Culture et médias

Kate Bush rejoint les artistes qui refusent l’entraînement d’IA sans accord

Kate Bush s’associe à plus de 36 000 créateurs pour dénoncer l’utilisation non autorisée d’œuvres dans l’entraînement des IA. Avec Paul McCartney, Thom Yorke ou Björn Ulvaeus, elle réclame un principe simple : demander l’accord des artistes et les rémunérer avant d’exploiter leur travail.

Une musicienne au piano face à des partitions reliées à un réseau neuronal symbolisant l’IA.
Illustration : Actu.ai

Lorsqu’une intelligence artificielle apprend à écrire, composer ou produire des images, elle doit être alimentée par d’immenses quantités de données. Une part de ces données peut provenir d’œuvres protégées par le droit d’auteur. C’est ce point de départ, souvent technique en apparence, qui est devenu un sujet de premier plan pour les musiciens, écrivains, acteurs, photographes et artistes visuels. Le 13 décembre 2024, Kate Bush fait partie des créateurs qui demandent que leurs œuvres ne puissent pas servir à entraîner des systèmes d’IA sans leur consentement.

La chanteuse britannique a signé une déclaration collective appelant à une législation contre l’utilisation non autorisée des œuvres créatives dans l’entraînement des algorithmes. Le texte est soutenu par plus de 36 000 créateurs. Derrière ce chiffre se trouve une inquiétude très concrète : voir le travail humain nourrir des outils capables, à leur tour, de produire des contenus concurrents, sans autorisation, sans information claire et sans rémunération.

Une mobilisation qui dépasse largement Kate Bush

L’engagement de Kate Bush s’inscrit dans une coalition d’artistes aux parcours très différents, mais réunis par la même préoccupation : préserver la maîtrise des œuvres dont ils détiennent les droits. La déclaration collective affirme que l’exploitation non autorisée de créations pour entraîner l’IA représente une menace grave pour les moyens de subsistance des personnes qui créent.

Parmi les soutiens les plus connus figurent Sir Paul McCartney, Thom Yorke, chanteur de Radiohead, Björn Ulvaeus, membre d’Abba, ainsi que l’actrice Julianne Moore. Leur présence donne une visibilité considérable à un débat qui ne concerne pourtant pas seulement les grandes figures culturelles. Pour un créateur indépendant, une commande, des droits de diffusion, des ventes ou des revenus liés à un catalogue peuvent constituer une part essentielle de ses ressources.

Paul McCartney a lui aussi appelé à légiférer, considérant que l’appropriation de propriété intellectuelle sans accord pose un problème fondamental. Son inquiétude porte sur le risque de voir ces technologies prendre une place dominante dans l’industrie musicale. Björn Ulvaeus insiste, de son côté, sur l’urgence de protéger les écrivains et les musiciens avant que les pratiques ne deviennent trop difficiles à encadrer.

Le message de la mobilisation ne consiste pas à refuser toute utilisation de l’intelligence artificielle dans la création. Il cible plus précisément un usage : employer des œuvres protégées pour entraîner des modèles sans que les auteurs, interprètes ou titulaires de droits aient donné leur accord.

Pourquoi l’entraînement des IA inquiète-t-il les artistes ?

Les systèmes d’IA générative sont entraînés à partir de très grandes collections de textes, d’images, de sons ou de vidéos. Pendant cette phase, le modèle repère des régularités statistiques : associations entre des mots, structures de phrases, formes musicales, styles visuels ou enchaînements sonores. Il ne fonctionne pas comme une simple bibliothèque qui restituerait nécessairement une œuvre à l’identique. Mais les œuvres utilisées peuvent contribuer à ses capacités de génération.

C’est là que se situe le nœud du débat. Les entreprises d’IA soutiennent souvent que l’analyse de grandes masses de données est nécessaire à l’innovation. Les créateurs répondent qu’une nécessité technique ne devrait pas effacer leurs droits. Ils demandent de savoir quelles œuvres ont été utilisées, de pouvoir refuser cet usage et d’être rémunérés lorsqu’ils l’acceptent.

