Google et Chrome : pourquoi Perplexity préfère briser les verrous d’Android
Dans le procès antitrust américain contre Google, Perplexity AI défend une position inhabituelle : ne pas démanteler Chrome. La jeune entreprise estime que le problème se situe surtout dans les accords qui favorisent les applications de Google sur Android. Un débat central pour l’avenir de la recherche en ligne et des assistants IA.

Google risque-t-il de devoir céder Chrome, le navigateur le plus utilisé au monde ? Au cœur du grand procès antitrust américain visant le géant de la recherche, cette hypothèse est désormais examinée. Mais Perplexity AI, pourtant concurrent de Google dans la recherche assistée par intelligence artificielle, ne souhaite pas voir Chrome séparé du groupe Alphabet. Pour la jeune entreprise, le remède pourrait manquer sa cible.
Sa position éclaire un aspect souvent méconnu des affaires de concurrence numérique : un monopole ne dépend pas seulement de la qualité d’un produit ou de sa part de marché. Il peut aussi se construire par les réglages préinstallés, les contrats de distribution et la difficulté pour les concurrents d’accéder aux appareils utilisés au quotidien. Dans le cas de Google, Perplexity invite donc à regarder moins le navigateur Chrome que l’écosystème Android et les applications proposées par défaut.
Ce que le procès antitrust reproche à Google
L’affaire qui oppose le gouvernement américain à Google est l’une des procédures de concurrence les plus importantes engagées contre une grande plateforme technologique depuis plusieurs décennies. Le 5 août 2024, le juge fédéral Amit Mehta a conclu que Google avait illégalement maintenu sa position dominante dans le marché de la recherche générale en ligne.
Le jugement a notamment porté sur des contrats de distribution qui faisaient de Google le moteur de recherche défini par défaut sur de nombreux appareils et navigateurs. Une application ou un moteur sélectionné par défaut bénéficie d’un avantage considérable : une grande partie des utilisateurs conserve le réglage initial, même lorsqu’il est possible d’en changer en quelques clics.
Au printemps 2025, la procédure entre dans la phase consacrée aux mesures correctives. Le département de la Justice des États-Unis, souvent désigné par son sigle DOJ, demande des changements profonds afin de restaurer la concurrence. Parmi les options mises sur la table figure la cession de Chrome.
| Élément du dossier | Ce qui est en jeu au 24 avril 2025 |
|---|---|
| Marché concerné | La recherche générale sur Internet et les moyens d’y accéder |
| Décision déjà rendue | Le juge Amit Mehta a estimé que Google avait illégalement entretenu son monopole |
| Phase judiciaire | Audiences sur les remèdes susceptibles d’être imposés à Google |
| Mesure la plus commentée | Une séparation de Chrome, le navigateur de Google |
| Autre sujet central | Les accords qui permettent à Google d’être choisi par défaut sur les appareils |
Le fait que cette mesure soit envisagée ne signifie pas qu’elle sera automatiquement ordonnée. Le tribunal doit apprécier si elle est proportionnée, applicable et réellement capable de corriger les pratiques jugées anticoncurrentielles. C’est précisément sur ce dernier point que Perplexity entend peser dans le débat.
Pourquoi Perplexity ne veut pas d’une séparation de Chrome
À première vue, l’opposition de Perplexity peut surprendre. L’entreprise développe un service de recherche qui formule des réponses à partir de l’intelligence artificielle et se trouve donc en concurrence avec le moteur de Google sur certains usages. Elle aurait pu voir dans l’affaiblissement de Google une occasion évidente de gagner du terrain.
Son directeur général, Aravind Srinivas, défend pourtant l’idée inverse : dissocier Chrome de Google pourrait nuire aux utilisateurs. Selon lui, le navigateur est un outil essentiel dont la gestion à très grande échelle exige d’importants moyens techniques. Confier cette activité à une autre entreprise ne garantirait ni le même niveau de qualité ni la même continuité de service.
L’argument ne concerne pas seulement Chrome comme application. Le navigateur repose en grande partie sur Chromium, un projet open-source, c’est-à-dire un socle logiciel dont le code est publiquement accessible. Chromium sert aussi de base à d’autres navigateurs, dont Microsoft Edge. Un bouleversement de l’organisation de Chrome pourrait donc avoir des répercussions plus larges sur l’infrastructure du Web.
Perplexity ne soutient pas pour autant le statu quo. L’entreprise conteste la pertinence de la cession de Chrome comme réponse au problème de concurrence. À ses yeux, le levier le plus déterminant se trouve sur les téléphones Android, là où s’effectue une part majeure des recherches et où les choix de configuration initiaux orientent les usages.
