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Retour de Sam Altman chez OpenAI : ce que la crise change pour l’IA

Écarté par le conseil d’administration d’OpenAI le 17 novembre 2023, Sam Altman a obtenu son retour à la tête de l’entreprise en quelques jours. Cette crise sans précédent interroge le pouvoir des administrateurs, le rôle de Microsoft et l’équilibre entre innovation rapide et développement responsable de l’intelligence artificielle.

Des chercheurs réunis dans un laboratoire d’intelligence artificielle pendant une crise de gouvernance.
Illustration : Actu.ai

En quatre jours, OpenAI est passée d’une crise de gouvernance brutale à la réintégration de son dirigeant le plus emblématique. Sam Altman, cofondateur et visage public de l’entreprise à l’origine de ChatGPT, retrouve son poste après avoir été évincé le 17 novembre 2023 par le conseil d’administration. La séquence révèle les tensions qui traversent toute l’industrie de l’intelligence artificielle : qui doit décider de la vitesse de développement de ces technologies, et au nom de quels intérêts ?

Le retournement est d’autant plus frappant que Sam Altman se trouvait encore à San Francisco le 16 novembre, où il avait participé au sommet des dirigeants de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique. Le lendemain, OpenAI annonçait son départ. Le conseil expliquait alors ne plus avoir confiance dans sa capacité à exercer ses fonctions, sans détailler publiquement les faits à l’origine de cette décision.

Lorsque son retour est annoncé, Sam Altman résume sa position en ces termes : « J’aime OpenAI, et tout ce que j’ai fait ces derniers jours a été pour cette équipe et sa mission. » Au-delà d’un épisode spectaculaire de la Silicon Valley, cette crise pose une question centrale pour une entreprise devenue incontournable depuis le lancement de ChatGPT, le 30 novembre 2022.

Quatre jours de crise au sommet d’OpenAI

La chronologie permet de mesurer l’ampleur du désordre qui a gagné l’entreprise. Le conseil d’administration d’OpenAI annonce le départ de Sam Altman le 17 novembre et nomme alors Mira Murati, directrice de la technologie, comme dirigeante par intérim. La décision surprend les salariés, les partenaires et les clients d’OpenAI.

Les discussions s’enchaînent ensuite pour organiser un possible retour. Mais le 19 novembre, le conseil choisit finalement Emmett Shear, cofondateur de la plateforme Twitch, pour diriger OpenAI à titre provisoire. Dans le même temps, la contestation prend une ampleur considérable en interne : une très large part des salariés demande le retour de Sam Altman et la démission du conseil, selon la lettre rendue publique par les employés.

Le 20 novembre, Microsoft, partenaire commercial majeur et investisseur d’OpenAI, annonce que Sam Altman et Greg Brockman, autre cofondateur et ancien président du conseil, vont rejoindre le groupe pour y conduire une nouvelle équipe de recherche avancée en IA. Cette solution aurait pu priver OpenAI de plusieurs de ses figures clés et d’une partie de ses talents.

Finalement, dans la nuit du 21 au 22 novembre, OpenAI annonce un « accord de principe » pour le retour de Sam Altman comme directeur général. La société prévoit alors la mise en place d’un nouveau conseil d’administration initial, présidé par Bret Taylor, ancien coprésident-directeur général de Salesforce. Il comprend aussi Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor américain, ainsi qu’Adam D’Angelo, dirigeant de Quora et seul membre de l’ancien conseil à rester en fonction.

DateÉvénement marquant
16 novembre 2023Sam Altman participe au sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique à San Francisco.
17 novembre 2023Le conseil d’administration annonce son éviction. Mira Murati devient dirigeante par intérim.
19 novembre 2023Emmett Shear est choisi pour assurer la direction provisoire d’OpenAI.
20 novembre 2023Microsoft annonce vouloir recruter Sam Altman et Greg Brockman pour une nouvelle équipe d’IA.
21-22 novembre 2023OpenAI annonce l’accord de principe pour le retour de Sam Altman et un nouveau conseil initial.

Cette succession rapide de décisions montre qu’OpenAI ne ressemble pas tout à fait à une start-up technologique classique. Sa structure juridique et sa mission expliquent en partie l’affrontement.

Pourquoi la gouvernance d’OpenAI est-elle si particulière ?

OpenAI a été créée en 2015 comme une organisation à but non lucratif. Sa mission affichée est de faire en sorte que l’intelligence artificielle générale, souvent désignée par l’acronyme anglais AGI, bénéficie à l’ensemble de l’humanité. L’AGI renvoie, dans ce cadre, à une IA qui pourrait accomplir un très grand nombre de tâches intellectuelles à un niveau au moins comparable à celui des humains.

Pour financer les coûteux travaux nécessaires au développement de ses modèles, OpenAI a ensuite mis en place une entité commerciale à profits plafonnés. Cette branche peut attirer des investisseurs et rémunérer des salariés, mais elle reste contrôlée par l’organisation à but non lucratif et son conseil d’administration.

