiennent les résultats rapportés avec beaucoup moins de paramètres.
  • Montrent une meilleure résistance au surapprentissage dans l’étude.
  • Font participer plusieurs nœuds à l’encodage des catégories.

Une promesse d’efficacité, pas encore une puce miracle

Le terme d’IA neuromorphique est parfois utilisé pour désigner aussi bien des algorithmes inspirés de la biologie que des puces spécialement conçues pour les exécuter. Il importe de distinguer ces deux niveaux. Les travaux du FORTH portent sur une architecture de réseau de neurones artificiels. Ils montrent comment une idée issue du fonctionnement neuronal peut améliorer la conception d’un modèle.

Cette étude ne signifie pas qu’un nouveau processeur remplace immédiatement les équipements informatiques existants, ni que tous les systèmes d’IA peuvent d’ores et déjà réduire leur consommation dans les mêmes proportions. Passer d’un résultat de recherche à une solution déployée suppose notamment de vérifier les performances sur d’autres jeux de données, d’intégrer l’architecture dans des outils logiciels et d’évaluer son comportement sur différents matériels.

L’intérêt potentiel est néanmoins large. Une IA plus compacte est plus facile à envisager dans des contextes où la mémoire, le calcul ou l’alimentation électrique sont contraints. Cela peut concerner des équipements qui analysent des images, des systèmes industriels ou des applications qui doivent prendre des décisions sans dépendre en permanence d’une infrastructure informatique très lourde.

Quels secteurs pourraient bénéficier de réseaux plus compacts ?

La reconnaissance d’images constitue le terrain d’évaluation décrit dans l’étude, mais les principes de réseaux plus efficaces pourraient intéresser plusieurs domaines. Dans la santé, l’imagerie et l’analyse de données demandent souvent des systèmes capables de distinguer rapidement des motifs complexes. Dans l’industrie, des outils de vision peuvent contrôler des pièces, repérer des anomalies ou guider des processus de production. L’automobile et les technologies de l’information sont également concernées par le besoin de systèmes performants sous contraintes de calcul.

Il faut toutefois éviter de transformer une démonstration scientifique en promesse commerciale immédiate. Les performances observées pour une tâche donnée ne garantissent pas automatiquement un avantage identique dans toutes les applications. Chaque domaine impose ses propres exigences : précision, vitesse de réponse, sécurité, qualité des données et capacité à expliquer ou vérifier les décisions du système.

L’intérêt de l’approche tient précisément à sa souplesse conceptuelle. Au lieu d’opposer frontalement performance et sobriété, elle cherche à rapprocher les deux. Si un réseau apprend mieux avec moins de paramètres, il devient possible de consacrer les ressources disponibles aux tâches où elles sont vraiment nécessaires, plutôt que de les multiplier par défaut.

Pourquoi la collaboration entre neurosciences et ingénierie compte

Les travaux ont été menés sous la direction du Dr. Chavlis et du Dr. Poirazi. Ils illustrent un mouvement de fond dans la recherche en IA : les progrès ne viennent pas uniquement de modèles toujours plus grands, mais aussi de la confrontation entre disciplines.

Les neurosciences apportent une connaissance du traitement de l’information dans les cellules nerveuses. L’ingénierie fournit les méthodes pour convertir une hypothèse biologique en système calculable. L’intelligence artificielle apporte enfin les protocoles d’entraînement et d’évaluation qui permettent de mesurer objectivement l’intérêt d’une nouvelle architecture. Aucune de ces disciplines ne suffit seule à résoudre la question de l’efficacité énergétique des systèmes d’IA.

Cette coopération demande aussi de la prudence. Le cerveau est un système vivant d’une complexité exceptionnelle, façonné par l’évolution. Une analogie biologique utile n’est pas forcément une copie fidèle, et une propriété observée chez un neurone ne se traduit pas toujours directement en avantage informatique. La valeur de ces recherches réside justement dans leur capacité à tester, mesurer et sélectionner les principes qui fonctionnent réellement dans des réseaux artificiels.

Ce qu’il faut surveiller

À court terme, le point essentiel sera la reproductibilité de ces résultats sur des tâches et des données variées. Il faudra notamment déterminer dans quelles conditions les réseaux dendritiques conservent leur avantage, comment ils se comportent face à des données inédites et quelles ressources ils mobilisent une fois mis en œuvre sur des équipements concrets.

La mesure de l’efficacité énergétique devra également aller au-delà du seul nombre de paramètres. Pour apprécier le bénéfice environnemental d’une architecture, il faut considérer l’entraînement, l’inférence, c’est-à-dire le moment où le modèle est utilisé, le matériel et la fréquence d’usage. Une IA compacte n’est pas automatiquement sobre si elle est déployée à très grande échelle, mais elle peut constituer un élément important d’une conception plus responsable.

Enfin, cette étude rappelle une idée utile à l’heure où la course à la taille des modèles domine souvent les débats : la prochaine amélioration majeure ne viendra peut-être pas seulement de réseaux plus vastes. Elle pourrait aussi naître de structures plus intelligemment organisées, capables de tirer davantage d’information de chaque paramètre et de rapprocher l’IA de contraintes énergétiques devenues incontournables.

Questions fréquentes

Qu’est-ce qu’une IA inspirée du cerveau ?

Une IA inspirée du cerveau reprend certains principes observés dans le système nerveux pour concevoir des programmes de calcul. Elle ne reproduit pas un cerveau humain. Dans l’étude du FORTH, l’inspiration vient des dendrites, des ramifications des neurones qui participent au traitement des signaux reçus.

Qu’est-ce qu’un réseau de neurones dendritique ?

Il s’agit d’un réseau de neurones artificiels dont l’organisation intègre des caractéristiques inspirées du rôle des dendrites biologiques. L’objectif est de donner au réseau une structure capable de représenter des informations complexes plus efficacement, avec moins de paramètres que certaines architectures conventionnelles.

Pourquoi moins de paramètres peut-il réduire l’énergie consommée par l’IA ?

Chaque paramètre doit être stocké et manipulé pendant l’entraînement ou l’utilisation d’un modèle. En réduire le nombre peut donc diminuer les besoins en mémoire et en calcul. Le gain énergétique exact dépend toutefois aussi du matériel, des données utilisées, de la durée d’entraînement et du volume d’utilisation.

Les réseaux dendritiques sont-ils déjà utilisés dans des produits courants ?

L’étude publiée en février 2025 présente un résultat de recherche sur la reconnaissance d’images. Elle ouvre une piste pour des systèmes plus compacts et efficaces, mais ne signifie pas qu’une technologie standardisée est déjà intégrée à grande échelle dans les produits du quotidien.

Qu’est-ce que le surapprentissage en intelligence artificielle ?

Le surapprentissage survient lorsqu’un modèle retient trop fidèlement les exemples de son entraînement au lieu d’apprendre des règles générales. Il peut alors sembler très précis sur les données connues, mais échouer davantage face à de nouveaux cas. Les réseaux dendritiques étudiés ont montré une meilleure résistance à ce phénomène.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Nature Communications, revue ayant publié l’étude sur les réseaux dendritiqueswww.nature.com/ncomms
  2. FORTH, Foundation for Research and Technology - Hellaswww.forth.gr
  3. Institut de biologie moléculaire et biotechnologie du FORTHwww.imbb.forth.gr