DeepSeek : des comptes liés à Pékin ont amplifié l’engouement avant le choc boursier
Selon Graphika, des comptes rattachés à des opérations d’influence liées à la Chine ont amplifié les messages valorisant DeepSeek. Cette activité a précédé la violente correction des valeurs technologiques américaines du 27 janvier 2025, sans démontrer qu’elle en a été la cause. Voici ce que l’enquête permet, et ne permet pas, d’affirmer.

Le nom de DeepSeek s’est imposé en quelques jours dans le débat mondial sur l’intelligence artificielle. Les performances affichées par la jeune entreprise chinoise, et surtout son discours sur des coûts de développement nettement inférieurs à ceux des laboratoires américains, ont bousculé une conviction centrale de Wall Street : rester à la pointe de l’IA exigerait forcément toujours plus de puces et de dépenses.
Dans cette séquence, l’entreprise d’analyse des réseaux Graphika rapporte avoir observé une autre dynamique : des comptes qu’elle associe à des opérations d’influence liées à l’État chinois ont relayé des contenus particulièrement favorables à DeepSeek. Ces messages présentaient l’outil comme une réussite technologique chinoise et comme un concurrent crédible des assistants américains tels que ChatGPT.
La chronologie compte, car cette amplification a précédé la forte baisse des valeurs technologiques américaines du lundi 27 janvier 2025. Elle ne suffit cependant pas à établir un lien de cause à effet entre une campagne en ligne et les mouvements de marché. L’épisode révèle surtout à quel point une annonce technique peut devenir, en quelques heures, une affaire économique, stratégique et géopolitique.
Une séquence éclair entre lancement, engouement et ventes massives
DeepSeek avait déjà publié son modèle DeepSeek-V3 à la fin de décembre 2024. Mais c’est le lancement de DeepSeek-R1, le 20 janvier 2025, qui a fait basculer le sujet dans la sphère grand public et financière. Ce modèle de raisonnement est conçu pour traiter des problèmes demandant plusieurs étapes de réflexion, par exemple en mathématiques, en programmation ou en logique.
La société a affirmé que son approche pouvait atteindre des résultats compétitifs tout en s’appuyant sur une infrastructure moins coûteuse que celle de nombreux concurrents américains. Ce point a retenu toute l’attention des investisseurs. Si de nouveaux acteurs pouvaient entraîner ou faire fonctionner des modèles puissants avec moins de ressources informatiques, les prévisions de revenus des fabricants de puces, des fournisseurs de serveurs et des grands centres de données méritaient d’être réévaluées.
| Date | Événement | Pourquoi cela compte |
|---|---|---|
| 20 janvier 2025 | DeepSeek lance le modèle de raisonnement DeepSeek-R1. | Ses résultats et les coûts avancés attirent rapidement l’attention des développeurs et des investisseurs. |
| Jours suivants | Des messages en ligne valorisent DeepSeek comme une avancée chinoise dans l’IA. | Graphika identifie parmi les relais des comptes liés, selon son analyse, à une opération d’influence chinoise. |
| 27 janvier 2025 | Les valeurs technologiques américaines chutent fortement. | Les investisseurs révisent brutalement leurs hypothèses sur les dépenses nécessaires pour l’IA. |
| 31 janvier 2025 | Le travail de Graphika éclaire la dimension informationnelle de cette séquence. | Il faut distinguer l’amplification d’un récit de la démonstration d’une manipulation de marché. |
Le terme de « krach » a beaucoup circulé pour décrire la séance du 27 janvier. Il convient de le manier avec prudence. Il s’agit d’une correction boursière très brutale dans les valeurs technologiques, pas de l’effondrement de l’ensemble du marché financier américain. Le Nasdaq Composite a chuté d’environ 3,1 % et Nvidia, figure centrale de l’essor de l’IA générative, a perdu près de 17 %. La baisse de sa capitalisation a été estimée à environ 589 milliards de dollars sur une seule journée.
Ce que Graphika a observé, et ce qu’elle ne démontre pas
Graphika est une entreprise spécialisée dans l’étude des réseaux en ligne et des opérations d’influence. Sa méthode consiste notamment à analyser les comportements coordonnés, les liens entre comptes, les messages relayés et l’historique de réseaux déjà attribués à des acteurs étatiques ou politiques.
Dans le cas DeepSeek, l’entreprise indique avoir repéré des comptes associés à une opération d’influence chinoise qui promouvaient la start-up et ses capacités. Le récit mis en avant était clair : DeepSeek devait apparaître comme la preuve que la Chine pouvait rivaliser avec les États-Unis dans une technologie considérée comme stratégique.
Cette précision est essentielle. Dire que des comptes liés à une opération d’influence ont amplifié DeepSeek ne signifie pas que DeepSeek est directement contrôlée par l’État chinois, ni que son modèle a été créé dans le cadre d’une campagne de communication étatique. Cela ne signifie pas davantage que ces comptes ont provoqué la baisse de Nvidia ou du Nasdaq.
