Les piétons accélèrent en ville, les espaces publics perdent leur rôle social
En comparant des vidéos de 1980 et de 2010, des chercheurs du MIT constatent une nette accélération du rythme piétonnier dans trois métropoles américaines. Les passants séjournent aussi moins longtemps dans les espaces publics et rejoignent moins souvent un groupe, un signal important pour les urbanistes.

Les trottoirs et les places ne sont pas seulement des décors urbains : ils disent beaucoup de la manière dont les habitants vivent ensemble. En étudiant des images prises à trente ans d’intervalle dans trois grandes villes du nord-est des États-Unis, des chercheurs du MIT observent un changement très concret : les piétons vont plus vite, restent moins longtemps sur place et se joignent plus rarement à des groupes. Une évolution mesurable qui interroge la fonction sociale des espaces publics.
Publiée en juillet 2025, l’étude intitulée Exploring the social life of urban spaces through AI ne prétend pas résumer à elle seule la vie urbaine mondiale. Son terrain est circonscrit à Boston, New York et Philadelphie, et sa période de comparaison va de 1980 à 2010. Mais ses résultats mettent des chiffres sur une impression familière : dans les centres-villes, la place ou le trottoir semblent de plus en plus conçus, ou vécus, comme des lieux à traverser plutôt que comme des endroits où l’on s’attarde.
Une hausse de 15 % de la vitesse de marche
Le résultat le plus spectaculaire est aussi le plus simple à comprendre : entre 1980 et 2010, la vitesse moyenne de marche a augmenté de 15 % dans les espaces observés. Autrement dit, à conditions d’observation comparables, les personnes enregistrées en 2010 se déplaçaient sensiblement plus vite que celles filmées trois décennies plus tôt.
Les chercheurs se sont appuyés sur des séquences historiques réalisées par William Whyte, urbaniste réputé pour son observation attentive de la vie quotidienne dans les villes. Ces archives ont été rapprochées d’images plus récentes. Des outils d’apprentissage automatique ont permis d’examiner ces vidéos à une échelle et avec une régularité difficiles à atteindre par une simple observation humaine.
Il faut toutefois lire correctement ce chiffre. Une hausse de 15 % ne signifie pas que chaque habitant de Boston, de New York ou de Philadelphie marche exactement 15 % plus vite, ni que le phénomène est identique dans toutes les rues et dans toutes les villes. Il s’agit d’une moyenne issue d’espaces et de séquences précis. L’intérêt de l’étude est de faire apparaître une tendance nette sur un même ensemble de lieux, à trois décennies de distance.
| Indicateur observé | Niveau en 1980 | Niveau en 2010 | Évolution mesurée |
|---|---|---|---|
| Vitesse moyenne de marche | Référence de l’étude | Plus élevée | + 15 % |
| Temps passé dans les espaces publics | Référence de l’étude | Plus faible | - 14 % |
| Personnes qui rejoignent un groupe | 5,5 % | 2 % | Baisse de 3,5 points |
Des lieux où l’on reste moins longtemps
L’accélération de la marche n’est qu’une partie du tableau. Les chercheurs constatent également une diminution de 14 % du temps passé dans les espaces publics entre 1980 et 2010. Cette donnée importe particulièrement pour comprendre ce qui se joue dans une place, devant un immeuble ou sur un trottoir animé.
Un espace public peut remplir plusieurs fonctions à la fois. On peut s’y rendre pour aller travailler, acheter quelque chose, attendre quelqu’un, faire une pause, regarder les passants ou discuter. Lorsque le temps de séjour recule, le lieu conserve sa fonction de circulation, mais il peut perdre une part de son rôle de rencontre informelle. C’est cette bascule que les auteurs cherchent à objectiver.
La conclusion n’est pas que les citadins auraient cessé de se voir ou d’échanger. Les interactions sociales se déplacent aussi vers des logements, des bureaux, des commerces et des espaces numériques. En revanche, les résultats suggèrent que les occasions de sociabilité non planifiée, celles qui naissent en restant quelques minutes dans un lieu partagé, deviennent moins fréquentes dans les espaces étudiés.
Cette distinction est essentielle. Un café rempli d’amis ou une conversation organisée par messages témoignent bien d’une vie sociale. Mais ils ne remplacent pas exactement ce que produit une place accessible à tous, où l’on peut croiser des personnes inconnues, observer la diversité urbaine ou engager une conversation imprévue.
Les regroupements spontanés sont devenus plus rares
La recherche fournit un autre indicateur particulièrement parlant. En 1980, 5,5 % des personnes qui approchaient les lieux observés rejoignaient un groupe. En 2010, cette proportion n’était plus que de 2 %. Ce recul ne décrit pas tous les liens sociaux des habitants, mais il renseigne sur un comportement précis : la propension à intégrer un rassemblement déjà présent dans l’espace public.
