Deepfake sur M6 : David Corriveau relance le débat sur l’imitation et les artistes
Le 14 novembre 2023, l’imitateur québécois David Corriveau a utilisé un deepfake pour prendre l’apparence de Sugar Sammy dans La France a un incroyable talent. Sa prestation rappelle que l’IA peut enrichir un numéro de scène, tout en posant des questions concrètes de consentement, de droit à l’image et de confiance du public.

Le passage de David Corriveau dans La France a un incroyable talent, diffusé sur M6 le 14 novembre 2023, a offert une démonstration très concrète de ce que les deepfakes changent à la scène. L’imitateur québécois ne s’est pas limité à reproduire la voix de Sugar Sammy, l’un des membres du jury et humoriste : un procédé d’intelligence artificielle lui a aussi permis d’en adopter le visage. L’effet était suffisamment convaincant pour troubler la perception du téléspectateur lorsque les images de l’imitateur et celles de Sugar Sammy ne se succédaient plus à l’écran.
Ce numéro ne se résume toutefois pas à une prouesse technique. Il met en lumière une situation nouvelle pour les artistes : l’IA peut devenir un accessoire de mise en scène spectaculaire, mais elle peut aussi reproduire l’identité visuelle ou sonore d’une personne à un degré de crédibilité qui oblige à redéfinir les règles du jeu. Entre hommage, imitation, transformation numérique et usurpation, la frontière dépend désormais autant du contexte que de la technologie.
Ce qui s’est passé sur le plateau de M6
David Corriveau est venu présenter un numéro d’imitation, un exercice artistique qui repose d’abord sur l’observation, le travail vocal, le rythme et l’interprétation. Sa performance a pris une dimension supplémentaire grâce au deepfake : son visage a été transformé pour évoquer celui de Sugar Sammy, tandis qu’il en reproduisait la voix.
Le résultat ne signifiait donc pas qu’une IA avait remplacé l’imitateur. Au contraire, le numéro associait deux compétences distinctes : une imitation vocale interprétée par un artiste et une modification numérique de l’apparence. Cette combinaison est essentielle pour comprendre l’intérêt du passage télévisé comme ses interrogations éthiques.
| Élément de la prestation | Ce que le public a vu ou entendu | Rôle dans le numéro |
|---|---|---|
| Voix | Une imitation de la voix de Sugar Sammy par David Corriveau | La performance humaine de l’imitateur |
| Visage | Une apparence modifiée par deepfake pour ressembler à Sugar Sammy | L’illusion visuelle produite avec l’IA |
| Mise en scène | Une alternance entre les images de l’imitateur et celles du juge | Le ressort qui accentue la ressemblance et le trouble visuel |
La qualité de l’imitation vocale compte particulièrement ici. Sans elle, l’effet visuel aurait pu n’être qu’une démonstration de logiciel. Le numéro a au contraire reposé sur la capacité de David Corriveau à s’approprier une voix sans la réduire à une caricature, puis à faire coïncider cette interprétation avec un visage synthétiquement modifié.
Qu’est-ce qu’un deepfake, et pourquoi paraît-il si crédible ?
Le mot « deepfake » désigne un contenu, image, vidéo ou voix, créé ou modifié à l’aide de techniques d’intelligence artificielle afin de donner l’impression qu’une personne a prononcé des mots, accompli des gestes ou pris une apparence qui ne sont pas les siens. Le terme associe « deep learning », l’apprentissage profond, et « fake », faux.
Dans le cas d’un visage, les systèmes utilisés analysent de grandes quantités d’indices visuels : la forme générale des traits, les mouvements de la bouche, les expressions, l’orientation de la tête ou encore la lumière. Ils peuvent ensuite générer ou superposer un visage qui suit les mouvements d’une autre personne. Lorsque la synchronisation entre la voix, la bouche et les expressions est bien réalisée, le spectateur peut avoir du mal à distinguer la manipulation, surtout dans un format rapide ou sur un petit écran.
Cette capacité n’est pas, en elle-même, synonyme de fraude. Au cinéma, à la télévision, dans la publicité ou sur scène, les effets visuels ont depuis longtemps modifié les corps et les visages. Ce qui distingue les deepfakes est la facilité croissante avec laquelle une identité reconnaissable peut être imitée, ainsi que leur capacité à circuler hors du contexte initial qui permettait de comprendre la blague, l’hommage ou la fiction.
Le cadre d’une émission de divertissement, la présence de la personne imitée et la nature explicitement performative du numéro donnent ici des repères au public. Mais une séquence isolée, découpée puis partagée sur les réseaux sociaux, peut perdre ces repères. C’est là que le même procédé peut susciter une incompréhension ou être utilisé pour tromper.
Pourquoi les artistes s’inquiètent-ils de l’IA générative ?
