Régulation et éthique

Hope Sogni, l’IA symbolique qui veut remettre l’égalité au cœur de la FIFA

Présentée comme une candidate à la présidence de la FIFA, Hope Sogni est une intelligence artificielle conçue pour interpeller le football mondial. Son programme défend l’égalité des récompenses, des investissements durables dans le football féminin et une lutte renforcée contre les discriminations.

Une assemblée de football face à un avatar numérique symbolisant l’égalité dans la gouvernance sportive.
Illustration : Actu.ai

Une intelligence artificielle peut-elle porter un projet politique dans le football mondial ? Présentée en novembre 2023 comme candidate à la présidence de la FIFA, Hope Sogni ne vise pas à remplacer concrètement un dirigeant élu. Cette personnalité numérique sert plutôt de tribune à une revendication très concrète : faire de l’égalité entre les femmes et les hommes, ainsi que de la lutte contre les discriminations, une priorité de la gouvernance du football.

Derrière cette initiative, l’idée est volontairement frappante. Alors que les postes les plus exposés des grandes instances sportives restent largement occupés par des hommes, une IA prend la parole pour formuler un programme en faveur du football féminin. Son existence pose deux questions distinctes : que propose-t-elle pour transformer ce sport et, plus largement, que signifie l’apparition de personnages générés ou assistés par IA dans le débat public ?

Une candidate numérique conçue pour rendre visibles les inégalités

Hope Sogni est le résultat d’une collaboration entre Dark Horses, une agence spécialisée dans le marketing sportif, les développeurs de Twise.ai et Maggie Murphy, directrice générale du club anglais Lewes FC. Lewes FC est connu dans le football britannique pour son engagement en faveur de l’égalité dans le sport.

Le choix d’une candidate artificielle n’est pas anodin. Le projet cherche à souligner la faible place accordée aux femmes dans les fonctions de décision du football international, mais aussi à rappeler que les inégalités ne se limitent pas à la répartition des postes. Elles concernent les financements, la visibilité médiatique, les équipements, les conditions de travail des joueuses et la prévention des comportements discriminatoires.

Hope Sogni est donc moins une personnalité autonome qu’un dispositif de campagne : ses réponses et son programme traduisent les priorités de ses créateurs. Le nom même du projet donne une forme incarnée à un débat souvent traité à travers des rapports, des budgets ou des déclarations institutionnelles.

Comment est élu le président de la FIFA ?

La présidence de la FIFA est une fonction institutionnelle, attribuée par le Congrès de la FIFA, où les associations membres votent. Le président exerce un mandat de quatre ans et la procédure prévoit notamment la présentation de candidatures par les fédérations membres, dans un cadre défini par les Statuts de l’organisation.

À la date de publication de cet article, Gianni Infantino dirige la FIFA. Élu une première fois en 2016, il a été reconduit le 16 mars 2023 pour un mandat courant jusqu’en 2027. Dans ce contexte, Hope Sogni ne se présente pas comme une candidate engagée dans la procédure officielle prévue par l’instance. Sa « candidature » est explicitement symbolique.

Cette distinction est importante. Une IA peut produire un discours, répondre à des questions ou aider à diffuser une campagne. En revanche, l’exercice d’un mandat à la tête d’une fédération internationale implique une responsabilité juridique, des décisions administratives et politiques, ainsi qu’une légitimité issue d’un vote. Le projet ne prétend pas effacer ces règles, mais les utilise comme décor pour exposer les sujets qu’il estime insuffisamment traités.

DateÉvénementCe que cela éclaire
2016Gianni Infantino est élu président de la FIFA.La présidence est une fonction obtenue par le vote des associations membres.
16 mars 2023Gianni Infantino est réélu à la tête de la FIFA.Le mandat présidentiel est alors fixé jusqu’en 2027.
20 août 2023Jennifer Hermoso reçoit un baiser non consenti de Luis Rubiales après la finale du Mondial féminin.L’affaire remet au premier plan les rapports de pouvoir et le respect des joueuses.
24 novembre 2023Hope Sogni est présentée comme candidate symbolique.L’IA devient le support d’une campagne pour l’égalité dans le football.

L’égalité des récompenses, axe central du programme

La proposition la plus nette de Hope Sogni concerne les récompenses financières. L’IA défend une équité des dotations entre compétitions masculines et féminines, y compris pour les Coupes du monde. Il ne s’agit pas seulement d’un débat comptable. Les primes et prix versés aux sélections influencent toute une chaîne économique : moyens consacrés à la préparation, visibilité des compétitions, attractivité pour les diffuseurs et capacité des fédérations à investir durablement dans leurs équipes féminines.

