Régulation et éthique

Conflit israélo-palestinien : ce que l’IA peut aider à comprendre

L’ONU a mandaté le développement d’un outil d’intelligence artificielle destiné à mieux modéliser les causes profondes du conflit israélo-palestinien. Baptisée CulturePulse, la plateforme simule l’effet de changements sociaux, économiques ou politiques. Son intérêt est réel pour analyser une situation complexe, mais elle ne peut ni décider de la paix ni remplacer les négociations.

Des experts analysent une simulation sociale pour mieux comprendre un conflit et ses dynamiques humaines.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle ne négocie pas un cessez-le-feu et ne signe pas d’accord de paix. Elle peut en revanche aider à organiser des informations très nombreuses, à faire apparaître des interactions difficiles à percevoir et à mettre à l’épreuve des hypothèses. C’est dans cette perspective que l’Organisation des Nations unies a mandaté le développement d’un outil destiné à mieux comprendre les causes sous-jacentes du conflit israélo-palestinien, l’un des plus complexes et des plus durables au monde.

Au 6 novembre 2023, le projet s’appuie sur CulturePulse, une plateforme conçue pour modéliser des sociétés et leurs dynamiques. L’ambition n’est pas de demander à une machine de trancher un différend politique ou historique. Il s’agit plutôt de construire une représentation informatique de facteurs humains, sociaux, économiques et politiques, afin d’explorer ce qui pourrait changer lorsqu’un de ces facteurs évolue.

Cette approche impose d’emblée une distinction essentielle : une simulation peut constituer un outil d’analyse utile, mais elle n’est ni une vérité scientifique automatique ni une solution diplomatique. Dans un conflit où s’entremêlent histoire, sécurité, territoire, institutions, identités et expériences individuelles, cette précaution est centrale.

Une société artificielle pour analyser des interactions complexes

Le principe de CulturePulse repose sur la création d’une sorte de société artificielle. Pour y parvenir, l’outil est alimenté par des données recueillies sur le terrain, notamment à partir d’échanges menés dans la région, y compris en Cisjordanie. L’objectif est de ne pas réduire la situation à quelques indicateurs macroéconomiques ou à des positions officielles.

Selon les informations disponibles, la plateforme peut prendre en compte plus de 80 catégories pour chaque personne concernée. Ces catégories incluent notamment la colère, l’anxiété, certains traits de personnalité, la situation financière et le racisme. Elles peuvent aussi couvrir des données démographiques, les croyances religieuses, les valeurs morales et d’autres paramètres jugés pertinents sur les plans psychologique et sociologique.

L’intérêt d’un tel dispositif est de représenter les individus non comme des chiffres isolés, mais comme des personnes situées dans un environnement social. Une même évolution politique ou économique ne produira pas forcément les mêmes effets selon l’âge, les conditions de vie, les convictions, l’expérience personnelle ou le degré de confiance envers les institutions.

Élément intégré à la simulationCe que cela peut aider à analyserLimite à garder en tête
Émotions, comme la colère ou l’anxiétéLes réactions possibles à une crise, une annonce ou un changement de contexteUne émotion déclarée ou estimée ne résume jamais une personne
Situation financière et prospéritéL’incidence d’une amélioration ou d’une dégradation économiqueL’économie n’explique pas seule les choix politiques et sociaux
Valeurs morales et croyances religieusesLes perceptions, normes et références qui structurent des groupesCes dimensions sont diverses et ne doivent pas être caricaturées
Données démographiques et socialesLes différences d’expérience entre catégories de populationLes catégories peuvent masquer des trajectoires individuelles
Paramètres politiquesLes effets possibles de décisions ou de scénarios institutionnelsUne simulation ne remplace pas une décision légitime ni un accord

Le travail de collecte est donc aussi important que l’algorithme lui-même. Une intelligence artificielle ne peut produire des analyses solides que si les informations sur lesquelles elle s’appuie sont pertinentes, suffisamment diverses et recueillies avec méthode. Dans un contexte de conflit, cette exigence est particulièrement difficile à satisfaire : l’accès au terrain peut être inégal, la parole peut être contrainte par la peur et certains groupes risquent d’être moins représentés que d’autres.

Comment les simulations peuvent-elles tester des scénarios ?

Une fois la société artificielle construite, le principe est de modifier certains paramètres et d’observer les conséquences possibles dans le modèle. La prospérité économique constitue un exemple : que se passerait-il, dans la simulation, si la situation matérielle d’une partie de la population s’améliorait ? Le même travail peut être mené avec des variations politiques ou sociales.

