Antitrust : Google conserve Chrome, Apple protège son accord de recherche
Le 2 septembre 2025, un juge fédéral américain a refusé d’imposer la vente de Chrome à Google. Sa décision limite toutefois certains accords de distribution qui ont consolidé son moteur de recherche. Apple conserve la possibilité d’être rémunéré pour proposer Google par défaut, mais l’exclusivité recule.

Le scénario le plus spectaculaire n’aura pas lieu, du moins à ce stade. Google ne sera pas contraint de vendre Chrome, son navigateur utilisé par des milliards de personnes, et Apple pourra continuer à recevoir des paiements de Google pour placer son moteur de recherche auprès de ses utilisateurs. Mais présenter cette décision comme une victoire totale pour les deux groupes serait trompeur : le juge fédéral américain a bien imposé des changements qui touchent au cœur de la distribution de la recherche en ligne.
Le 2 septembre 2025, le juge Amit P. Mehta, du tribunal fédéral du district de Columbia, a rendu sa décision sur les remèdes à imposer à Google dans l’un des plus importants dossiers antitrust américains depuis des décennies. Un an plus tôt, en août 2024, il avait estimé que Google avait illégalement maintenu un monopole sur les marchés de la recherche générale et de la publicité liée à la recherche générale.
Le ministère américain de la Justice, le Department of Justice, ou DOJ, souhaitait des mesures beaucoup plus radicales. Parmi elles figurait la cession de Chrome. Le tribunal a refusé cette option, tout en mettant fin à certaines pratiques contractuelles qui ont aidé Google à rester le point d’entrée par défaut vers le Web sur de nombreux appareils et navigateurs.
Une décision qui évite le démantèlement de Chrome
Le procès engagé par le DOJ contre Google remonte à octobre 2020. Le point central est simple à comprendre : pour un moteur de recherche, être choisi par défaut est extrêmement précieux. Beaucoup d’utilisateurs conservent le réglage initial de leur téléphone ou de leur navigateur, soit par habitude, soit parce qu’ils ignorent qu’il peut être modifié en quelques clics.
Google a conclu pendant des années des accords de distribution avec des fabricants d’appareils, des opérateurs et des éditeurs de navigateurs. Ces contrats permettent à son moteur d’être préinstallé ou sélectionné par défaut. Apple est le partenaire le plus emblématique de cette stratégie, puisque Google est proposé par défaut dans Safari sur les appareils Apple dans de nombreux pays.
Le DOJ soutenait que ces accords avaient privé les concurrents de Google, tels que Microsoft avec Bing ou d’autres moteurs de recherche, d’un accès équitable aux utilisateurs. Après avoir constaté l’existence d’un monopole illégal, le juge devait déterminer comment restaurer la concurrence sans provoquer de bouleversement disproportionné pour les consommateurs et l’écosystème numérique.
Le tribunal a finalement écarté la vente forcée de Chrome. Une telle mesure aurait été exceptionnelle : Chrome n’est pas seulement un navigateur, il est aussi un canal essentiel vers les services de Google et un composant important de l’architecture technique du Web moderne. Le juge n’a pas non plus ordonné la cession d’Android.
| Étape | Date | Ce qu’il faut retenir |
|---|---|---|
| Dépôt de la plainte du DOJ | Octobre 2020 | Les États-Unis accusent Google d’avoir maintenu illégalement son monopole dans la recherche. |
| Décision sur la responsabilité | Août 2024 | Le juge estime que Google a illégalement maintenu un monopole dans la recherche générale. |
| Propositions du DOJ | Novembre 2024 | Le gouvernement réclame notamment la cession de Chrome et des restrictions contractuelles fortes. |
| Décision sur les remèdes | 2 septembre 2025 | Chrome reste chez Google, mais les accords de distribution exclusifs sont limités. |
Quels accords Google ne pourra plus imposer ?
