Culture et médias

IA : Equity veut forcer la transparence sur l’image et la voix des acteurs

Face aux signalements d’usage non autorisé de visages et de voix, le syndicat britannique Equity prépare une riposte fondée sur l’accès aux données. L’affaire Tilly Norwood illustre une bataille plus large : obtenir des entreprises d’IA des réponses vérifiables sur l’origine de leurs contenus.

Un acteur en studio face à une silhouette numérique, symbole des enjeux d’IA, de consentement et de droit à l’image.
Illustration : Actu.ai

Le conflit entre les artistes et l’intelligence artificielle ne porte plus seulement sur une crainte abstraite de remplacement. Pour de nombreux comédiens, la question est désormais très concrète : une plateforme ou une entreprise peut-elle utiliser leur visage, leur voix ou certains éléments de leur jeu pour fabriquer un contenu numérique, sans les en informer ni obtenir leur accord ? Au Royaume-Uni, le syndicat des arts du spectacle Equity entend utiliser le droit d’accès aux données pour contraindre les entreprises à répondre.

Cette stratégie vise d’abord à faire émerger des faits vérifiables dans un secteur où les informations disponibles sont limitées. Les systèmes d’IA générative sont entraînés à partir de vastes quantités de données, mais les personnes dont l’image ou la voix a pu être intégrée à ces ensembles ne savent pas toujours si leurs données ont été collectées, conservées ou réutilisées. Pour les artistes, cette opacité nourrit une inquiétude à la fois professionnelle, économique et personnelle.

Equity veut transformer les plaintes en demandes de transparence

Equity dit avoir reçu des signalements de membres préoccupés par l’utilisation de leur image ou de leurs répliques vocales dans des contenus générés par intelligence artificielle. Le syndicat considère que ces pratiques peuvent porter atteinte aux droits des performeurs, notamment lorsqu’elles interviennent sans consentement, sans information claire et sans rémunération négociée.

Son secrétaire général, Paul W Fleming, a indiqué qu’Equity envisageait d’organiser des demandes de transparence à grande échelle auprès d’entreprises technologiques. Il ne s’agit pas, à ce stade, de l’annonce d’une action en justice collective. L’idée est de permettre à de nombreux artistes de demander individuellement aux organisations concernées quelles données personnelles elles détiennent sur eux et comment elles les ont utilisées.

L’objectif est double : savoir si des données liées à un interprète figurent dans les systèmes ou les fichiers d’une entreprise, puis créer un rapport de force pour négocier des conditions d’utilisation plus équitables lorsque cela est nécessaire. Equity veut ainsi faire de la transparence un préalable à toute discussion sur les autorisations, les rémunérations et les protections contractuelles.

Cette démarche répond à un problème très concret pour les comédiens. Une image n’est pas une simple matière première interchangeable : elle est liée à une identité, à une réputation et à la capacité d’un artiste à exercer son métier. Il en va de même pour la voix, particulièrement reconnaissable et susceptible d’être imitée par des outils de synthèse ou de génération.

L’affaire Tilly Norwood cristallise les inquiétudes

Le cas évoqué par Equity autour de Tilly Norwood, un personnage numérique, a rendu cette tension particulièrement visible dans l’industrie du cinéma. L’actrice Briony Monroe, âgée de 28 ans, affirme que ses traits et ses manières ont été reproduits pour créer ce personnage.

L’entreprise Xicoia, chargée de Tilly Norwood, réfute cette affirmation. Elle soutient que le personnage a été conçu de façon entièrement originale. Les deux positions sont donc clairement opposées : d’un côté, une artiste qui estime reconnaître son image et son jeu dans une création numérique, de l’autre, une entreprise qui nie s’être appuyée sur elle.

Ce désaccord illustre la difficulté propre aux contenus synthétiques. Une ressemblance perçue ne suffit pas nécessairement, à elle seule, à établir comment une œuvre a été créée. Inversement, une entreprise qui affirme avoir produit un personnage de manière originale doit pouvoir répondre de façon suffisamment précise aux interrogations légitimes sur les données utilisées dans ses processus.

Dans ce type de situation, la transparence ne sert donc pas uniquement à désigner un responsable. Elle permet aussi d’éviter que le débat se limite à une confrontation entre impressions visuelles et démentis. Les artistes demandent des informations sur les jeux de données, les références utilisées, les autorisations obtenues et les conditions dans lesquelles une apparence humaine peut être reproduite ou approchée.

Pourquoi l’image et la voix posent un problème particulier pour l’IA

Les technologies génératives peuvent produire des personnages, des dialogues ou des performances qui paraissent plausibles. Elles peuvent aussi générer des voix et des visages synthétiques sans reproduire de façon identique une photographie, un enregistrement ou une personne donnée. C’est précisément cette zone grise qui rend les litiges difficiles.

