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« Now and Then » : comment l’IA a permis aux Beatles d’achever leur dernière chanson

Les Beatles publient « Now and Then », une chanson construite à partir d’une démo de John Lennon longtemps jugée inexploitable. L’intelligence artificielle n’a pas recréé sa voix : elle a permis de l’extraire du piano pour que Paul McCartney et Ringo Starr puissent terminer le morceau.

Un ingénieur restaure une voix enregistrée sur cassette et la sépare du piano dans un studio.
Illustration : Actu.ai

Plus d’un demi-siècle après leur séparation, les Beatles publient « Now and Then », le 2 novembre 2023. Présenté comme leur dernière chanson, le titre rassemble John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr autour d’une idée longtemps considérée comme irréalisable : exploiter une démo de Lennon dont la voix restait mêlée au piano, sans pouvoir être isolée correctement.

Le résultat doit beaucoup à un outil d’intelligence artificielle conçu pour la restauration sonore. Son rôle n’a pas été de faire chanter un faux John Lennon ni de composer à sa place. Il a permis de distinguer, dans un enregistrement ancien et de qualité limitée, les éléments qui le composent. Une fois la voix nettoyée et séparée de l’accompagnement, Paul McCartney et Ringo Starr ont pu achever le morceau, avec des contributions enregistrées par George Harrison dans les années 1990.

Une démo de John Lennon restée inachevée pendant des décennies

À l’origine de « Now and Then », il y a une chanson écrite et chantée par John Lennon, enregistrée sous la forme d’une démo accompagnée au piano à la fin des années 1970. Après l’assassinat de Lennon en 1980, Yoko Ono avait remis plusieurs cassettes de travail aux trois autres Beatles. Elles ont servi de point de départ au projet Anthology, au milieu des années 1990.

Deux morceaux issus de ces archives, « Free as a Bird » et « Real Love », avaient alors pu être finalisés et publiés. « Now and Then », en revanche, avait été mise de côté. Le problème n’était pas artistique seulement : sur la cassette, la voix de Lennon et le piano ne formaient qu’une seule piste sonore. Les techniques disponibles ne permettaient pas de les séparer avec une qualité suffisamment convaincante.

Le cas résume bien une limite fréquente des archives musicales. Un enregistrement domestique peut avoir une grande valeur historique ou émotionnelle, tout en restant techniquement difficile à exploiter. Lorsqu’une voix, un instrument, un souffle ou un bruit de fond sont enregistrés ensemble, les ingénieurs du son ne disposent pas toujours de pistes distinctes à remixer. Ils doivent travailler sur un signal unique, déjà « mélangé ».

PériodeÉtape clé de « Now and Then »
Fin des années 1970John Lennon enregistre une démo vocale au piano.
Milieu des années 1990Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr tentent de développer la chanson pour le projet Anthology.
Années 1990George Harrison enregistre des parties de guitare pour le morceau, mais le projet reste inachevé.
2021Les technologies de séparation audio employées pour le documentaire « The Beatles: Get Back » démontrent qu’elles peuvent isoler des éléments sonores complexes.
2 novembre 2023Les Beatles publient « Now and Then », finalisée par McCartney et Starr.

La chanson n’est donc pas une création sortie soudainement d’un logiciel. C’est un projet ancien, relancé grâce à une avancée technique qui a rendu la matière première enfin exploitable.

Comment l’IA a isolé la voix de John Lennon

La technologie mise en avant dans ce projet est liée au travail réalisé pour le documentaire « The Beatles: Get Back », réalisé par Peter Jackson. Pour exploiter des heures d’enregistrements des répétitions de 1969, les équipes avaient besoin de mieux entendre les voix et les instruments captés dans des conditions parfois imparfaites. Elles ont donc utilisé un système capable d’identifier différents sons au sein d’un même enregistrement.

Dans le cas de « Now and Then », cet outil a distingué la voix de Lennon du piano. Dit simplement, il ne « comprend » pas la chanson comme un auditeur humain et ne recompose pas une performance vocale disparue. Il analyse les caractéristiques sonores qui permettent de reconnaître une voix, un piano, une batterie ou un bruit parasite, puis isole autant que possible chacune de ces composantes.

Cette opération est souvent appelée séparation de sources audio. Elle repose sur des méthodes d’apprentissage automatique : le système est entraîné à repérer des signatures sonores dans un signal complexe. Son efficacité dépend néanmoins de la qualité du matériau initial et du travail humain qui suit. Une IA peut aider à dégager une voix, mais le nettoyage, le choix des prises, le montage, l’arrangement et le mixage restent des décisions artistiques et techniques prises par des professionnels.