La principale conséquence pratique concerne l’exclusivité. Google ne pourra plus conclure ou maintenir certains accords qui conditionnent la distribution, la préinstallation ou le placement de ses produits à l’exclusivité. Les mesures visent plusieurs services du groupe : Google Search, Chrome, Google Assistant et Gemini.
Autrement dit, un partenaire ne doit plus être enfermé dans un contrat qui l’obligerait à privilégier ces produits Google au détriment de toute alternative. Cette nuance est déterminante. La décision ne contraint pas les fabricants ou les éditeurs de navigateurs à supprimer Google. Elle leur donne davantage de latitude pour proposer des moteurs et assistants concurrents, ou pour négocier des conditions moins verrouillées.
Le juge impose aussi à Google de partager, sous conditions, certains éléments de son index de recherche et des données liées aux interactions des utilisateurs avec des concurrents qualifiés. L’idée est de réduire une barrière à l’entrée majeure : un moteur de recherche utile ne se limite pas à une interface et à un algorithme. Il doit pouvoir indexer le Web, comprendre les requêtes et améliorer ses résultats grâce aux usages réels.
Cette ouverture ne signifie pas que n’importe quel acteur pourra accéder sans limite aux données de Google. Le dispositif est encadré et destiné à des concurrents répondant à des critères définis. Il pourrait néanmoins aider des services rivaux à améliorer plus rapidement la pertinence de leurs résultats.
Google : ce que la décision préserve et ce qu’elle change
Ce que Google évite
- La vente forcée de Chrome n’est pas ordonnée.
- Android n’est pas séparé du groupe.
- Google peut continuer à rémunérer ses partenaires de distribution.
- Apple peut toujours proposer Google par défaut dans Safari.
Ce que Google doit accepter
- Les accords de distribution exclusifs sont restreints.
- Les règles concernent Google Search, Chrome, Assistant et Gemini.
- Certains concurrents qualifiés pourront accéder à des données encadrées.
- La décision de monopole rendue en août 2024 demeure valable.
Pourquoi Apple est directement concerné, sans être accusé dans ce procès
Apple n’était pas le défendeur de l’affaire antitrust américaine contre Google. Le procès visait Google et ses pratiques de distribution de la recherche. Pourtant, la firme de Cupertino avait tout intérêt à suivre l’issue du dossier de très près.
Son accord avec Google est économiquement stratégique. Google verse une rémunération à Apple afin que son moteur soit proposé par défaut dans Safari. Ce mécanisme permet à Google d’obtenir un accès privilégié aux utilisateurs d’iPhone, d’iPad et de Mac, tandis qu’Apple tire des revenus de l’usage de la recherche sans avoir à exploiter son propre moteur généraliste.
Le tribunal n’interdit pas à Google de rémunérer Apple ou d’autres partenaires de distribution. C’est le point qui explique le soulagement des deux entreprises. Google peut toujours payer pour que ses produits soient préinstallés, proposés ou mis en avant. En revanche, ces paiements ne peuvent plus reposer sur des arrangements d’exclusivité du type de ceux que contestaient les autorités américaines.
Pour Apple, l’accord de recherche est donc préservé dans son principe, mais son cadre devient moins protecteur. La marque peut théoriquement mettre davantage en concurrence les fournisseurs de recherche, explorer d’autres configurations ou proposer plus visiblement un choix à ses clients. Dans les faits, Google garde un avantage considérable : son moteur est connu, massivement utilisé et financé par une infrastructure mondiale difficile à reproduire.
Il serait aussi erroné de conclure qu’Apple est à l’abri de toute procédure antitrust. Aux États-Unis, le DOJ a engagé en mars 2024 une action distincte contre Apple, l’accusant de monopolisation sur le marché des smartphones. Ce dossier porte notamment sur les règles de l’écosystème Apple et sur la manière dont l’entreprise contrôle l’accès à certaines fonctions de l’iPhone. Il ne doit pas être confondu avec le procès de Google sur la recherche.