Passer de 5,5 % à 2 % représente une baisse importante de cette forme de sociabilité visible. Les lieux filmés continuent naturellement d’accueillir des personnes seules, des couples, des groupes déjà constitués et des passants. Ce qui évolue, selon l’étude, est la fréquence à laquelle les arrivants se joignent eux-mêmes à un groupe.
Les auteurs y voient le signe possible d’un rapport plus transactionnel à l’espace urbain. On s’y déplace pour atteindre une destination, remplir une tâche ou retrouver quelqu’un dont la rencontre a déjà été organisée. Le temps disponible pour regarder autour de soi, attendre sans objectif immédiat ou entamer un échange fortuit semble plus réduit.
Téléphones mobiles et cafés : des pistes, pas des preuves de causalité
Pourquoi ces comportements ont-ils changé ? L’étude ouvre plusieurs pistes, mais elle ne permet pas d’attribuer mécaniquement le phénomène à une cause unique. Cette prudence est indispensable : entre 1980 et 2010, les villes, les habitudes de travail, les commerces, les transports et les usages technologiques ont tous connu de profondes transformations.
L’essor des téléphones mobiles est l’une des explications envisagées. Avant leur généralisation, une partie des rendez-vous et des échanges pouvait se construire davantage sur place, avec une part d’imprévu. Les communications mobiles permettent au contraire de préciser un lieu, une heure et un point de rencontre avant même d’arriver. Elles peuvent aussi donner la possibilité de rester connecté à des proches sans engager de conversation avec les personnes autour de soi.
Cela ne signifie pas que le téléphone mobile isole automatiquement les individus. Il peut faciliter la coordination, rassurer lors d’un déplacement ou aider des personnes à se retrouver. Mais son développement modifie les conditions dans lesquelles les rencontres se préparent et se déroulent. L’espace public n’est plus nécessairement le lieu où l’on attend de savoir si quelqu’un viendra ou où l’on improvise un rendez-vous.
Les chercheurs mentionnent aussi la multiplication de lieux intérieurs accueillants, notamment les cafés tels que Starbucks. Ces établissements proposent un cadre confortable pour se retrouver, souvent avec des places assises et des services qui encouragent à rester. En 1980, ces espaces de regroupement étaient nettement moins nombreux selon la publication d’origine. Une part de la sociabilité peut donc avoir migré du trottoir et de la place vers l’intérieur.
Ces deux facteurs doivent être compris comme des hypothèses cohérentes avec les observations, et non comme un verdict définitif. Les vidéos révèlent ce que font les personnes dans les lieux observés. Elles ne suffisent pas, à elles seules, à connaître leurs motivations, leurs conversations ou l’ensemble de leur vie sociale.
Ce que l’intelligence artificielle apporte à l’étude de la ville
L’originalité du projet tient autant à ses résultats qu’à sa méthode. Les archives filmées de William Whyte constituent un matériau précieux, mais difficile à comparer à grande échelle sans assistance technique. Visionner de longues séquences et relever manuellement les trajectoires, la vitesse, les arrêts ou les formations de groupes demanderait un travail considérable et risquerait d’introduire des différences de méthode d’un observateur à l’autre.
Les outils d’intelligence artificielle et d’apprentissage automatique permettent ici de transformer les vidéos en indicateurs comparables. Ils aident les chercheurs à quantifier des comportements visibles : déplacements, temps de présence et regroupements. L’IA ne remplace donc pas l’analyse urbaine ou sociologique. Elle fournit une manière de traiter un volume d’images et de rendre les comparaisons plus systématiques.
Cette approche illustre l’un des usages les plus concrets de l’IA dans la recherche : revisiter des archives que les chercheurs possèdent déjà, puis y détecter des tendances qui auraient été longues à mesurer autrement. Elle pose aussi une exigence méthodologique : les indicateurs choisis doivent être interprétés avec soin. Marcher vite n’a pas une seule signification, et rester seul quelques minutes n’est pas nécessairement un signe d’isolement.
La valeur de l’étude réside précisément dans le croisement entre la mesure automatisée et une question urbaine plus large : à quoi servent les espaces partagés lorsque les habitudes de déplacement et de communication évoluent ?
Pourquoi ces chiffres intéressent les urbanistes
Pour les personnes qui conçoivent les rues, les places ou les quartiers, le sujet dépasse la seule vitesse de déplacement. Un espace public de qualité doit permettre de circuler efficacement, mais aussi d’offrir la possibilité de s’arrêter sans gêne ni inconfort. Bancs, zones ombragées, aménagements accueillants, activités de proximité et événements collectifs peuvent influer sur le désir de rester, même si l’étude ne mesure pas directement l’effet de chacun de ces éléments.