Android et les applications par défaut, le cœur de l’argument
Android est un système d’exploitation mobile développé par Google. Son code de base est ouvert, mais les fabricants qui souhaitent proposer les services mobiles de Google, en particulier le Play Store, concluent des accords avec l’entreprise. C’est dans ces relations commerciales que Perplexity identifie une source majeure de verrouillage concurrentiel.
Selon Perplexity, les fabricants de téléphones sont poussés à préinstaller certaines applications Google, notamment le moteur de recherche et l’assistant vocal, afin d’obtenir l’accès à des services essentiels pour commercialiser un appareil attractif. Pour une marque de smartphones, être privée d’une boutique d’applications largement utilisée peut constituer un handicap commercial considérable.
Lors des audiences, Dmitry Shevelenko, directeur des affaires commerciales de Perplexity, a décrit ces contrats comme coercitifs. Son témoignage met en avant un problème concret pour les entreprises qui veulent distribuer un assistant concurrent : un fabricant peut accepter de préinstaller l’assistant de Perplexity, mais ne pas pouvoir le définir comme choix par défaut.
Cette nuance est décisive. Être installé sur un téléphone ne suffit pas à garantir une visibilité réelle. L’application définie par défaut est celle qui s’ouvre lorsqu’un utilisateur lance une recherche depuis l’écran d’accueil, sollicite son assistant vocal ou utilise une fonction du système. Les concurrents doivent alors convaincre l’utilisateur de modifier activement ses habitudes et ses réglages.
Perplexity préconise donc une plus grande liberté de configuration pour les fabricants et les utilisateurs. L’objectif serait de permettre l’installation et l’utilisation effectives de services tiers sans condition de préinstallation imposée par Google.
Deux réponses possibles au pouvoir de Google
Séparer Chrome de Google
- Modifie la propriété d’un navigateur stratégique.
- Réduit potentiellement l’intégration entre Chrome et le moteur de recherche.
- Peut perturber la gestion d’un produit utilisé à très grande échelle.
- Ne traite pas automatiquement les réglages par défaut sur Android.
Ouvrir les choix sur Android
- Cible les contrats de distribution et de préinstallation.
- Donne davantage de marge aux fabricants de téléphones.
- Peut faciliter la présence d’assistants et moteurs concurrents par défaut.
- Exige des règles précises pour garantir un choix réellement effectif.
Céder Chrome ou ouvrir les choix par défaut : deux logiques de remède
La différence entre ces deux approches est importante. Une cession de Chrome serait une mesure structurelle : elle modifierait la propriété d’un actif majeur de Google. Une réforme des accords de distribution chercherait plutôt à modifier les règles d’accès aux utilisateurs et les conditions de concurrence sur mobile.
Les défenseurs d’une séparation peuvent y voir un moyen de réduire la capacité de Google à contrôler simultanément le navigateur, le moteur de recherche et une grande partie de la chaîne d’accès au Web. Chrome occupe en effet une position stratégique : il est l’outil à travers lequel une large part des internautes effectue ses recherches, consulte des sites et utilise des services en ligne.
Pour Perplexity, le risque est que cette opération soit spectaculaire sans traiter la mécanique qui rend la concurrence difficile. Si un moteur ou un assistant concurrent reste absent des écrans d’accueil, des raccourcis de recherche et des assistants vocaux configurés d’origine, changer le propriétaire de Chrome ne suffirait pas forcément à modifier les usages sur Android.
Ces remèdes ne sont pas nécessairement exclusifs l’un de l’autre. Le tribunal peut examiner plusieurs obligations, mais il doit veiller à ce qu’elles réparent les effets de l’infraction sans créer de dommages disproportionnés pour les utilisateurs, les partenaires et le fonctionnement du Web.
Un autre jugement sur la publicité numérique renforce la pression
Le dossier de la recherche n’est pas le seul front judiciaire de Google aux États-Unis. En avril 2025, la juge fédérale Leonie Brinkema a estimé que Google avait illégalement monopolisé certains marchés de la publicité numérique.
La décision concerne plus précisément des outils essentiels à la publicité en ligne, notamment le serveur publicitaire destiné aux éditeurs et la place de marché qui met en relation vendeurs et acheteurs d’espaces publicitaires. La juge a reproché à Google d’avoir tiré parti de sa position dominante pour accroître ses profits et freiner la concurrence dans ces technologies.
Il importe de distinguer les deux affaires. Celle examinée par le juge Amit Mehta porte sur la recherche générale et les accords de distribution. Celle de la juge Brinkema concerne une partie de la chaîne technologique de la publicité numérique. Leur accumulation accroît néanmoins la pression sur Google et sur Alphabet, sa maison mère, à un moment où les services d’intelligence artificielle redessinent déjà les usages de la recherche.