Google est-il réellement sorti de la tempête antitrust ?
Google évite une sanction structurelle qui aurait bouleversé son organisation. La vente de Chrome aurait séparé le groupe d’un produit déterminant pour la distribution de ses services, pour la collecte de signaux utiles à la recherche et pour sa présence quotidienne auprès des internautes. Le refus du juge est donc un résultat important pour Alphabet, la maison mère de Google.
Mais Google ne retrouve pas la situation qui prévalait avant le procès. L’interdiction de certains contrats exclusifs affaiblit l’un des leviers qui lui permettaient de sécuriser sa place de moteur par défaut. Le partage encadré d’informations avec des concurrents constitue aussi une contrainte nouvelle, dont les effets dépendront largement des modalités concrètes d’application.
Surtout, le groupe reste exposé à plusieurs fronts réglementaires. Aux États-Unis, il fait également face à des accusations distinctes liées à la technologie publicitaire. En Europe, ses activités relèvent du règlement sur les marchés numériques, le DMA, qui impose des obligations spécifiques aux grandes plateformes désignées comme contrôleurs d’accès.
En Europe, le DMA maintient la pression sur Google et Apple
Le contexte européen est différent de celui du procès américain. Le DMA ne repose pas nécessairement sur la démonstration longue et complexe d’un abus de position dominante dans chaque affaire. Il fixe en amont des obligations à certaines grandes plateformes, qualifiées de contrôleurs d’accès, afin qu’elles ne verrouillent pas leur écosystème.
Apple et Alphabet sont toutes deux concernées par ce règlement pour plusieurs de leurs services. Les autorités européennes examinent notamment la possibilité pour les développeurs de diriger les utilisateurs vers des offres ou des paiements alternatifs, ainsi que la façon dont les grandes plateformes mettent en avant leurs propres services.
En avril 2025, la Commission européenne a infligé à Apple une amende de 500 millions d’euros pour manquement à l’obligation dite d’anti-steering. Selon la Commission, les règles d’Apple empêchaient les développeurs d’informer pleinement leurs clients d’options moins coûteuses en dehors de l’App Store. Apple conteste cette analyse.
Google est également sous surveillance. En mars 2025, la Commission européenne a communiqué des constatations préliminaires selon lesquelles certaines pratiques de Google Search et de Google Play pourraient contrevenir au DMA. Une constatation préliminaire n’est pas une décision finale, mais elle montre que les autorités européennes cherchent elles aussi à modifier les conditions d’accès aux utilisateurs.
Pour les citoyens européens, l’effet concret peut prendre plusieurs formes : davantage de choix au moment de sélectionner un navigateur ou un moteur de recherche, des règles plus ouvertes pour les applications et, potentiellement, une meilleure capacité à comparer les offres. Ces changements restent cependant dépendants de leur mise en œuvre réelle. Un choix affiché n’est utile que s’il est compréhensible, accessible et accompagné d’alternatives crédibles.
L’intelligence artificielle ajoute une nouvelle dimension
L’intelligence artificielle ne remplace pas les enjeux de concurrence, elle les déplace aussi vers de nouveaux points d’accès. Les assistants conversationnels et les fonctions d’IA générative peuvent devenir la porte d’entrée vers l’information, les achats, les applications ou les services du quotidien, comme l’a été le moteur de recherche pendant vingt ans.
La mention de Gemini dans les restrictions américaines est donc significative. Elle montre que les autorités et le tribunal ne regardent pas seulement les services historiques de Google. Ils prennent aussi en compte la manière dont les assistants d’IA pourraient être préinstallés, placés par défaut ou associés à des produits déjà dominants.
Pour Apple, qui contrôle le système d’exploitation de l’iPhone, le navigateur Safari et la distribution d’applications sur ses appareils, cette évolution est tout aussi sensible. À mesure que les assistants IA s’intègrent aux téléphones et aux ordinateurs, la question ne sera pas uniquement de savoir quel modèle est le plus performant. Elle sera aussi de déterminer qui peut être proposé par défaut, quelles alternatives sont visibles et dans quelles conditions les utilisateurs peuvent changer de service.