Arianna Salazar-Miranda souligne l’importance d’améliorer les espaces publics afin de répondre aux besoins des citoyens et de contrer la polarisation des interactions numériques. L’enjeu n’est pas d’opposer la ville physique aux outils numériques, mais de préserver des environnements où des personnes aux profils différents peuvent se côtoyer dans un cadre ouvert.
Les résultats peuvent aussi nourrir des arbitrages très pratiques. Un aménagement exclusivement pensé comme un flux de circulation privilégie les déplacements rapides. À l’inverse, un lieu doté d’assises, d’une bonne accessibilité et d’usages variés peut rendre l’arrêt plus naturel. Dans les deux cas, les données issues de vidéos offrent aux décideurs un moyen de vérifier si un espace est réellement utilisé comme ils l’avaient imaginé.
Une enquête à élargir aux villes européennes
Les chercheurs du MIT, parmi lesquels Carlo Ratti, prévoient d’étendre l’analyse à l’Europe. Le projet doit s’appuyer sur des séquences tournées dans 40 places européennes. Cet élargissement sera déterminant : les villes européennes ont souvent des formes urbaines, des rythmes de rue et des traditions d’usage des places différents de ceux des trois métropoles américaines observées.
Cette prochaine étape pourra aider à répondre à plusieurs questions. La hausse de la vitesse de marche est-elle aussi forte dans des villes où les places constituent des lieux centraux de la vie quotidienne ? Le recul du temps de séjour se retrouve-t-il dans les mêmes proportions ? Les manières de former des groupes varient-elles selon l’architecture, le climat, les commerces ou les habitudes locales ?
Pour l’heure, l’étude ne permet pas de répondre à ces interrogations. Elle fournit plutôt un point de départ solide, fondé sur des images et des mesures, pour éviter de réduire les transformations urbaines à de simples impressions.
Ce qu’il faut surveiller
La suite de ces travaux dépendra de leur capacité à comparer des contextes très différents sans effacer les particularités locales. Les résultats européens attendus permettront de savoir si les tendances relevées à Boston, New York et Philadelphie sont largement partagées ou liées à des conditions propres à ces villes.
Il faudra aussi suivre la façon dont ces données sont utilisées. Elles peuvent aider à concevoir des espaces publics plus agréables et plus inclusifs, à condition de ne pas résumer la qualité d’une ville à quelques indicateurs de mouvement. Une place réussie n’est pas celle où chacun marche lentement, mais celle où chacun peut choisir de traverser, de s’arrêter ou de rencontrer d’autres personnes dans de bonnes conditions.
Questions fréquentes
Pourquoi les piétons marchent-ils plus vite dans les villes ?
L’étude du MIT constate une hausse moyenne de 15 % de la vitesse de marche entre 1980 et 2010 dans les lieux observés. Elle évoque notamment l’essor des téléphones mobiles et la transformation des habitudes urbaines, mais elle ne démontre pas qu’un seul facteur explique cette accélération. Les causes peuvent être multiples et se combiner.
Comment l’étude du MIT a-t-elle mesuré la vitesse de marche ?
Les chercheurs ont comparé des vidéos historiques réalisées par l’urbaniste William Whyte avec des images plus récentes dans des espaces publics de Boston, New York et Philadelphie. Des outils d’apprentissage automatique ont servi à analyser systématiquement les déplacements et les comportements visibles, notamment la vitesse, le temps de présence et les regroupements.
Les espaces publics sont-ils devenus moins sociables ?
Dans les lieux étudiés, les signes de sociabilité spontanée ont diminué : le temps de séjour baisse de 14 % et la part des personnes rejoignant un groupe passe de 5,5 % à 2 %. Cela ne prouve pas une baisse générale de toute vie sociale, mais suggère que les interactions informelles sont moins fréquentes dans ces espaces précis.
Quel rôle jouent les téléphones mobiles dans la baisse des rencontres spontanées ?
Les téléphones mobiles permettent d’organiser un rendez-vous avant d’arriver sur place et de rester en contact à distance. Ils peuvent donc réduire certains temps d’attente ou d’improvisation dans l’espace public. Les chercheurs présentent toutefois cette évolution comme une piste d’explication, pas comme une preuve de causalité suffisante à elle seule.
Cette étude sur les piétons concerne-t-elle aussi les villes françaises ?
Non, les résultats publiés portent sur Boston, New York et Philadelphie, entre 1980 et 2010. Ils ne peuvent donc pas être transposés automatiquement aux villes françaises. L’équipe prévoit néanmoins d’étudier 40 places européennes, ce qui devrait permettre de comparer ces tendances avec des contextes urbains plus proches de ceux de la France.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- MIT Senseable City Lab, laboratoire associé aux recherches sur la ville et les donnéessenseable.mit.edu
- Nature Cities, revue scientifique consacrée aux recherches urbaineswww.nature.com/natcities