Cette précision est essentielle à une période où les outils capables d’imiter la voix d’artistes célèbres se multiplient. Dans un cas, l’IA traite une archive existante pour en améliorer l’écoute. Dans l’autre, elle produit une voix qui n’a jamais été enregistrée. Les deux usages reposent sur des technologies apparentées, mais ils n’ont ni le même objectif ni les mêmes implications artistiques.

Restauration sonore et génération vocale : deux usages distincts de l’IA

Dans « Now and Then »

  • Une vraie démo vocale de John Lennon sert de matière première.
  • L’outil sépare la voix du piano enregistré sur la même piste.
  • Paul McCartney et Ringo Starr complètent l’arrangement et l’interprétation.
  • Le résultat repose sur des archives et des contributions authentiques des Beatles.

Avec une IA générative

  • Le logiciel peut produire une voix qui imite un chanteur sans archive exploitable.
  • Il peut faire interpréter à cette voix des paroles jamais chantées par l’artiste.
  • La question du consentement et de l’origine du contenu devient centrale.
  • Le risque de confusion avec une œuvre officielle est plus important.

Une œuvre collective, malgré l’absence de deux Beatles

Après avoir récupéré une piste vocale suffisamment nette, Paul McCartney et Ringo Starr ont pu reprendre le travail laissé en suspens. McCartney, âgé de 81 ans en novembre 2023, a ajouté du piano, de la basse et de la guitare. Starr a enregistré une nouvelle partie de batterie. Des chœurs issus d’anciens enregistrements des Beatles ont également été intégrés à l’arrangement.

George Harrison, mort en 2001, n’a évidemment pas pu participer à cette dernière phase. Mais ses parties de guitare enregistrées lors de la tentative des années 1990 ont été conservées et utilisées. La version publiée porte donc des contributions des quatre membres, même si elles proviennent de périodes différentes de leur histoire.

Dans le court documentaire diffusé le 1er novembre 2023, Paul McCartney revient sur la longue gestation du morceau. Il y décrit un titre « véritablement Beatles ». Cette formule traduit moins une reconstitution artificielle qu’une continuité : la chanson repose sur l’écriture et le chant de Lennon, le jeu de Harrison, les nouveaux apports de McCartney et Starr, puis un travail de production destiné à faire tenir ensemble ces éléments enregistrés à des décennies d’écart.

Le défi n’était pas uniquement de rendre Lennon audible. Il fallait aussi éviter que la chanson ne donne l’impression d’une juxtaposition d’archives. Dans une production musicale, chaque élément doit trouver sa place : la voix, le rythme, la basse, les guitares, les chœurs et les silences. C’est ce travail d’arrangement et de mixage qui transforme une démo restaurée en morceau achevé.

Pourquoi cette sortie ne signifie pas que les Beatles vont être recréés par une machine

L’annonce de « Now and Then » intervient dans un contexte où l’IA suscite autant de fascination que d’inquiétudes dans l’industrie musicale. Des internautes utilisent déjà des modèles pour attribuer à des chanteurs des morceaux qu’ils n’ont jamais interprétés ou pour modifier des titres existants afin de leur donner une voix plus jeune. Ces pratiques interrogent le consentement des artistes, la rémunération des ayants droit et la confiance du public.

Le projet des Beatles est d’une nature différente. Il repose sur des enregistrements authentiques, sur l’accord des personnes et des structures qui détiennent l’héritage du groupe, et sur l’intervention de musiciens ayant eux-mêmes participé à son histoire. La technologie a levé un obstacle de conservation sonore, mais elle n’a pas remplacé la création humaine.

Cela ne supprime pas les questions de principe. Plus les logiciels de séparation, de clonage vocal et de génération musicale deviennent accessibles, plus la frontière entre restauration légitime, hommage créatif et imitation trompeuse peut devenir difficile à percevoir pour le public. La transparence sur les méthodes employées sera donc déterminante.

Un héritage musical qui dépasse la nostalgie

Les Beatles restent l’un des groupes les plus influents de l’histoire de la musique populaire. En une dizaine d’années d’activité commune, ils ont transformé les codes de la chanson, de l’album studio et de la culture populaire, avec une discographie qui a touché plusieurs générations. Leur séparation en 1970 n’a pas empêché leurs chansons de rester omniprésentes dans les rééditions, les films, les publicités, les reprises et les usages familiaux de la musique.