Pour un interprète, le préjudice potentiel ne se résume pas à la copie d’un fichier. Un personnage numérique très proche de son apparence, ou une voix qui évoque fortement la sienne, peut brouiller le lien entre son identité professionnelle et son travail réel. Cela soulève aussi la question de la concurrence : si une prestation synthétique est issue de données associées à un artiste, qui contrôle ensuite son exploitation commerciale ?

Liam Budd, responsable des médias enregistrés chez Equity UK, rapporte que de nombreux membres signalent des infractions présumées liées à l’utilisation de leur image ou de leur voix sans autorisation. La multiplication de ces plaintes explique la volonté du syndicat de passer d’un traitement au cas par cas à une démarche plus coordonnée.

Il faut aussi distinguer plusieurs notions souvent confondues : le droit d’auteur, la protection des données personnelles, les clauses contractuelles et le contrôle de l’image d’une personne ne recouvrent pas exactement la même chose. La question juridique dépend notamment de la nature des contenus utilisés, des contrats signés, du lieu où l’entreprise opère et de la finalité du traitement.

Comment fonctionne une demande d’accès aux données ?

La législation sur la protection des données donne aux personnes le droit de demander à une organisation si elle traite des données personnelles les concernant et, le cas échéant, d’en recevoir une copie ainsi que des informations complémentaires. Pour Equity, ce droit peut devenir un outil pratique : plutôt que de supposer qu’une plateforme détient des données d’un acteur, le syndicat veut inciter ses membres à poser formellement la question.

En règle générale, une organisation doit répondre dans un délai d’un mois. Ce délai peut être prolongé lorsque la demande est particulièrement complexe ou si elle est très nombreuse, mais l’organisation doit alors en informer la personne concernée. Une demande doit être ciblée et permettre à l’entreprise d’identifier le demandeur, sans quoi l’exercice devient difficile en pratique.

Ce qu’une demande d’accès peut apporterCe qu’elle ne garantit pas automatiquement
Confirmer qu’une organisation détient des données personnelles sur un artisteÉtablir à elle seule qu’un contenu a été généré illégalement
Obtenir des informations sur certaines finalités du traitementObtenir l’intégralité du code, des paramètres d’un modèle ou de tous ses secrets industriels
Identifier des données de profil, images, enregistrements ou autres informations détenuesDémontrer qu’une ressemblance visuelle constitue nécessairement une copie
Créer une base de discussion pour demander explications, retrait ou compensationRemplacer une analyse juridique des contrats et des droits applicables

La force de l’outil tient à sa dimension documentaire. Si une entreprise reconnaît détenir ou avoir exploité certaines données, les artistes disposent d’une base plus solide pour demander des explications ou ouvrir une négociation. Si elle répond ne pas en détenir, cette réponse ne clôt pas forcément le débat, mais elle précise au moins sa position officielle.

La stratégie envisagée par Equity peut également faire pression sur les entreprises qui ont peu détaillé la provenance des données servant au développement de leurs outils. Elle les pousse à examiner elles-mêmes leurs pratiques de collecte, de conservation et de réponse aux demandes des personnes concernées.

Demande d’accès aux données : ce qu’Equity peut obtenir, et ce qui reste à prouver

Ce que la démarche peut faire

  • Obliger une organisation à préciser les données personnelles qu’elle traite.
  • Faire émerger des informations sur les finalités d’utilisation déclarées.
  • Donner aux artistes des éléments pour négocier ou contester un usage.
  • Mettre en lumière les pratiques de transparence des entreprises concernées.

Ce qu’elle ne tranche pas seule

  • Déterminer automatiquement qu’une ressemblance est une violation de droits.
  • Établir sans analyse complémentaire la provenance exacte d’un modèle d’IA.
  • Remplacer les contrats, les autorisations et les recours juridiques applicables.
  • Garantir l’obtention de tous les éléments techniques protégés par une entreprise.

Transparence, consentement et rémunération : trois exigences différentes

Dans les débats sur l’IA et les artistes, le consentement est souvent présenté comme la réponse évidente. Il est indispensable, mais il ne résout pas toutes les questions. Un accord valable doit aussi préciser ce qui est autorisé : la création d’une image de synthèse, la reproduction de la voix, l’entraînement d’un système, la durée d’utilisation, les territoires concernés et les possibilités de réutilisation future.

La rémunération constitue un autre sujet. Une séance de captation ou une prestation ponctuelle peut avoir une valeur très différente si les données obtenues permettent de générer des contenus exploitables sur une longue période. Les artistes veulent éviter qu’une autorisation limitée soit interprétée comme un droit permanent de créer des performances numériques dérivées.

Enfin, la transparence intervient avant même la négociation. Sans savoir quelles données ont été employées et de quelle manière, il est difficile de vérifier si un consentement a été recueilli, s’il couvre l’usage réalisé et si une compensation est due. C’est pourquoi Equity concentre son action sur l’accès à l’information.

Max Rumney, directeur général adjoint de Pact, souligne que les membres de l’industrie souhaitent maintenir l’expression créative humaine au cœur de leurs productions. Cette position ne revient pas à exclure toute technologie. Elle rappelle que l’adoption de l’IA dans l’audiovisuel doit s’accompagner de règles compréhensibles pour les personnes dont les œuvres, les corps et les voix alimentent la création.