Pour des acteurs comme Perplexity, l’enjeu est particulièrement élevé. Les assistants IA ambitionnent de devenir une nouvelle porte d’entrée vers l’information : l’utilisateur pose une question en langage courant et reçoit une réponse synthétique plutôt qu’une liste classique de liens. Leur capacité à se faire connaître dépendra donc, en partie, de l’accès aux navigateurs, aux téléphones et aux réglages par défaut.
Les marchés financiers suivent aussi le dossier
Les procédures judiciaires ne font pas disparaître l’intérêt des investisseurs pour Alphabet. Au 24 avril 2025, la plateforme TipRanks attribue à l’action GOOGL un consensus d’analystes qualifié d’Achat Modéré. Cette appréciation repose sur 27 recommandations d’achat et 10 recommandations de conservation.
L’objectif de cours moyen cité s’établit à 195,09 dollars par action, soit un potentiel de hausse de 25,6 % par rapport au niveau alors pris comme référence. Ces estimations reflètent les anticipations d’analystes à une date donnée, non une garantie de performance. Elles montrent toutefois que le marché doit arbitrer entre deux réalités : les risques réglementaires et judiciaires de Google, d’un côté, et le poids considérable de ses activités, de l’autre.
Ce qu’il faut surveiller après les audiences
La décision du juge Amit Mehta sur les remèdes déterminera si Google doit céder Chrome, modifier ses pratiques de distribution ou se soumettre à une combinaison d’obligations. Les modalités précises compteront autant que le principe : une obligation de choix peut être contournée si elle est difficile à comprendre, tandis qu’une règle trop rigide peut produire des effets inattendus sur les fabricants et les utilisateurs.
La position de Perplexity rappelle que les concurrents de Google ne forment pas un bloc homogène. Une entreprise peut vouloir davantage d’ouverture sur Android tout en craignant qu’un démantèlement de Chrome fragilise une infrastructure utilisée au-delà de Google lui-même.
Au-delà de ce procès, le débat porte sur la manière dont se choisira demain le point d’entrée vers Internet. Si les assistants conversationnels s’installent durablement dans les téléphones et les navigateurs, la capacité à être proposé par défaut pourrait devenir aussi stratégique que la qualité des réponses produites par les modèles d’intelligence artificielle.
Questions fréquentes
Pourquoi Perplexity s’oppose-t-il à la vente de Chrome ?
Perplexity considère que Chrome est un outil important dont la séparation pourrait dégrader la qualité ou la stabilité pour les utilisateurs. L’entreprise estime surtout qu’une cession ne résoudrait pas la principale difficulté concurrentielle : les accords qui favorisent les applications de Google sur les téléphones Android et dans leurs réglages initiaux.
Que reproche la justice américaine à Google dans l’affaire de la recherche ?
Le juge Amit Mehta a conclu le 5 août 2024 que Google avait illégalement maintenu son monopole dans la recherche générale sur Internet. L’affaire porte notamment sur des accords de distribution qui ont permis au moteur de Google d’être défini par défaut sur de nombreux appareils et navigateurs, limitant la visibilité des concurrents.
Quel lien existe-t-il entre Android, le Play Store et les applications Google ?
Android est le système mobile de Google, mais les fabricants qui veulent proposer les services mobiles de Google, dont le Play Store, concluent des accords avec l’entreprise. Perplexity affirme que ces conditions poussent les constructeurs à préinstaller des applications Google, ce qui rend plus difficile l’accès de services concurrents aux réglages par défaut.
Chrome et Chromium sont-ils la même chose ?
Non. Chromium est un projet open-source qui sert de fondation technique à plusieurs navigateurs, dont Microsoft Edge. Chrome est le navigateur distribué par Google, construit en grande partie sur cette base mais associé à ses propres composants et services. Perplexity souligne qu’un changement autour de Chrome peut donc toucher un écosystème Web plus vaste.
Google a-t-il aussi été condamné dans la publicité en ligne ?
En avril 2025, la juge Leonie Brinkema a estimé que Google avait illégalement monopolisé certains marchés de la technologie publicitaire. Cette décision vise notamment les outils utilisés par les éditeurs et certaines places de marché publicitaires. Il s’agit d’un dossier distinct de l’affaire sur le monopole de la recherche générale.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Département de la Justice des États-Unis, dossier antitrust United States et autres contre Google LLCwww.justice.gov
- Tribunal fédéral du district de Columbia, informations et décisions du district courtwww.dcd.uscourts.gov
- Département de la Justice des États-Unis, division antitrustwww.justice.gov/atr



