Entreprises et marchés

Île-de-France : comment la région veut accélérer l’IA dans les PME et ETI

Pour diffuser l’intelligence artificielle dans le tissu économique francilien, la Région mise sur une cartographie de solutions, le partage de données, du calcul souverain et la formation. Son plan s’appuie aussi sur Digihall, des partenariats internationaux et des défis en santé.

Une équipe de PME échange avec une chercheuse autour de données et d’outils d’intelligence artificielle.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle ne se résume pas aux outils conversationnels qui se popularisent auprès du grand public. Pour une PME ou une entreprise de taille intermédiaire, l’enjeu est surtout de trouver un cas d’usage concret, des données exploitables, des compétences et une infrastructure de calcul adaptée. C’est sur ces obstacles très pratiques que la région Île-de-France entend agir, à travers une stratégie destinée à accélérer l’adoption de l’IA par les entreprises franciliennes.

Présenté le 6 novembre 2023, ce programme combine plusieurs leviers : rendre les offres technologiques plus lisibles, permettre des coopérations autour des données, soutenir des capacités de calcul et de stockage, former des professionnels et rapprocher recherche, grands groupes et jeunes pousses. La Région affiche également une ambition d’attractivité internationale, avec des partenariats hors de France et le soutien au hub Digihall sur le plateau de Saclay.

Une stratégie qui vise les freins concrets des entreprises

L’adoption de l’IA est souvent plus difficile pour une PME ou une ETI que pour un très grand groupe. Ces entreprises ne disposent pas nécessairement d’équipes spécialisées capables d’identifier les solutions existantes, de préparer les données ou de financer des expérimentations longues. Elles peuvent aussi hésiter face à la diversité des acteurs, des logiciels et des méthodes disponibles.

La feuille de route francilienne répond à cette situation en organisant l’écosystème plutôt qu’en proposant un outil unique. Elle associe des organismes de recherche, des établissements d’enseignement, des pôles d’innovation, des acteurs du numérique et des partenaires industriels. L’idée est de faciliter le passage entre un besoin métier et une solution technologique, puis de créer les conditions nécessaires à son développement.

VoletMesure annoncéeObjectif visé
Identification des solutionsCartographie interactive confiée à Systematic Paris RegionOrienter les entreprises vers des solutions de recherche et d’IA adaptées à leurs usages
Données industriellesPlateforme de partage entre partenaires industrielsEncourager la collaboration et le développement conjoint de solutions IA
InfrastructureSolution souveraine de calcul et de stockageDonner aux entreprises et aux chercheurs un accès à des ressources techniques
CompétencesFormations menées avec Microsoft et SimplonFormer 200 profils par an depuis 2019 aux technologies de l’IA
SantéDéfis d’innovation en oncologie et avec des établissements hospitaliersMettre l’IA au service de la prévention, du diagnostic et du suivi des maladies

Une cartographie pour aider les PME et ETI à trouver la bonne solution

La Région a confié au pôle de compétitivité Systematic Paris Region la création d’une cartographie interactive. Cette dernière doit répertorier des solutions issues de la recherche et de l’intelligence artificielle, en les reliant aux cas d’usage des entreprises franciliennes. Elle a vocation à être intégrée à la plateforme régionale IDF Smart Services.

L’intérêt d’une telle cartographie est d’abord de rendre l’offre plus compréhensible. L’expression « intelligence artificielle » recouvre des technologies très différentes : analyse d’images, prévision de la demande, détection d’anomalies, traitement automatique de documents, optimisation de processus ou encore assistants conversationnels. Une entreprise qui cherche à anticiper une panne sur une machine n’a pas les mêmes besoins qu’un acteur qui veut trier des milliers de documents ou améliorer ses prévisions logistiques.

La cartographie annoncée doit donc servir de point d’entrée. Elle ne remplace ni une analyse interne des besoins ni un travail sur la qualité des données. En revanche, elle peut réduire le temps nécessaire pour identifier des laboratoires, des éditeurs, des fournisseurs de technologies ou des compétences pertinentes. Pour des structures qui ne possèdent pas de direction dédiée à l’IA, cette phase d’orientation peut être décisive.

Systematic Paris Region joue ici le rôle d’intermédiaire entre les besoins industriels, les entreprises technologiques et les acteurs de la recherche. La démarche repose sur une idée simple : l’innovation ne dépend pas uniquement de l’existence d’un algorithme performant, mais aussi de la capacité des organisations à savoir où le trouver, comment l’évaluer et avec qui le déployer.

Le partage de données, condition indispensable à de nombreux projets

La Région prévoit aussi d’établir une plateforme consacrée au partage de données entre partenaires industriels, parmi lesquels sont cités Atos et SNCF. L’objectif est de favoriser la coopération entre acteurs et le développement conjoint de solutions d’IA.

Les données sont au cœur de nombreux systèmes d’intelligence artificielle. Pour apprendre à reconnaître une anomalie, prévoir une évolution ou classer une information, un algorithme doit être entraîné ou alimenté avec des données suffisamment pertinentes. Or celles-ci sont fréquemment dispersées entre entreprises, services, sites industriels ou institutions. Elles peuvent aussi être sensibles, confidentielles ou soumises à des règles d’accès strictes.