Un enjeu qui dépasse les seuls acteurs de cinéma

Le mouvement concerne potentiellement tous les métiers reposant sur une présence identifiable : comédiens de doublage, artistes de scène, figurants, présentateurs, chanteurs ou créateurs de contenu. Chaque profession peut être exposée différemment, mais toutes partagent une même difficulté : leurs attributs personnels peuvent être numérisés, analysés et reproduits à une échelle inédite.

Pour les producteurs et les studios, la situation impose également de clarifier leurs pratiques. Utiliser l’IA pour assister l’écriture, créer des éléments de décor ou améliorer des effets visuels ne pose pas les mêmes questions que générer une performance humaine identifiable. Plus la technologie touche à la personne d’un interprète, plus les exigences de consentement, de traçabilité et de dialogue social deviennent sensibles.

La réponse des organisations technologiques sera donc déterminante. Une politique de confidentialité générale et difficile à lire ne répond pas nécessairement aux inquiétudes précises d’un acteur qui cherche à savoir si sa voix ou son visage a été utilisé. Les entreprises devront être capables de fournir des réponses concrètes, cohérentes et adaptées aux droits des personnes.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois

L’initiative envisagée par Equity sera un test de la capacité des règles existantes à répondre aux usages de l’IA générative. Si les demandes d’accès permettent d’obtenir des informations utiles, elles pourraient encourager d’autres professions créatives à employer les mêmes leviers. Si les réponses restent imprécises ou difficiles à exploiter, la pression augmentera en faveur de dispositifs plus spécifiques pour la voix, l’apparence et les performances synthétiques.

Le cas de Tilly Norwood montre aussi que les controverses ne se limiteront pas aux copies manifestes. Les conflits les plus complexes porteront sur la ressemblance, l’inspiration, les données d’entraînement et les conditions de création d’un personnage numérique. Dans cet environnement, le point central défendu par Equity est simple : les artistes doivent pouvoir savoir ce qui est fait de leurs données avant de pouvoir décider, négocier ou contester.

Pour le public comme pour l’industrie, l’enjeu est celui de la confiance. L’IA peut devenir un outil de production, mais son déploiement dans les métiers de l’image et de la voix dépendra de garanties crédibles. Transparence sur les données, consentement explicite et respect de la valeur du travail humain sont les conditions posées par les artistes pour que l’innovation ne se fasse pas à leur détriment.

Questions fréquentes

Pourquoi Equity s’oppose-t-il à l’utilisation de l’image des acteurs par l’IA ?

Equity s’inquiète de contenus générés à partir d’images, de voix ou de données associées à ses membres sans consentement clair. Pour les artistes, l’enjeu concerne leur identité professionnelle, la maîtrise de leurs performances et une éventuelle exploitation commerciale sans rémunération négociée. Le syndicat réclame d’abord de la transparence sur les données utilisées.

Qu’est-ce qu’une demande d’accès aux données pour un acteur ?

C’est une demande adressée à une organisation afin de savoir si elle détient et traite des données personnelles sur l’acteur, et d’obtenir des informations à leur sujet. Au Royaume-Uni, l’organisation doit en principe répondre dans le mois. Cette procédure peut aider à établir les faits, mais elle ne tranche pas seule un litige sur les droits.

Briony Monroe a-t-elle prouvé que Tilly Norwood a été créée à partir de son image ?

Briony Monroe affirme que ses traits et ses manières ont été utilisés pour créer le personnage numérique Tilly Norwood. Xicoia, l’entreprise chargée du personnage, le conteste et affirme que Tilly a été conçue de manière entièrement originale. Les informations rapportées font donc état d’allégations opposées, pas d’une conclusion juridique établie.

Les acteurs ont-ils un droit absolu sur leur visage et leur voix au Royaume-Uni ?

La protection ne repose pas sur un droit unique et absolu. Selon le cas, un artiste peut invoquer la protection des données personnelles, un contrat, le droit d’auteur sur certains enregistrements ou d’autres règles applicables. La réponse dépend de la manière dont les données ont été obtenues, utilisées et commercialisées.

Une entreprise d’IA doit-elle expliquer toutes les données utilisées pour entraîner son modèle ?

Une demande d’accès porte sur les données personnelles d’une personne et les informations liées à leur traitement. Elle ne donne pas automatiquement accès à tous les jeux de données, au code ou aux éléments techniques d’un modèle. Elle peut néanmoins obliger l’entreprise à répondre précisément sur les données qu’elle détient concernant le demandeur.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Equity, syndicat britannique des arts du spectaclewww.equity.org.uk
  2. Information Commissioner’s Office, droit d’accès aux données personnellesico.org.uk/for-the-public/getting-copies-of-your-information-subject-access-request
  3. Pact, association britannique des producteurs indépendantswww.pact.co.uk
  4. The Guardian, rubrique technologiewww.theguardian.com/technology