Les enjeux sont particulièrement sensibles dans la musique. La voix, l’écriture, la production et l’interprétation forment un ensemble complexe de droits. Un outil peut produire en quelques secondes une chanson qui évoque certains codes musicaux, alors que des années de travail, d’apprentissage et d’investissements ont été nécessaires pour construire un répertoire. Les artistes redoutent que la valeur de ce travail soit affaiblie si leurs catalogues deviennent une matière première accessible sans cadre.

Élément du débatCe que demandent les créateursCe que privilégient des acteurs technologiques
Usage des œuvres protégéesUne autorisation avant l’entraînementUn accès possible sauf refus explicite
Rôle du titulaire des droitsDécider activement de participerSignaler lui-même qu’il ne souhaite pas participer
RémunérationPrévoir un paiement pour les usages autorisésLaisser les modalités dépendre d’un marché plus ouvert
Difficulté soulevéeÉviter l’exploitation sans consentementNe pas freiner l’accès aux données nécessaires aux modèles

Opt-in ou opt-out : deux visions opposées du consentement

Le désaccord se cristallise autour de deux termes qui méritent d’être clarifiés. Dans un système d’opt-in, l’utilisation d’une œuvre nécessite une adhésion volontaire : le détenteur des droits doit accepter avant que son travail soit intégré à un jeu de données. C’est l’approche réclamée par Kate Bush et les autres signataires, avec l’idée qu’une autorisation devrait ouvrir la voie à une rémunération.

À l’inverse, un système d’opt-out autorise l’usage par défaut, tant que le titulaire des droits n’a pas exprimé son refus. Cette formule peut sembler plus simple pour les entreprises qui cherchent à constituer de très vastes ensembles de données. Mais elle déplace la charge sur les créateurs : encore faut-il savoir que ses œuvres sont visées, comprendre comment s’y opposer et disposer d’un moyen efficace pour faire respecter ce choix.

Opt-out ou opt-in : quel modèle pour les œuvres protégées ?

Opt-out, l’usage sauf refus

  • Les entreprises peuvent utiliser les données tant qu’aucun refus explicite n’est formulé.
  • Le créateur doit connaître le dispositif et entreprendre lui-même les démarches nécessaires.
  • Cette approche est défendue par des représentants du secteur technologique, dont techUK.
  • Les artistes redoutent un système difficile à exercer pour les créateurs les moins équipés.

Opt-in, l’accord préalable

  • L’œuvre ne peut être utilisée qu’après l’autorisation de son titulaire de droits.
  • Les créateurs demandent qu’une utilisation autorisée donne lieu à une rémunération.
  • Ce modèle place le consentement au point de départ de l’entraînement des IA.
  • Kate Bush et les autres signataires de la déclaration soutiennent cette approche.

Pour les artistes, c’est précisément le principal défaut de l’opt-out. Une musicienne indépendante, un illustrateur ou un auteur ne disposent pas nécessairement d’un service juridique, ni des ressources techniques permettant de surveiller l’usage de milliers de fichiers disséminés en ligne. Ils craignent qu’un droit théorique de refus ne soit pas un droit réellement accessible.

Le Royaume-Uni prépare une consultation délicate

Au Royaume-Uni, le secrétaire d’État à la science et à la technologie, Peter Kyle, prévoit de lancer une consultation pour examiner un système permettant aux titulaires de droits d’auteur de choisir si leurs œuvres peuvent ou non être utilisées par l’IA. Cette perspective répond à la pression croissante exercée par les créateurs, mais elle ne met pas fin aux désaccords sur le modèle à retenir.

La secrétaire à la culture, Lisa Nandy, a exprimé des réserves à l’égard des mécanismes d’opt-out. Elle met en garde contre les limites de dispositifs comparables aux États-Unis et en Europe, où les créateurs peuvent se retrouver moins visibles ou moins en mesure de contrôler la circulation de leurs œuvres en ligne. Sa position souligne une difficulté centrale : une règle peut sembler équilibrée sur le papier tout en restant difficile à appliquer dans les faits.