Les inquiétudes ne portent pas seulement sur la technologie, mais sur le contrôle de ce qu’elle permet de reproduire. Pour un artiste, une voix, une manière de parler, une gestuelle ou un visage font partie de son identité professionnelle. Ils peuvent aussi représenter des années de travail, une réputation et une source de revenus.
À Hollywood, la grève des acteurs déclenchée en juillet 2023 a placé ce sujet au centre des discussions. Pendant près de quatre mois, les interprètes ont notamment demandé des garanties face à une utilisation de leur image et de leur voix par des systèmes d’IA sans leur autorisation. Leur mobilisation a rappelé qu’un scan, un enregistrement ou une captation peuvent devenir des matières premières exploitables bien au-delà d’un tournage précis si aucun cadre contractuel clair ne vient les limiter.
Le cas de Scarlett Johansson est régulièrement cité pour illustrer les litiges liés à l’exploitation non autorisée de l’image d’une personnalité. Il rappelle un point simple : l’atteinte aux droits d’une personne peut exister indépendamment de l’IA. Les deepfakes ajoutent cependant une difficulté, car ils permettent de fabriquer des images ou des prises de parole vraisemblables sans que l’intéressée ou l’intéressé ait participé à la scène.
Pour les imitateurs, la question est plus nuancée. L’imitation est un art reconnu, qui suppose précisément de s’inspirer de figures publiques ou de personnalités connues. L’IA peut élargir la palette scénique, créer une métamorphose visuelle ou aider à imaginer de nouveaux formats. Le risque apparaît lorsque l’outil efface la place de l’interprète, entretient délibérément une confusion sur l’origine du contenu ou exploite l’identité d’une personne sans accord.
Deepfake artistique : création assumée ou contenu trompeur ?
Dans un cadre artistique clair
- Le public identifie une imitation, une parodie ou un effet de spectacle.
- L’artiste humain reste au centre de l’interprétation et de la mise en scène.
- Le contexte de diffusion permet de comprendre la nature fictive du contenu.
- Les personnes et diffuseurs peuvent fixer des règles d’autorisation précises.
Dans un usage trompeur ou abusif
- Le contenu cherche à faire croire qu’une personne a réellement parlé ou agi.
- La vidéo est diffusée sans contexte, sans signalement ou sans accord pertinent.
- L’apparence ou la voix sert à nuire, à manipuler ou à usurper une identité.
- La personne représentée peut subir une atteinte à sa réputation, à sa vie privée ou à ses droits.
Quel cadre juridique pour les deepfakes en France en novembre 2023 ?
En France, il n’existe pas, au 16 novembre 2023, de régime juridique unique spécialement conçu pour les prestations artistiques utilisant un deepfake en direct. Cela ne veut pas dire que ces usages évoluent dans un vide juridique. Plusieurs règles peuvent s’appliquer selon le contenu, le contexte de diffusion, le consentement de la personne concernée et le préjudice éventuel.
Le droit à l’image, construit notamment à partir de l’article 9 du Code civil et de la jurisprudence, protège les personnes contre certaines utilisations non autorisées de leur image. La vie privée peut aussi être en jeu. Dans le cas d’une personnalité publique, le fait d’être connue ne donne pas pour autant un blanc-seing pour utiliser son visage dans n’importe quelle production ni pour lui attribuer n’importe quels propos.
Le droit pénal comporte également des dispositions sur la publication de montages réalisés avec les paroles ou l’image d’une personne sans son consentement, lorsque le caractère monté n’apparaît pas clairement ou n’est pas expressément signalé. La règle a été pensée avant la diffusion massive des outils d’IA générative, mais son principe résonne directement avec les deepfakes : la transparence sur la manipulation et le risque de tromperie sont déterminants.
Enfin, des contrats peuvent prévoir les conditions d’utilisation de l’apparence, de la voix ou des prestations d’un artiste. Dans l’audiovisuel, ces clauses prennent une importance croissante : elles permettent de définir les usages autorisés, leur durée, leur territoire de diffusion, leur rémunération et les limites de toute réutilisation numérique.
Comment distinguer une création assumée d’un contenu trompeur ?
La distinction ne tient pas à une règle magique. Plusieurs questions pratiques permettent néanmoins de l’aborder. Le public comprend-il qu’il assiste à une imitation ou à un effet de mise en scène ? La personne dont le visage ou la voix est reproduit est-elle clairement identifiée dans ce contexte ? Son accord a-t-il été recherché lorsque cela est nécessaire ? Le contenu lui fait-il dire ou faire quelque chose de susceptible de lui nuire ?