C’est précisément ce poids culturel qui rend « Now and Then » si particulier. Il ne s’agit pas seulement d’un titre inédit : sa publication renvoie à l’idée d’une dernière collaboration possible entre quatre musiciens dont deux sont morts. La charge émotionnelle du morceau vient de cette histoire, mais aussi de la retenue du procédé. L’objectif affiché n’est pas de prolonger indéfiniment une carrière grâce à des simulations, mais de terminer une chanson laissée inachevée.

L’IA permet ici de rendre audible ce que les contraintes analogiques avaient enfermé dans une cassette. Elle agit comme un outil de conservation et de mise en valeur d’un patrimoine sonore. D’autres secteurs culturels explorent déjà des usages comparables : restauration de films abîmés, amélioration d’archives radiophoniques, transcription d’entretiens ou indexation de fonds audiovisuels.

Ce qu’il faut surveiller pour la musique et les archives

« Now and Then » donne un aperçu concret de ce que l’intelligence artificielle peut apporter aux catalogues musicaux : retrouver des détails enfouis, réparer des enregistrements trop dégradés et faciliter le travail des ingénieurs du son. Pour les artistes, les labels et les institutions patrimoniales, ces outils pourraient permettre de sauver des documents que l’on croyait perdus pour une écoute publique.

Mais cette promesse s’accompagne d’une responsabilité. Restaurer une archive ne doit pas devenir un prétexte pour effacer la différence entre une œuvre réellement interprétée et une production synthétique. Les informations fournies au public, le respect des volontés des artistes et des ayants droit, ainsi que la traçabilité des modifications effectuées compteront autant que la performance des logiciels.

Avec les Beatles, la technologie ne remplace pas une légende et ne ressuscite pas ses membres. Elle permet à une voix enregistrée il y a plusieurs décennies de retrouver sa place dans une chanson terminée par ceux qui l’ont connue et créée avec elle. C’est cette articulation entre archive, intervention humaine et innovation technique qui fait de « Now and Then » un jalon singulier dans l’histoire de la musique enregistrée.

Questions fréquentes

La voix de John Lennon dans « Now and Then » a-t-elle été créée par IA ?

Non. John Lennon chante réellement sur une démo enregistrée à la fin des années 1970. L’intelligence artificielle a servi à séparer sa voix du piano, enregistré sur la même piste. Elle n’a pas généré une imitation de Lennon et n’a pas fabriqué une nouvelle interprétation vocale à partir de rien.

Pourquoi les Beatles n’avaient-ils pas sorti « Now and Then » dans les années 1990 ?

Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr avaient tenté de travailler sur le titre lors du projet Anthology, au milieu des années 1990. La qualité de la cassette posait toutefois problème : la voix de Lennon était trop mêlée au piano. Les techniques de l’époque ne permettaient pas de l’isoler avec un résultat satisfaisant.

Qui joue sur « Now and Then », la dernière chanson des Beatles ?

John Lennon est à l’origine de la chanson et de la piste vocale restaurée. Paul McCartney a ajouté notamment le piano, la basse et la guitare, tandis que Ringo Starr a enregistré la batterie. Des parties de guitare de George Harrison, captées dans les années 1990, ont également été utilisées dans la version finale.

« Now and Then » est-elle une chanson entièrement nouvelle des Beatles ?

C’est à la fois une archive et une œuvre finalisée en 2023. La base du morceau est une démo ancienne écrite et interprétée par John Lennon. Le titre avait été amorcé dans les années 1990, puis Paul McCartney et Ringo Starr l’ont achevé après que la technologie a permis de restaurer correctement la voix de Lennon.

L’intelligence artificielle peut-elle désormais créer de nouvelles chansons des Beatles ?

Techniquement, des outils peuvent imiter une voix ou générer de la musique, mais « Now and Then » ne relève pas de cette démarche. Sa publication s’appuie sur une archive réelle et sur le travail des membres survivants. Toute création qui simulerait les Beatles sans leur participation poserait des questions distinctes de consentement, de droits et d’authenticité.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. The Beatles, site officielwww.thebeatles.com
  2. The Beatles, chaîne YouTube officielle et documentaire « Now and Then - The Last Beatles Song »www.youtube.com/@TheBeatles