La future consultation devra donc répondre à plusieurs questions concrètes. Comment les titulaires de droits seront-ils informés ? Comment pourront-ils accepter ou refuser ? Quel niveau de transparence les entreprises devront-elles fournir sur les données utilisées ? Et comment un éventuel accord pourra-t-il prendre en compte la rémunération des créateurs ?

À cette date, il ne s’agit pas encore d’une solution arrêtée. La consultation annoncée ouvre un espace de discussion, mais les artistes souhaitent que cette discussion ne se traduise pas par un droit au refus trop complexe pour être exercé.

Les entreprises d’IA plaident pour un accès plus ouvert

Face à ces demandes, des représentants du secteur technologique, notamment techUK, défendent une approche de marché plus ouverte. Leur position consiste à permettre aux entreprises d’IA d’utiliser des données protégées par le droit d’auteur tant que les détenteurs de droits n’ont pas explicitement refusé cet usage.

Le raisonnement est lié à l’ampleur des jeux de données nécessaires pour développer des outils d’IA performants. Obtenir une autorisation individuelle pour chaque œuvre, image, morceau ou texte pourrait être long, coûteux et difficile à organiser. Les défenseurs d’un accès plus ouvert estiment donc qu’un opt-out est plus compatible avec le développement rapide des technologies.

Mais les créateurs contestent la logique du consentement présumé. À leurs yeux, une œuvre n’est pas une donnée disponible par défaut : elle résulte d’un travail et elle est protégée par des droits. Le système qu’ils défendent suppose de renverser le point de départ : pas d’usage sans accord, puis une négociation sur les conditions d’exploitation et le paiement.

Ce clivage ne porte donc pas uniquement sur une formalité administrative. Il oppose deux conceptions de l’économie culturelle à l’ère de l’IA. La première fait de l’accès aux données la règle, avec une possibilité de retrait. La seconde fait de l’autorisation la règle, avec une possibilité de licence pour les usages acceptés.

Une contestation portée aussi par d’anciens acteurs de l’IA

Le malaise ne s’exprime pas seulement dans les milieux artistiques. Ed Newton-Rex, ancien cadre d’une entreprise d’IA, constate lui aussi une opposition grandissante des créateurs à ce qu’ils perçoivent comme une appropriation de leur propriété intellectuelle. Son intervention illustre le fait que le débat traverse désormais l’ensemble de l’écosystème : artistes, entreprises technologiques, responsables politiques et professionnels qui ont participé au développement de l’IA.

L’IA générative rend ce conflit particulièrement visible parce qu’elle est capable de produire immédiatement du texte, de la musique, des voix ou des images. Pour les utilisateurs, cette rapidité peut être utile. Pour les créateurs, elle soulève une question de réciprocité : si un outil tire une partie de sa valeur de millions d’œuvres existantes, quelle place accorde-t-il à celles et ceux qui les ont produites ?

Les artistes ne demandent pas seulement la reconnaissance d’un préjudice éventuel. Ils défendent aussi l’idée qu’une création durable dépend de revenus suffisants, de la possibilité de choisir les usages de son travail et d’un environnement où les nouveaux auteurs peuvent encore vivre de leur art.

Un débat déjà mondial sur les données et les œuvres

Le dossier britannique s’inscrit dans un mouvement plus vaste. Des entreprises de médias canadiennes ont engagé des actions en justice contre de grandes entreprises de l’IA. Ces procédures, comme les prises de position d’artistes au Royaume-Uni, montrent que la question n’est plus réservée aux spécialistes du droit ou de la technologie.

Chaque secteur culturel présente ses propres particularités. Dans la presse, l’enjeu porte notamment sur la valeur des articles produits par des rédactions. Dans l’édition, il concerne les livres et les textes. Dans la musique, les droits peuvent se répartir entre l’auteur, le compositeur, l’interprète, le producteur et le détenteur de l’enregistrement. Dans l’image, s’ajoutent les droits des photographes, illustrateurs, agences et, selon les cas, des personnes représentées.