Ce type d’outil ne répond pas par une formule magique du type « voici la solution ». Il permet plutôt de poser des questions structurées. Une mesure qui paraît favorable à un groupe est-elle susceptible de produire des effets négatifs chez un autre ? Des tensions peuvent-elles s’aggraver si plusieurs facteurs se combinent ? Quels leviers semblent avoir le plus d’effet dans un scénario précis ?

La valeur de l’IA tient ici à sa capacité à traiter simultanément un grand nombre de variables. Les décideurs et les chercheurs travaillent déjà avec des analyses qualitatives, des sondages, des données économiques et des retours du terrain. Une plateforme de simulation peut compléter ces approches en rendant plus visibles les liens possibles entre des facteurs qui évoluent ensemble.

Il faut toutefois éviter une lecture mécanique des comportements humains. Les relations politiques, les choix des dirigeants, les mobilisations collectives, les traumatismes et les événements imprévus ne se laissent pas entièrement traduire en variables. La machine peut aider à explorer des conséquences plausibles dans son modèle. Elle ne peut pas garantir que le monde réel suivra la même trajectoire.

Des usages déjà évoqués dans d’autres crises

CulturePulse n’est pas présenté comme un outil créé uniquement pour le conflit israélo-palestinien. La plateforme a déjà été utilisée dans des travaux portant sur les conflits en Irlande, au Soudan du Sud et dans les Balkans, ainsi que lors de la crise des réfugiés à Lesbos, en Grèce. Les résultats de ces usages ont été présentés comme encourageants.

Cette expérience dans plusieurs contextes montre l’intérêt de la méthode : les conflits sont différents, mais ils ont souvent en commun une multiplicité d’acteurs, des mémoires collectives et des facteurs économiques ou politiques imbriqués. Un outil capable de formaliser cette complexité peut soutenir le travail d’analyse.

Pour autant, l’expression « résultats encourageants » doit être interprétée avec rigueur. Elle ne signifie pas qu’un algorithme a résolu ces crises. Elle indique plutôt que des simulations ont pu être mobilisées pour mieux comprendre des dynamiques et envisager des options. L’efficacité réelle d’un tel outil dépend ensuite de la qualité du dialogue entre les acteurs, de la volonté politique et des conditions concrètes de mise en œuvre.

Simulation algorithmique et négociation diplomatique : deux rôles distincts

Ce que la simulation peut apporter

  • Traiter simultanément de nombreux facteurs sociaux, économiques et psychologiques.
  • Tester les effets possibles d’une variation de prospérité ou d’un changement politique.
  • Faire ressortir des interactions difficiles à observer dans des données dispersées.
  • Comparer des scénarios sans les appliquer dans le monde réel.
  • Aider les experts à formuler de nouvelles questions d’analyse.

Ce qu’elle ne peut pas faire

  • Garantir qu’un scénario simulé se réalisera dans la réalité.
  • Représenter parfaitement les expériences, les traumatismes et les choix individuels.
  • Décider à la place des populations, des médiateurs ou des responsables politiques.
  • Créer la confiance nécessaire à des négociations entre parties adverses.
  • Se passer de données fiables, diversifiées et recueillies de manière éthique.

L’IA peut éclairer la diplomatie, pas la remplacer

La promesse d’un outil comme CulturePulse est de fournir aux experts, aux institutions et aux médiateurs une carte plus détaillée des interdépendances à l’œuvre. Mais une carte, même très sophistiquée, ne décide pas de la destination ni du chemin à emprunter. Les décisions de paix relèvent de responsables politiques, de représentants des populations concernées et de négociations où la confiance, la reconnaissance et les garanties concrètes sont déterminantes.

Cette limite n’est pas secondaire. Une intelligence artificielle travaille à partir de ce qui peut être observé, collecté et codé. Or, dans un conflit, certains éléments parmi les plus importants sont difficiles à quantifier : un sentiment d’injustice, une mémoire familiale, la peur, le deuil, l’attachement à un lieu ou la confiance accordée à un interlocuteur.

L’outil doit donc être compris comme un support à la décision, non comme un arbitre. Il peut aider à identifier des tendances, à comparer des scénarios et à signaler des effets potentiellement sous-estimés. Il ne dispose ni de légitimité démocratique ni de responsabilité politique. Surtout, il ne peut pas se substituer à l’écoute des personnes directement touchées par le conflit.

Les questions éthiques posées par une IA des conflits

Utiliser des données aussi personnelles que l’anxiété, les croyances ou les valeurs morales dans un système d’analyse soulève des questions éthiques majeures. La première concerne la protection des personnes. Les informations collectées dans une région marquée par la violence et les tensions doivent être traitées avec une prudence maximale. Une personne interrogée doit notamment pouvoir comprendre l’usage qui sera fait de ses données et ne pas être mise en danger par sa participation.