C’est un point décisif : les administrateurs ne sont pas tenus de défendre prioritairement les intérêts des investisseurs. Leur devoir est lié à la mission de l’organisation. Dans une entreprise conventionnelle, les actionnaires disposent généralement d’un poids déterminant. Chez OpenAI, la prééminence du conseil non lucratif était précisément conçue pour éviter que la recherche de revenus ne l’emporte automatiquement sur les impératifs de sécurité.

La crise de novembre 2023 met donc en lumière une contradiction potentielle. OpenAI doit à la fois poursuivre une mission d’intérêt général, commercialiser des produits utilisés par des millions de personnes et entretenir une relation stratégique avec Microsoft. Le retour de Sam Altman, assorti d’un renouvellement du conseil, pourrait modifier durablement l’équilibre entre ces trois dimensions.

Microsoft, salariés et partenaires : des forces devenues incontournables

La réaction des salariés a pesé lourd dans le dénouement. Une entreprise d’IA ne repose pas seulement sur ses dirigeants ou ses serveurs : elle dépend de chercheurs, d’ingénieurs et de spécialistes capables de concevoir, entraîner et déployer les modèles. La menace d’un départ massif vers Microsoft aurait représenté un risque opérationnel immédiat pour OpenAI.

Microsoft occupe également une place centrale. Le groupe est à la fois investisseur, fournisseur d’infrastructure cloud via Azure et partenaire de distribution des technologies d’OpenAI. Ses services intègrent déjà des fonctions reposant sur les modèles de l’entreprise, ce qui donne à la stabilité d’OpenAI un enjeu qui dépasse largement son seul capital.

Pour autant, la présence de partenaires financiers puissants ne résout pas la question fondamentale de la supervision. Plus un laboratoire devient important économiquement, plus les attentes sont contradictoires : les utilisateurs veulent des produits fiables, les entreprises clientes demandent de la continuité, les investisseurs cherchent de la visibilité et les chercheurs en sécurité demandent du temps et des garde-fous.

La crise d’OpenAI révèle deux impératifs difficiles à concilier

Accélérer l’innovation

  • Développer rapidement des modèles plus performants et de nouveaux produits.
  • Répondre à une concurrence mondiale menée par les grands groupes technologiques.
  • Conserver les chercheurs et ingénieurs les plus recherchés du secteur.
  • Assurer la continuité de service pour les utilisateurs et les entreprises clientes.

Préserver les garde-fous

  • Évaluer les risques avant le déploiement de systèmes plus puissants.
  • Maintenir une gouvernance capable de résister aux seules logiques financières.
  • Réduire les biais, erreurs et possibilités de détournement des outils.
  • Protéger les données, l’emploi, l’information et les droits des utilisateurs.

Innovation rapide et sécurité : le débat que la crise remet au premier plan

Le succès de ChatGPT a rendu l’IA générative familière à un public très large. Un utilisateur peut lui demander d’expliquer un texte, de rédiger une ébauche de courrier, d’imaginer une histoire pour enfant, de proposer une recette ou de l’aider à structurer une idée. Cette simplicité d’accès a accéléré l’adoption de ces outils bien au-delà des milieux techniques.

Mais cette popularité a aussi élargi les interrogations. Les modèles de langage peuvent produire des informations erronées avec une formulation convaincante, reproduire des biais présents dans leurs données d’entraînement ou être détournés pour créer du contenu trompeur. Leur déploiement dans le travail soulève des questions sur la transformation de certains métiers, la confidentialité des données et la répartition de la valeur créée.

Les débats prennent une dimension démocratique lorsque ces outils sont utilisés pour fabriquer ou diffuser rapidement des textes, images ou voix synthétiques. Ils concernent aussi l’école, la création culturelle et l’accès à l’information. Aucun de ces risques ne découle mécaniquement de ChatGPT seul, mais la diffusion très rapide des outils génératifs oblige entreprises et pouvoirs publics à réfléchir à des règles d’usage.

La gouvernance d’OpenAI est devenue le symbole de cette tension. D’un côté, accélérer permet de maintenir une avance technologique dans une compétition mondiale. De l’autre, un développement trop rapide peut rendre plus difficile l’évaluation des effets sociaux et des risques associés à des systèmes de plus en plus puissants.

La France cherche sa place dans la compétition mondiale de l’IA

La crise américaine a suscité des réactions jusque dans les gouvernements étrangers. En France, le ministre délégué chargé du Numérique invite Sam Altman, son équipe et ses talents à venir dans le pays, en affirmant qu’ils y seraient les bienvenus si OpenAI souhaitait s’y installer. Le message s’inscrit dans une volonté affichée d’accélérer le développement d’une IA mise « au service du bien commun ».