Cette diversité complique la recherche d’une réponse unique. Elle renforce aussi la demande de transparence : sans information sur les données employées, il est très difficile pour un titulaire de droit de savoir si son œuvre a participé à l’entraînement d’un modèle et, le cas échéant, de faire valoir ses choix.

Ce qu’il faut surveiller

La consultation annoncée par le gouvernement britannique sera un moment décisif. Son résultat dépendra notamment du mécanisme choisi entre opt-in et opt-out, de la simplicité des démarches proposées aux créateurs et de la capacité des autorités à imposer une transparence suffisante aux entreprises d’IA.

Pour Kate Bush et les dizaines de milliers de signataires, l’enjeu dépasse la seule protection d’un catalogue existant. Il s’agit de définir les règles qui encadreront la relation entre les outils d’IA et la création humaine. Une solution fondée sur l’autorisation préalable pourrait créer un marché de licences plus clair. À l’inverse, un système de refus par défaut risquerait de laisser de nombreux créateurs à l’écart s’il n’est pas facile à comprendre et à faire respecter.

Le débat ne se résume pas à choisir entre innovation et culture. Il pose plutôt une question de répartition : comment développer des outils puissants sans traiter les œuvres qui les alimentent comme une ressource gratuite et sans voix ? La réponse réglementaire britannique sera observée bien au-delà du pays, dans un contexte où artistes et entreprises tentent déjà de fixer les règles de l’IA générative.

Questions fréquentes

Pourquoi Kate Bush s’oppose-t-elle à l’utilisation de ses œuvres par l’IA ?

Kate Bush s’oppose à l’utilisation non autorisée des œuvres créatives pour entraîner des intelligences artificielles. En signant une déclaration collective, elle rejoint des créateurs qui estiment que leurs œuvres ne devraient pas servir à développer ces outils sans leur accord, sans information claire et sans rémunération.

Kate Bush a-t-elle engagé une action en justice contre une entreprise d’IA ?

Les éléments disponibles dans cette mobilisation portent sur la signature d’une déclaration réclamant une législation protectrice, et non sur une action en justice engagée personnellement par Kate Bush. Le mouvement vise à peser sur les règles applicables à l’entraînement des IA à partir d’œuvres protégées.

Quelle est la différence entre opt-in et opt-out pour l’IA ?

L’opt-in impose d’obtenir l’accord préalable du titulaire des droits avant d’utiliser son œuvre. L’opt-out autorise l’utilisation par défaut, sauf si la personne concernée a expressément refusé. Les artistes soutiennent l’opt-in, car il leur donne un contrôle plus direct et peut inclure une rémunération.

Quels artistes soutiennent la déclaration contre l’entraînement d’IA sans autorisation ?

Outre Kate Bush, la mobilisation compte notamment Paul McCartney, Thom Yorke, Björn Ulvaeus et Julianne Moore. La déclaration est soutenue par plus de 36 000 créateurs. Ces signatures rassemblent des personnalités de la musique, du cinéma et de nombreux autres domaines de la création.

Que prévoit le gouvernement britannique sur le droit d’auteur et l’IA ?

Le secrétaire d’État britannique Peter Kyle prévoit de lancer une consultation sur un système permettant aux titulaires de droits de choisir si leurs œuvres peuvent être utilisées par l’IA. Le point le plus discuté est le type de consentement : un refus à exprimer, ou une autorisation préalable obligatoire.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. AI Training Statement, déclaration collective sur l’utilisation d’œuvres pour entraîner l’IAwww.aitrainingstatement.org
  2. Gouvernement britannique, Department for Science, Innovation and Technologywww.gov.uk/government/organisations/department-for-science-innovation-and-technology
  3. techUK, organisation professionnelle du secteur technologique britanniquewww.techuk.org