L’objection fréquemment avancée tient aux revenus plus faibles générés par les compétitions féminines. Hope Sogni inverse le raisonnement. « C’est précisément parce que les compétitions féminines ont été sous-financées et sous-promues pendant si longtemps qu’elles n’ont pas atteint leur potentiel en termes de revenus », fait-elle valoir.

Cette position repose sur un principe simple : les audiences et recettes ne naissent pas spontanément. Elles dépendent de la programmation, de la qualité des infrastructures, de la régularité de la couverture médiatique, de l’accessibilité des rencontres et des efforts de promotion. Le football féminin a démontré sa capacité à mobiliser un public lors des grandes compétitions, mais un tournoi ponctuellement populaire ne suffit pas à assurer l’équilibre économique des championnats et clubs tout au long de l’année.

Hope Sogni reconnaît que cette ambition exige du temps. « Cela nécessitera un engagement à long terme et une vision audacieuse, mais je suis convaincue que c’est possible », affirme-t-elle. Le message vise donc moins une correction immédiate qu’une stratégie durable, où la redistribution et l’investissement servent à compenser un retard historique.

Des investissements qui ne se limitent pas aux grands tournois

Le projet insiste aussi sur les besoins plus quotidiens du football féminin. Il appelle à investir massivement dans :

  • les infrastructures, afin que les équipes féminines disposent de terrains, vestiaires et équipements adaptés ;
  • la promotion des compétitions et des joueuses, pour accroître leur visibilité ;
  • le soutien aux clubs féminins, localement comme au niveau international ;
  • des programmes éducatifs centrés sur le respect et la tolérance.

Cette dernière dimension est essentielle. Une politique d’égalité ne se réduit pas à des primes plus élevées. Elle passe aussi par la formation des encadrants, la protection des athlètes, la lutte contre les stéréotypes et la possibilité, pour toutes les personnes concernées, de pratiquer ou suivre le football sans subir de discrimination liée au genre ou à l’orientation sexuelle.

Le cas Jennifer Hermoso, révélateur d’un problème de pouvoir

La campagne intervient quelques mois après l’affaire impliquant Jennifer Hermoso et Luis Rubiales, alors ancien président de la Fédération espagnole de football. Après la victoire de l’Espagne à la Coupe du monde féminine, le 20 août 2023, la joueuse a reçu un baiser non consenti de la part du dirigeant lors de la cérémonie de remise des médailles.

Cet épisode a largement dépassé le cadre du sport espagnol. Il a relancé le débat sur le consentement, la protection des joueuses et les rapports de pouvoir dans les institutions sportives. Pour les créateurs de Hope Sogni, il illustre les comportements inappropriés auxquels les femmes peuvent être confrontées dans cet univers.

Il serait réducteur de faire de Hope Sogni une simple réaction à cette affaire. Son programme couvre les financements, la représentation et l’éducation. Mais le contexte donne une résonance particulière à son message : la gouvernance du football ne concerne pas seulement les compétitions, les calendriers et les revenus. Elle fixe aussi les règles de comportement et détermine la façon dont les institutions répondent lorsqu’une joueuse signale un problème.

Un programme qui reprend aussi certains débats portés par la FIFA

Hope Sogni ne s’oppose pas à toutes les orientations défendues sous la présidence de Gianni Infantino. Elle juge favorable le principe d’une Coupe du monde réunissant 48 nations. Elle se dit également ouverte à l’idée d’organiser cette compétition tous les deux ans et ne rejette pas la possibilité de l’accueillir dans plusieurs pays simultanément.

Ces positions montrent que la démarche ne consiste pas à opposer mécaniquement football masculin et football féminin, ni à rejeter toute évolution de l’économie du football mondial. Au contraire, Hope Sogni utilise certains des grands débats sur l’expansion des compétitions pour poser une condition : la croissance du football doit aussi profiter aux femmes et aux structures qui les accompagnent.

Ce point soulève toutefois une question pratique. Davantage de pays participants ou une fréquence accrue des grands tournois peuvent augmenter l’exposition du football, mais ils exigent également des calendriers soutenables, des moyens logistiques importants et une redistribution crédible des ressources. Pour le football féminin, l’enjeu est d’éviter que la recherche de nouveaux revenus se fasse au détriment des championnats nationaux et des clubs qui forment les joueuses.