Dans une émission comme La France a un incroyable talent, l’effet s’inscrit dans un cadre identifiable : celui du spectacle et de l’imitation. Le public sait qu’il regarde une performance, et Sugar Sammy est lui-même présent comme juge. Ces éléments limitent la confusion sur la nature du numéro, même si le réalisme de l’illusion peut surprendre.
La situation est tout autre lorsqu’une vidéo circule sans explication, reprend l’apparence d’une personne pour lui attribuer de faux propos ou cherche à provoquer un préjudice. Le même savoir-faire visuel peut alors devenir un outil d’usurpation, de désinformation ou de harcèlement. Ce déplacement de contexte est l’un des principaux défis posés par les contenus synthétiques.
Pour les spectateurs, quelques réflexes restent utiles avant de partager une séquence spectaculaire : rechercher sa diffusion d’origine, vérifier qui l’a publiée, regarder si la vidéo est présentée comme une parodie ou une création, et se méfier d’un extrait isolé qui semble trop parfaitement adapté à une controverse du moment. Le doute raisonnable n’empêche pas d’apprécier l’innovation, il évite simplement de confondre un effet de scène et un fait avéré.
Ce qu’il faut surveiller
La prestation de David Corriveau illustre le potentiel créatif des deepfakes lorsqu’ils sont employés comme un élément visible d’un spectacle. Elle montre aussi que l’IA ne remplace pas nécessairement le talent : ici, la voix, le timing et l’interprétation demeurent au cœur du numéro. La technologie ajoute une couche d’illusion, elle ne suffit pas à faire vivre une scène.
Mais à mesure que les outils deviennent plus accessibles et plus convaincants, les créateurs, les producteurs, les diffuseurs et les plateformes devront clarifier leurs pratiques. Les sujets à suivre sont concrets : le consentement des personnes représentées, la rémunération en cas de réutilisation d’une voix ou d’un visage, l’étiquetage des contenus modifiés et les recours disponibles lorsqu’une imitation numérique devient trompeuse ou dommageable.
L’enjeu est donc de préserver deux valeurs qui ne s’opposent pas nécessairement : la liberté de création, indispensable à l’imitation et à la satire, et la protection des individus contre l’appropriation abusive de leur identité. Entre ces deux exigences, le numéro diffusé sur M6 donne une image saisissante de ce que l’IA peut déjà apporter à la scène, mais aussi de la vigilance qu’elle impose au public et au monde culturel.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’un deepfake utilisé dans une émission de télévision ?
Un deepfake est une image, une vidéo ou une voix générée ou modifiée par intelligence artificielle pour imiter une personne. À la télévision, il peut servir d’effet visuel dans une fiction, une publicité ou un spectacle. Son usage n’est pas automatiquement illicite, mais il soulève des questions de consentement, d’information du public et de droit à l’image.
David Corriveau a-t-il été remplacé par une intelligence artificielle sur M6 ?
Non. Dans son numéro du 14 novembre 2023, David Corriveau a réalisé lui-même l’imitation vocale de Sugar Sammy. Le deepfake a servi à modifier son apparence afin d’évoquer le visage du juge et humoriste. La prestation associait donc une interprétation humaine à un effet visuel produit avec l’intelligence artificielle.
Les deepfakes sont-ils interdits en France ?
Non, les deepfakes ne sont pas interdits en bloc en France. Leur utilisation peut toutefois engager la responsabilité de leurs auteurs ou diffuseurs selon le contexte. Le droit à l’image, la protection de la vie privée, les règles relatives aux montages et les obligations contractuelles peuvent notamment s’appliquer, surtout lorsque le contenu est trompeur ou diffusé sans autorisation.
Pourquoi les acteurs américains demandent-ils des règles sur l’IA ?
Les acteurs redoutent que leur visage, leur voix ou leurs mouvements soient numérisés puis réutilisés sans contrôle ni rémunération. La grève américaine lancée en juillet 2023 a fait de ces garanties une revendication majeure. Derrière le débat technique se trouve une question professionnelle : qui décide des usages d’une identité artistique et qui est payé ?
Comment repérer une vidéo deepfake potentiellement trompeuse ?
Il faut d’abord retrouver la source originale et vérifier si la séquence est présentée comme une parodie, une fiction ou une création. Un extrait très court, isolé de son contexte ou publié par un compte peu identifiable mérite une vigilance particulière. Le réalisme apparent d’une voix ou d’un visage ne constitue jamais, à lui seul, une preuve d’authenticité.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- M6, page de l’émission La France a un incroyable talentwww.m6.fr/la-france-a-un-incroyable-talent
- Légifrance, article 9 du Code civil sur le respect de la vie privéewww.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000006419288
- CNIL, informations et ressources sur les enjeux numériqueswww.cnil.fr
- SAG-AFTRA, informations officielles sur les contrats et négociations du secteur audiovisuelwww.sagaftra.org