La création d’une plateforme de partage ne consiste donc pas seulement à déposer des fichiers dans un espace commun. Elle suppose de définir qui peut accéder à quelles informations, dans quel but, avec quelles protections et selon quelles responsabilités. La stratégie francilienne met en avant cet enjeu de coopération industrielle, en s’appuyant sur des résultats préliminaires obtenus avec des plateformes comme Codalab de l’Université Paris-Saclay ou Ipol de l’ENS Cachan.

Calcul et stockage : l’ambition d’une solution souveraine

L’entraînement et l’exécution de certains systèmes d’IA nécessitent d’importantes capacités de calcul et de stockage. Même lorsqu’une entreprise ne développe pas elle-même un modèle complexe, elle peut avoir besoin d’infrastructures pour traiter des volumes de données, tester des algorithmes ou conserver des informations utilisées par ses applications.

La Région prévoit d’accompagner et de financer la création d’une solution souveraine de calcul et de stockage. Parmi les acteurs déjà engagés dans ces domaines, elle cite OVH, Genci, Teralab et Teratec. Le projet doit faciliter l’accès des entreprises à ces ressources et profiter aux chercheurs en IA.

Le terme « souverain » renvoie ici à la volonté de disposer de capacités maîtrisées dans un environnement où le calcul informatique est stratégique. Il ne désigne pas, à lui seul, une technologie précise ni une offre détaillée. Le programme présenté ne précise pas les modalités opérationnelles, les capacités envisagées ou le budget affecté à cette solution. Son ambition est néanmoins claire : éviter que l’infrastructure soit un frein pour les entreprises et renforcer les liens entre recherche et industrie.

La Région associe également cette initiative à la possibilité de faciliter le recrutement de doctorants par les entreprises. Ce rapprochement peut aider à transférer des méthodes de recherche vers des applications industrielles, tout en donnant aux chercheurs un terrain d’expérimentation sur des problèmes concrets.

Former 200 profils par an aux technologies de l’IA

L’infrastructure ne suffit pas si les entreprises manquent de personnes capables de formuler un problème, de comprendre les limites d’un système ou de travailler avec des spécialistes des données. La formation constitue donc l’autre pilier du programme francilien.

Depuis 2019, la Région s’est associée à Microsoft et Simplon avec l’objectif de former 200 profils par an aux technologies de l’intelligence artificielle. Ces parcours visent à renforcer les compétences et les connaissances des professionnels franciliens en matière de solutions IA.

Former à l’IA ne signifie pas uniquement former des ingénieurs capables de concevoir des algorithmes. Les entreprises ont aussi besoin de profils en mesure de faire le lien entre les équipes techniques et les métiers : responsables de projet, analystes, professionnels de la qualité des données ou utilisateurs qui comprennent les conditions d’un usage fiable. Dans un projet réussi, la connaissance du terrain compte autant que la maîtrise des outils.

Pour les PME et ETI, cette montée en compétences peut permettre de mieux dialoguer avec des prestataires ou des partenaires. Elle aide aussi à éviter un écueil fréquent : acheter une technologie sans avoir défini le problème qu’elle doit résoudre, les données dont elle a besoin ou la manière dont ses résultats seront évalués.

Digihall et les partenariats internationaux pour renforcer l’écosystème

La stratégie régionale ne s’arrête pas aux dispositifs destinés aux entreprises. L’Île-de-France soutient aussi Digihall, présenté comme un hub d’innovation numérique européen. Le projet rassemble le CEA List, Inria, Systematic, l’IRT SystemX, Télécom Paris, DataIA ainsi que des partenaires industriels majeurs sur le plateau de Saclay.

Un hub de ce type a pour fonction de rapprocher des acteurs qui, sans coordination, peuvent travailler en parallèle : laboratoires, grandes entreprises, jeunes pousses, organismes de formation et collectivités. Dans le cas de Digihall, la Région veut stimuler les coopérations régionales et internationales autour de l’innovation numérique et de l’IA.

L’Île-de-France souhaite en outre renforcer ses liens avec d’autres territoires majeurs du secteur. Des accords de coopération ont déjà été signés avec la province du Québec et la région de Séoul. Une collaboration est également envisagée avec la Bavière, dans la perspective de constituer un réseau mondial de hubs d’intelligence artificielle lié à l’initiative AI4EU.

Cette ouverture internationale répond à un enjeu d’attractivité. Pour attirer entreprises, chercheurs et investissements, une région doit pouvoir mettre en avant ses compétences, ses infrastructures et ses partenaires. La communauté francilienne cherche ainsi à développer une communication plus cohérente et collective sur son expertise en IA.