Cette ouverture intervient au moment où la France cherche à consolider son écosystème. Le laboratoire de recherche Kyutai, annoncé à Paris en novembre 2023, doit disposer d’un budget de 300 millions d’euros. Le projet est porté par Rodolphe Saadé, dirigeant de CMA CGM, Xavier Niel, fondateur d’Iliad, et Eric Schmidt, ancien dirigeant de Google.

L’objectif n’est pas de reproduire à l’identique les modèles américains. La France et, plus largement, l’Europe cherchent à conserver des capacités de recherche, des talents et des infrastructures, tout en défendant un cadre de confiance. Cela passe par des laboratoires, des entreprises capables de transformer la recherche en produits, mais aussi par des règles adaptées aux risques.

La compétition est particulièrement difficile car l’entraînement des modèles de pointe exige d’importantes capacités de calcul. Les États-Unis disposent de groupes technologiques mondiaux, d’un financement abondant et d’acteurs déjà très avancés. La Chine investit elle aussi massivement. Face à ces puissances, les initiatives françaises doivent trouver une voie combinant ambition scientifique, financement et accès aux infrastructures.

Ce qu’il faut surveiller après le retour de Sam Altman

Le premier enjeu sera la composition définitive du conseil d’administration d’OpenAI. Le conseil initial annoncé lors du retour de Sam Altman a vocation à être élargi. Les profils retenus diront beaucoup de la direction prise : davantage de représentants de la sécurité de l’IA, de l’industrie, du monde académique ou des intérêts économiques n’enverraient pas le même signal.

Il faudra aussi observer si la structure originale d’OpenAI est maintenue. Son principe, un conseil non lucratif en mesure de trancher indépendamment des investisseurs, a été mis à rude épreuve. La crise pourrait conduire à clarifier les règles de décision, les modalités de contrôle du dirigeant et les relations avec les partenaires stratégiques.

Enfin, le cas OpenAI dépasse l’avenir d’une seule entreprise. Il rappelle que les décisions de gouvernance prises dans quelques laboratoires privés peuvent affecter des outils déjà utilisés par des millions de personnes. À mesure que l’IA générative entre dans les entreprises, les administrations et les usages quotidiens, les conditions de son développement deviennent une question économique, démocratique et sociale majeure.

Questions fréquentes

Pourquoi Sam Altman a-t-il été licencié puis réembauché par OpenAI ?

Le conseil d’administration d’OpenAI a annoncé le 17 novembre 2023 ne plus avoir confiance dans la capacité de Sam Altman à diriger l’entreprise, sans détailler publiquement ses motifs. Son retour a été obtenu après quatre jours de crise, marqués par la mobilisation des salariés, des négociations intenses et l’annonce par Microsoft qu’il pourrait l’employer.

Qui contrôle réellement OpenAI ?

OpenAI possède une structure inhabituelle : l’organisation à but non lucratif contrôle la branche commerciale à profits plafonnés. Son conseil d’administration est censé agir au regard de la mission de l’organisation, et non des seuls intérêts des investisseurs. Cette séparation explique pourquoi le conseil a pu initialement évincer le directeur général.

Quel rôle Microsoft joue-t-il dans OpenAI ?

Microsoft est un investisseur et partenaire stratégique majeur d’OpenAI. Le groupe fournit notamment de l’infrastructure informatique via Azure et intègre les technologies d’OpenAI dans ses produits. Le 20 novembre 2023, Microsoft a aussi annoncé vouloir recruter Sam Altman et Greg Brockman pour créer une nouvelle équipe de recherche avancée en IA.

Qu’est-ce que Kyutai, le laboratoire français annoncé en 2023 ?

Kyutai est un laboratoire de recherche en intelligence artificielle annoncé à Paris en novembre 2023. Il est soutenu par Rodolphe Saadé, Xavier Niel et Eric Schmidt, avec un budget de 300 millions d’euros. L’initiative illustre l’ambition française de renforcer ses capacités de recherche face aux grands acteurs américains et asiatiques.

Le retour de Sam Altman change-t-il le fonctionnement de ChatGPT ?

Le retour de Sam Altman concerne d’abord la direction et la gouvernance d’OpenAI. À la date du 24 novembre 2023, aucun changement précis du fonctionnement de ChatGPT n’est annoncé dans le cadre de cette crise. L’enjeu principal porte sur la stabilité de l’entreprise, ses choix futurs et la manière dont elle encadrera ses modèles d’IA.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. OpenAI, annonce du retour de Sam Altman et du nouveau conseil initialopenai.com/blog/openai-announces-new-leadership
  2. OpenAI, annonce du changement de direction du 17 novembre 2023openai.com/blog/openai-announces-leadership-transition
  3. Microsoft, annonce de la nouvelle équipe d’IA dirigée par Sam Altman et Greg Brockmanblogs.microsoft.com
  4. Kyutai, présentation du laboratoire de recherche en IAkyutai.org