Les marchés ont réagi à un ensemble beaucoup plus large d’informations : démonstrations techniques, comparaisons de performances, discussions sur les coûts d’entraînement, inquiétudes sur la demande future de matériel informatique et abondante couverture médiatique. Une campagne de relais peut accélérer la visibilité d’un sujet, mais prouver son effet précis sur des investisseurs demanderait des éléments bien plus solides.
Ce que l’analyse de Graphika permet d’affirmer
Éléments établis
- Des comptes associés à une opération d’influence chinoise ont relayé des messages favorables à DeepSeek.
- Cette amplification s’inscrit dans la période précédant la correction du 27 janvier 2025.
- Les messages valorisaient DeepSeek comme une réussite technologique face aux acteurs américains.
- La visibilité de DeepSeek a pris une dimension géopolitique autant que technique.
Ce qui reste non démontré
- Que DeepSeek soit directement contrôlée par l’État chinois.
- Que les comptes identifiés aient provoqué les ventes massives d’actions technologiques.
- Que les performances annoncées suffisent à invalider les besoins futurs en puces avancées.
- Que les soupçons d’usage de modèles d’OpenAI constituent un plagiat ou un cyberespionnage établi.
Pourquoi DeepSeek a inquiété les investisseurs américains
Depuis 2023, la montée en puissance de l’IA générative a fait exploser les anticipations autour des processeurs graphiques, ou GPU. Ces puces sont essentielles à l’entraînement et à l’exécution de grands modèles de langage. Nvidia est devenu l’un des premiers bénéficiaires de cette course aux infrastructures, ses composants étant très demandés par les géants du cloud et les laboratoires d’IA.
Le discours de DeepSeek a introduit un doute. Si un modèle chinois pouvait obtenir de bons résultats avec une quantité plus réduite de matériel haut de gamme ou grâce à des méthodes d’optimisation plus efficaces, le raisonnement financier dominant devait être nuancé. Cela ne veut pas dire que les besoins en puces allaient disparaître. Une IA moins chère peut aussi conduire à multiplier les usages, donc à augmenter à terme la demande de calcul. Mais, le 27 janvier, les investisseurs ont d’abord retenu le risque pesant sur les valorisations extrêmement élevées du secteur.
La réaction de marché illustre une règle simple : les actions technologiques ne reflètent pas seulement les revenus actuels d’une entreprise. Elles reflètent surtout des scénarios futurs. Or l’apparition de DeepSeek a semblé fragiliser, au moins temporairement, le scénario selon lequel les États-Unis et leurs fournisseurs de puces conserveraient une avance incontestée et très rentable.
Une bataille de récits au cœur de la compétition technologique
La valeur stratégique de DeepSeek dépasse ses performances techniques. L’entreprise arrive dans un contexte de rivalité croissante entre Washington et Pékin autour des semi-conducteurs, des supercalculateurs, du cloud et des modèles d’IA les plus avancés. Les États-Unis ont imposé des restrictions sur l’exportation de certaines puces performantes vers la Chine afin de freiner l’accès de leurs concurrents à des ressources de calcul de pointe.
Dans ce cadre, chaque succès chinois dans l’IA devient un argument politique. Pour Pékin, la démonstration qu’une entreprise nationale peut proposer un système compétitif nourrit un récit d’autonomie technologique. Aux États-Unis, elle alimente les interrogations sur l’efficacité des restrictions commerciales et sur la dépendance des entreprises aux chaînes d’approvisionnement mondiales.
Les opérations d’influence exploitent précisément ce type de moment. Leur objectif n’est pas nécessairement de convaincre chaque internaute d’utiliser un produit. Elles peuvent chercher à imposer un cadre de lecture : ici, l’idée que les entreprises chinoises auraient comblé leur retard à moindre coût et que la domination américaine serait menacée. Une fois ce récit installé, il peut être repris par des comptes ordinaires, des médias, des analystes et des investisseurs, sans que tous aient conscience de son origine ou de sa diffusion initiale.
Il faut aussi éviter l’excès inverse. Les réussites techniques chinoises ne sont pas toutes le résultat d’une influence étatique, et toute communication favorable à une entreprise chinoise n’est pas une opération coordonnée. La question soulevée par Graphika concerne des comptes et des comportements précis, identifiés à partir de leurs liens avec des réseaux déjà observés.
Les soupçons d’OpenAI : de quoi parle-t-on exactement ?
La percée de DeepSeek a également ravivé un autre débat : celui de l’utilisation des données et des résultats produits par les modèles concurrents. À la fin janvier 2025, OpenAI a déclaré examiner des éléments suggérant que DeepSeek aurait pu utiliser de façon non autorisée des sorties de ses modèles pour entraîner ses propres systèmes. Microsoft a également été associé à l’examen de cette affaire.
Le mécanisme évoqué est souvent appelé « distillation ». Dans son sens technique, la distillation consiste à entraîner un modèle plus petit ou différent à reproduire les réponses d’un modèle plus performant. La pratique peut être légitime lorsqu’elle est réalisée avec son propre modèle ou avec une autorisation. Elle devient problématique si elle contourne des conditions d’utilisation, aspire massivement les réponses d’un service tiers ou permet de reconstituer une partie de ses capacités sans licence.