La santé, un terrain d’expérimentation sous fortes contraintes

La santé fait partie des secteurs prioritaires identifiés par la Région. L’IA y peut contribuer à la prévention, au diagnostic et au suivi des maladies, notamment en aidant à analyser des images, des dossiers ou de grandes quantités d’informations médicales. Mais c’est aussi un domaine où les données sont particulièrement sensibles et où leur accès pour entraîner des algorithmes demeure complexe.

Depuis 2019, la Région, en partenariat avec Medicen et l’Institut Gustave Roussy, a lancé un défi consacré à l’oncologie. Celui-ci a été remporté par la start-up Owkin. Cette expérience sert de modèle à de nouveaux défis menés avec l’AP-HP et l’Institut Curie.

Les défis annoncés peuvent être dotés d’un montant maximal de 1,5 million d’euros. Ce chiffre correspond au plafond indiqué pour ces dispositifs, sans que le programme présenté ne détaille la répartition précise des financements ni les modalités d’attribution. L’essentiel est ailleurs : la Région cherche à faire émerger des solutions sur des besoins identifiés par des établissements de santé, plutôt qu’à soutenir l’IA de manière abstraite.

Dans ce secteur, l’efficacité technique ne peut être le seul critère. Les projets doivent également composer avec l’accès aux données, leur sécurité, la validation des résultats et les usages réels par les professionnels de santé. C’est précisément pourquoi les partenariats avec des établissements hospitaliers et des instituts spécialisés sont déterminants.

Ce qu’il faut surveiller

Au 6 novembre 2023, la portée de cette stratégie se mesurera moins à l’annonce des dispositifs qu’à leur mise en œuvre. Plusieurs éléments seront déterminants : l’intégration effective de la cartographie dans IDF Smart Services, les règles de gouvernance de la future plateforme de données, les conditions d’accès à la solution de calcul et de stockage, ainsi que la capacité des formations à répondre aux besoins des entreprises.

Le suivi des défis en santé sera tout aussi important. Les projets les plus utiles seront ceux qui pourront passer du stade de l’expérimentation à un usage réel, sans négliger les contraintes propres aux données médicales. Enfin, l’ambition internationale de l’Île-de-France dépendra de sa faculté à transformer ses accords, ses hubs et ses compétences scientifiques en collaborations visibles pour les entreprises.

L’objectif affiché est de faire de l’IA un levier de développement accessible aux PME et ETI, et non une technologie réservée aux organisations disposant déjà de vastes moyens. Pour y parvenir, la Région devra articuler durablement quatre ressources souvent difficiles à réunir : des cas d’usage, des données, des capacités techniques et des compétences humaines.

Questions fréquentes

Quelles aides l’Île-de-France prévoit-elle pour les PME qui veulent utiliser l’IA ?

La stratégie présentée prévoit plusieurs leviers : une cartographie interactive des solutions d’IA, une plateforme de partage de données, une solution de calcul et de stockage, ainsi que des formations. Elle vise aussi à rapprocher les entreprises de laboratoires, d’acteurs technologiques et de partenaires industriels. Les modalités détaillées d’accès à chaque dispositif ne sont pas précisées.

À quoi doit servir la cartographie IA de Systematic Paris Region ?

La cartographie confiée à Systematic Paris Region doit aider les entreprises franciliennes à identifier des solutions de recherche et d’intelligence artificielle adaptées à leurs cas d’usage. Elle doit être intégrée à IDF Smart Services. Son rôle est d’orienter les organisations parmi les technologies et partenaires disponibles, pas de remplacer une étude de leurs besoins métiers.

Pourquoi les entreprises ont-elles besoin de partager des données pour l’IA ?

De nombreux projets d’intelligence artificielle reposent sur l’analyse de données permettant d’entraîner, de tester ou d’améliorer les algorithmes. Lorsque les données sont réparties entre plusieurs partenaires, les réunir ou les rendre accessibles peut enrichir un projet. Ce partage doit toutefois respecter des règles précises d’accès, de sécurité, de confidentialité et de gouvernance.

Quels projets d’IA en santé sont soutenus par la Région ?

Depuis 2019, la Région a mené avec Medicen et l’Institut Gustave Roussy un défi en oncologie remporté par Owkin. Elle poursuit ce modèle avec l’AP-HP et l’Institut Curie. Les défis annoncés peuvent être dotés d’un montant maximal de 1,5 million d’euros et visent des usages liés à la prévention, au diagnostic ou au suivi des maladies.

L’Île-de-France finance-t-elle directement des infrastructures de calcul pour l’IA ?

La Région annonce vouloir accompagner et financer la création d’une solution souveraine de calcul et de stockage. OVH, Genci, Teralab et Teratec sont cités parmi les acteurs déjà engagés dans ces domaines. Le programme ne détaille toutefois ni le budget global, ni les capacités techniques, ni les conditions précises auxquelles les entreprises pourront accéder à cette infrastructure.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Région Île-de-France, portail institutionnelwww.iledefrance.fr
  2. Systematic Paris Region, pôle de compétitivitésystematic-paris-region.org
  3. Assistance publique-Hôpitaux de Pariswww.aphp.fr
  4. Institut Curie, recherche et soins en cancérologiecurie.fr