La deuxième question est celle de la représentativité. Si certains groupes sont davantage interrogés que d’autres, ou si les données disponibles décrivent mieux une partie de la population, le modèle risque de reproduire ce déséquilibre. Il peut alors donner une apparence de neutralité à une vision incomplète de la réalité.

La troisième concerne la transparence. Les utilisateurs doivent pouvoir connaître les principales données prises en compte, les hypothèses retenues et les limites des résultats. Sans cette lisibilité, un outil de simulation peut devenir une boîte noire à laquelle on accorde une confiance excessive simplement parce qu’elle est technologique.

Enfin, les risques de détournement doivent être anticipés. Des analyses portant sur les opinions, les émotions ou les vulnérabilités de populations ne doivent pas être utilisées pour les surveiller, les manipuler ou renforcer des discriminations. Des règles claires, des mécanismes de contrôle et une coopération entre les instances internationales, les organismes spécialisés et les acteurs locaux sont nécessaires pour encadrer ces usages.

Ce qu’il faut surveiller

L’initiative associant l’ONU et CulturePulse illustre une évolution importante : l’IA est de plus en plus envisagée comme un instrument d’analyse dans des domaines où les conséquences humaines sont considérables. Son apport potentiel ne réside pas dans une capacité imaginaire à « résoudre » un conflit, mais dans une meilleure lecture de systèmes complexes et dans l’examen méthodique de scénarios.

Pour juger cette approche, plusieurs critères devront être suivis. La diversité des données recueillies, la sécurité des informations personnelles, la possibilité de contester les résultats, la transparence des hypothèses et l’implication des populations concernées seront aussi importants que les performances techniques de l’outil.

La question la plus utile n’est donc pas de savoir si l’IA peut faire la paix à la place des humains. Elle est de déterminer dans quelles conditions elle peut rendre l’analyse plus rigoureuse, sans effacer la pluralité des voix ni donner une fausse objectivité à des choix politiques. Dans le conflit israélo-palestinien comme ailleurs, la technologie peut être un appui. La paix reste, elle, une responsabilité humaine et politique.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que CulturePulse, l’IA utilisée pour analyser le conflit israélo-palestinien ?

CulturePulse est une plateforme de simulation de dynamiques sociales. Dans le cadre du travail mandaté par l’ONU, elle est alimentée avec des données de terrain et peut intégrer plus de 80 catégories par personne, telles que l’anxiété, la situation financière, les valeurs morales ou les croyances religieuses. Elle vise à analyser des scénarios, non à rendre des décisions politiques.

L’intelligence artificielle peut-elle résoudre le conflit israélo-palestinien ?

Non. Une IA peut aider à organiser de nombreuses données, à repérer des interactions et à tester les conséquences possibles de certains scénarios. Elle ne peut ni négocier un accord, ni établir une confiance entre les parties, ni disposer de la légitimité nécessaire pour décider. La diplomatie, le dialogue et les choix politiques restent indispensables.

Comment une simulation IA peut-elle être utile dans un conflit ?

Une simulation permet de faire varier des paramètres, comme la prospérité économique ou une évolution politique, puis d’observer les effets possibles dans le modèle. Cette méthode aide les experts à comparer des hypothèses et à mieux comprendre les liens entre plusieurs facteurs. Ses résultats restent dépendants des données et des hypothèses employées.

Quels sont les risques éthiques d’une IA qui analyse les populations dans un conflit ?

Les principaux risques concernent la confidentialité des données, la sécurité des personnes interrogées, les biais de représentation et le manque de transparence. Des informations sur les émotions, les croyances ou les vulnérabilités ne doivent jamais servir à surveiller ou manipuler une population. Un contrôle humain et des règles explicites sont nécessaires.

CulturePulse a-t-elle déjà été utilisée pour d’autres crises ?

Oui. La plateforme a déjà été utilisée dans des travaux concernant les conflits en Irlande, au Soudan du Sud et dans les Balkans, ainsi que lors de la crise des réfugiés à Lesbos. Ces expériences ont été décrites comme encourageantes, sans signifier qu’un algorithme aurait à lui seul résolu ces situations complexes.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Wired, informations sur la plateforme CulturePulse et son usage dans l’analyse des conflitswww.wired.com
  2. CulturePulse, présentation de la plateforme de simulation socialewww.culturepulse.ai
  3. Nations unies, portail institutionnelwww.un.org