À ce stade, ces éléments relèvent d’allégations et d’investigations, non d’une conclusion établie. Les termes de « plagiat » ou de « cyberespionnage » ne doivent donc pas être employés comme des faits avérés. La distinction est importante : un différend sur les conditions d’usage d’une API, un soupçon d’extraction de données et une opération d’espionnage informatique ne désignent pas la même chose et n’impliquent pas les mêmes preuves.
Sécurité nationale : pourquoi l’IA devient un sujet de souveraineté
Les autorités et entreprises américaines ne regardent pas DeepSeek comme une simple nouvelle application. Les modèles d’IA peuvent servir à l’automatisation de tâches, à la recherche scientifique, à la programmation, à l’analyse documentaire ou à des usages militaires et de renseignement. Leur maîtrise est donc de plus en plus perçue comme un enjeu de puissance nationale.
Les inquiétudes se situent à plusieurs niveaux : accès aux puces avancées, protection des secrets industriels, circulation des données, dépendance à des plateformes étrangères et campagnes informationnelles. Le cas DeepSeek les rassemble dans une même actualité, ce qui explique son retentissement exceptionnel.
Cela impose aussi de préserver une distinction utile entre trois plans. Le premier est technologique, avec les performances réelles des modèles. Le deuxième est économique, avec leur coût, leur adoption et leurs effets sur les entreprises cotées. Le troisième est géopolitique, avec les stratégies d’État et la circulation des récits. Les confondre conduit soit à sous-estimer une innovation, soit à lui attribuer une influence qu’elle n’a pas démontrée.
Ce qu’il faut surveiller après l’épisode DeepSeek
Au 31 janvier 2025, plusieurs questions restent ouvertes. La première porte sur la reproductibilité des performances annoncées par DeepSeek. Des évaluations indépendantes devront déterminer dans quels domaines R1 rivalise effectivement avec les modèles américains, et dans quelles conditions de coût et de matériel.
La deuxième concerne la réponse des acteurs établis. OpenAI, Google, Anthropic, Meta et les grands fournisseurs d’infrastructure devront continuer à améliorer l’efficacité de leurs modèles, pas seulement leur taille. L’affaire DeepSeek rappelle que l’innovation peut venir d’optimisations d’architecture, de méthodes d’entraînement ou de logiciels plus efficaces, et non uniquement d’un plus grand nombre de GPU.
La troisième est informationnelle. Les plateformes, les journalistes et les investisseurs devront examiner avec davantage d’attention l’origine des récits qui accompagnent les annonces technologiques. L’analyse de Graphika ne transforme pas DeepSeek en affaire de manipulation boursière. Elle montre en revanche qu’une avancée en IA peut être immédiatement intégrée à des stratégies d’influence, au moment même où les marchés tentent d’en mesurer la portée.
Enfin, la controverse sur l’usage des sorties de modèles pourrait accélérer les débats sur la protection des systèmes d’IA. À mesure que les modèles deviennent plus accessibles, les laboratoires chercheront à protéger leurs services contre l’extraction automatisée de données et l’imitation non autorisée, tout en défendant une concurrence qui reste ouverte à la recherche et à l’innovation.
Questions fréquentes
Quel est le lien entre DeepSeek et l’État chinois ?
Graphika indique avoir identifié des comptes rattachés, selon son analyse, à des opérations d’influence liées à l’État chinois qui ont promu DeepSeek. Cela documente une amplification coordonnée de messages favorables à l’entreprise. En revanche, cette observation ne démontre pas que DeepSeek est directement contrôlée par l’État chinois ni que son modèle résulte d’un programme gouvernemental.
DeepSeek a-t-il provoqué la chute de Nvidia le 27 janvier 2025 ?
Non, aucun élément ne permet d’attribuer à DeepSeek seul la baisse de Nvidia. Les investisseurs ont réagi aux interrogations sur les coûts de l’IA, les besoins futurs en puces et les valorisations élevées du secteur. Graphika a observé une campagne d’amplification en ligne, mais n’établit pas qu’elle a causé les mouvements boursiers.
Pourquoi le modèle DeepSeek-R1 a-t-il autant inquiété les marchés ?
DeepSeek-R1 a attiré l’attention parce que l’entreprise a présenté son modèle comme performant et développé avec une approche moins coûteuse que celles prêtées aux grands laboratoires américains. Si cette efficacité se confirmait à grande échelle, elle pourrait modifier les hypothèses de dépenses en infrastructures, notamment en processeurs graphiques et en centres de données.
OpenAI accuse-t-il DeepSeek d’avoir copié ChatGPT ?
À la fin janvier 2025, OpenAI a indiqué examiner des indices d’un usage potentiellement non autorisé de sorties de ses modèles par DeepSeek. Le sujet concerne notamment la distillation, une méthode qui peut servir à entraîner un modèle à partir des réponses d’un autre. Il ne s’agit pas, à ce stade, d’une conclusion publique établissant un plagiat.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Graphika, analyses des réseaux d’influence et de désinformationgraphika.com
- DeepSeek-R1, documentation technique publiée par DeepSeekarxiv.org/abs/2501.12948
- OpenAI, actualités et communications officiellesopenai.com/news