Ce qu’il faut surveiller après cette décision
Le premier enjeu est l’exécution des remèdes américains. Des obligations sur le papier ne garantissent pas automatiquement l’émergence de rivaux puissants. Il faudra observer si des moteurs de recherche concurrents accèdent effectivement aux ressources prévues et s’ils parviennent à convaincre les utilisateurs de modifier leurs habitudes.
Le deuxième sujet est la réaction des partenaires de Google. Apple, les fabricants de smartphones et les éditeurs de navigateurs disposent désormais d’une marge de négociation plus large. Reste à voir s’ils l’utiliseront pour ouvrir davantage leurs interfaces à d’autres services, ou si Google conservera une place dominante grâce à la qualité perçue de son produit et à sa capacité de financement.
Enfin, les décisions américaines et européennes pourraient influencer la régulation de l’IA. La distribution d’un assistant, d’un navigateur ou d’un moteur de recherche est rarement un détail technique : elle peut orienter durablement les usages. La décision du 2 septembre 2025 évite à Google une restructuration brutale, mais elle confirme que le temps des accords de distribution totalement verrouillés est révolu.
Questions fréquentes
Google doit-il vendre Chrome après la décision antitrust américaine ?
Non. Le 2 septembre 2025, le juge fédéral Amit P. Mehta a refusé d’ordonner la cession de Chrome, pourtant demandée par le ministère américain de la Justice. Google conserve donc son navigateur. En revanche, le groupe doit modifier certains accords de distribution et partager, sous conditions, certaines ressources avec des concurrents qualifiés.
Apple va-t-il perdre les revenus versés par Google pour Safari ?
Pas automatiquement. La décision n’interdit pas à Google de verser une rémunération à Apple pour la distribution de son moteur de recherche. Elle limite les arrangements reposant sur l’exclusivité. Apple peut donc conserver son partenariat avec Google, mais les conditions de ce type de contrat doivent respecter le nouveau cadre fixé par le tribunal.
Pourquoi Google est-il poursuivi pour monopole dans la recherche ?
Les autorités américaines reprochent à Google d’avoir utilisé des accords de distribution pour être le moteur proposé par défaut sur de nombreux appareils et navigateurs. Selon le tribunal, ces pratiques ont aidé Google à maintenir illégalement son monopole dans la recherche générale et la publicité associée, en limitant l’accès des concurrents aux utilisateurs.
Que signifie l’affaire antitrust Google pour les utilisateurs ?
À court terme, Chrome, Safari et Google Search continuent de fonctionner normalement. À plus long terme, les restrictions sur l’exclusivité peuvent donner davantage de place à des moteurs de recherche, navigateurs et assistants alternatifs. Le bénéfice concret dépendra toutefois de la capacité de ces concurrents à proposer des produits convaincants et visibles.
Apple et Google sont-ils aussi visés par les règles européennes ?
Oui. Apple et Alphabet sont soumises à certaines obligations du règlement européen sur les marchés numériques, le DMA. En avril 2025, Apple a reçu une amende de 500 millions d’euros dans ce cadre. Google fait aussi l’objet d’examens de la Commission européenne concernant notamment Google Search et Google Play.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Department of Justice des États-Unis, plainte antitrust contre Google déposée en 2020www.justice.gov/opa/pr/justice-department-sues-monopolist-google-violating-antitrust-laws
- Tribunal fédéral du district de Columbia, informations institutionnelles sur l’affaire américainewww.dcd.uscourts.gov
- Commission européenne, règlement sur les marchés numériquesdigital-markets-act.ec.europa.eu
- Commission européenne, décision concernant Apple et l’obligation d’anti-steering, avril 2025ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/en/ip_25_1085