Ce qu’une IA apporte, et ce qu’elle ne peut pas décider

L’intérêt de Hope Sogni tient à sa capacité à créer un décalage. Une intelligence artificielle candidate à la FIFA attire immédiatement l’attention, car elle associe deux univers qui semblent éloignés : la technologie et la gouvernance sportive. Cette mise en scène peut rendre un débat plus accessible et donner une visibilité nouvelle à des revendications portées depuis longtemps par des joueuses, des clubs et des associations.

Mais l’IA ne doit pas faire oublier les personnes qui fixent ses objectifs. Les éléments présentés autour de Hope Sogni mettent en avant un programme, sans détailler le fonctionnement technique du système, les données utilisées ou la part exacte d’automatisation dans ses réponses. Cela invite à une prudence élémentaire : une IA ne porte pas, par elle-même, une expérience vécue ni une responsabilité politique. Ce sont les humains qui la conçoivent, choisissent ses priorités et répondent de ses messages.

L’usage d’une IA dans une campagne de sensibilisation pose aussi un enjeu de transparence. Le public doit savoir lorsqu’il échange avec un système automatisé ou lorsqu’un contenu est généré avec son aide. Cette clarté est d’autant plus nécessaire lorsque la technologie intervient dans des sujets politiques, sociaux ou institutionnels.

Ce qu’il faut surveiller

Hope Sogni ne changera pas seule les règles de la FIFA, les budgets des fédérations ou la composition des instances dirigeantes. Sa portée se mesure ailleurs : dans sa capacité à faire émerger une discussion précise sur les engagements attendus du football mondial en matière d’égalité.

Les questions essentielles restent très concrètes. Les investissements dans le football féminin progresseront-ils de manière durable ? Les clubs disposeront-ils de moyens comparables pour former, encadrer et promouvoir les joueuses ? Les fédérations renforceront-elles la prévention des discriminations liées au genre et à l’orientation sexuelle ? Et surtout, les personnes concernées participeront-elles davantage aux décisions qui les touchent ?

En novembre 2023, Hope Sogni apporte une réponse symbolique et technologique à ces interrogations. Son véritable intérêt n’est pas de faire croire qu’un logiciel peut présider une organisation mondiale, mais de rappeler que les outils numériques peuvent aussi servir à demander des comptes aux institutions et à rendre visibles celles et ceux qui le sont trop peu.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que Hope Sogni ?

Hope Sogni est une intelligence artificielle présentée en novembre 2023 comme une candidate symbolique à la présidence de la FIFA. Créée avec l’agence Dark Horses, Twise.ai et Maggie Murphy du Lewes FC, elle porte un programme consacré à l’égalité femmes-hommes, au financement du football féminin et à la lutte contre les discriminations.

Hope Sogni peut-elle vraiment devenir présidente de la FIFA ?

Non, le projet est présenté comme symbolique. Le président de la FIFA est élu par le Congrès de l’organisation selon une procédure encadrée par ses Statuts, avec des candidatures portées par les associations membres. Hope Sogni utilise les codes d’une candidature présidentielle pour alimenter le débat sur la gouvernance du football.

Que propose Hope Sogni pour le football féminin ?

Hope Sogni défend une équité des récompenses financières entre compétitions féminines et masculines, notamment lors des Coupes du monde. Elle réclame aussi des investissements dans les infrastructures, la promotion des compétitions, le soutien aux clubs féminins et des programmes éducatifs dédiés au respect et à la tolérance.

Pourquoi l’affaire Jennifer Hermoso est-elle liée à ce projet ?

Le projet cite le baiser non consenti reçu par Jennifer Hermoso de la part de Luis Rubiales comme un exemple des comportements inappropriés que peuvent subir les femmes dans le football. L’affaire a remis au centre du débat les rapports de pouvoir, le consentement et la responsabilité des dirigeants sportifs.

Une intelligence artificielle peut-elle défendre une cause sociale ?

Une IA peut aider à diffuser un message, répondre à des questions et capter l’attention du public autour d’une cause. Elle ne remplace toutefois ni les personnes concernées ni les responsables élus. Ses objectifs, ses contenus et son usage sont définis par les humains qui la créent et doivent être présentés de façon transparente.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. FIFA, documents juridiques et Statuts de l’organisationinside.fifa.com/legal
  2. FIFA, informations institutionnelles sur le Congrès et la gouvernanceinside.fifa.com/about-fifa/organisation
  3. Ouest-France, couverture du projet Hope Sogniwww.ouest-france.fr
  4. Lewes FC, club anglais engagé dans l’égalité dans le footballlewesfc.com