Entreprises et marchés

Jack Ma et l’IA : ce que son retour change vraiment pour Alibaba

La réapparition de Jack Ma aux côtés de Xi Jinping redonne une portée symbolique au retour d’Alibaba dans la course technologique. Mais le rebond du groupe chinois ne repose pas sur son seul fondateur : il s’appuie sur les modèles Qwen, le cloud et un investissement massif de 380 milliards de yuans dans l’IA.

Un entrepreneur devant des serveurs et des équipes travaillant sur des systèmes d’intelligence artificielle.
Illustration : Actu.ai

L’image a beaucoup compté. Le 17 février 2025, Jack Ma est apparu parmi les dirigeants d’entreprises reçus par le président chinois Xi Jinping. Après plusieurs années de discrétion publique et de forte pression réglementaire sur les grandes plateformes du pays, cette présence a aussitôt relancé les commentaires sur le retour du fondateur d’Alibaba. Elle intervient au moment où le groupe accélère dans l’intelligence artificielle, avec ses modèles Qwen et des dépenses d’infrastructure considérables.

Il faut toutefois distinguer le symbole de la stratégie industrielle. Jack Ma reste une figure majeure de l’économie numérique chinoise, mais il n’est plus le dirigeant opérationnel d’Alibaba. Le virage du groupe vers l’IA repose d’abord sur ses équipes, son cloud, ses modèles de langage et sa capacité à convaincre entreprises, commerçants et développeurs d’utiliser ses services. Son retour sur le devant de la scène peut restaurer une part de confiance, mais il ne suffit pas, à lui seul, à transformer les résultats d’une entreprise confrontée à une concurrence intense.

Le retour public de Jack Ma, un signal plus qu’une reprise de contrôle

Jack Ma a quitté la présidence du conseil d’administration d’Alibaba en septembre 2019. Il demeure le cofondateur emblématique du groupe, mais ne pilote plus ses activités au quotidien. Cette nuance est essentielle pour comprendre les annonces de 2025 : parler d’une « transition de Jack Ma vers l’IA » ne signifie pas qu’il serait revenu prendre les commandes d’une entreprise devenue un vaste ensemble de commerce en ligne, de cloud, de logistique et de services numériques.

Son profil s’est particulièrement effacé après la période de tensions entre les autorités chinoises et les géants de l’Internet. À l’automne 2020, ses critiques publiques des régulateurs financiers ont précédé la suspension spectaculaire de l’introduction en Bourse d’Ant Group, la société de technologie financière historiquement liée à Alibaba. Une séquence de contrôle réglementaire renforcé s’est ensuite ouverte pour les plateformes numériques chinoises.

La rencontre de février 2025, au cours de laquelle Jack Ma a notamment serré la main de Xi Jinping, a donc été interprétée comme un geste important. Elle s’inscrit dans un contexte où Pékin cherche à soutenir l’innovation et le secteur privé, alors que la croissance économique et la compétition technologique sont devenues des priorités nationales. Cela ne constitue pas une annonce de retour formel à la direction d’Alibaba, ni la garantie d’un changement réglementaire durable. C’est, en revanche, un signe public que sa présence redevient acceptable et visible.

Lors d’un événement marquant le 20e anniversaire d’Ant Group, Jack Ma a également remis l’intelligence artificielle au centre des perspectives de long terme. Son message rejoint une conviction désormais largement partagée dans la tech chinoise : l’IA ne doit pas être regardée comme une simple fonctionnalité ajoutée à des applications existantes, mais comme une technologie susceptible de modifier les services, les métiers et les modèles économiques.

PériodeÉvénementCe que cela implique pour Alibaba et Jack Ma
Septembre 2019Jack Ma quitte la présidence d’AlibabaIl reste fondateur, sans être le dirigeant exécutif du groupe.
Fin 2020L’introduction en Bourse d’Ant Group est suspendueLa relation entre plateformes, finance et régulation chinoise devient un enjeu central.
2023Joe Tsai devient président et Eddie Wu directeur général d’AlibabaLa conduite opérationnelle du groupe est confiée à une nouvelle direction.
2024Jack Ma s’exprime lors des 20 ans d’Ant GroupIl remet l’IA et l’innovation de long terme au cœur de son discours public.
17 février 2025Jack Ma participe à une rencontre d’entrepreneurs avec Xi JinpingSon retour public prend une forte valeur symbolique.
24 février 2025Alibaba annonce un investissement massif dans le cloud et l’IALa stratégie se matérialise par des moyens financiers et industriels concrets.

Qui dirige réellement la stratégie IA d’Alibaba ?

Depuis 2023, la gouvernance d’Alibaba repose notamment sur Joe Tsai, président du conseil d’administration, et Eddie Wu, directeur général. C’est sous leur responsabilité que le groupe doit arbitrer les investissements, développer les produits et améliorer la compétitivité de ses différentes activités.

Le rôle de Jack Ma est d’une autre nature. Son nom peut servir de repère aux salariés, aux partenaires et aux investisseurs, parce qu’il incarne l’histoire entrepreneuriale d’Alibaba. Lorsqu’il valorise l’IA, il contribue à légitimer ce changement d’orientation dans une entreprise longtemps associée d’abord aux places de marché Taobao et Tmall. Mais une vision ne remplace ni la puissance de calcul, ni les ingénieurs, ni les produits capables de trouver leur public.

La distinction est particulièrement importante dans une période de transformation rapide. Développer une IA compétitive exige de réunir plusieurs conditions : des données utilisables dans le respect des règles, des centres de données, des puces, des modèles performants, puis des interfaces simples pour les clients. Alibaba doit aussi prouver que ces outils améliorent effectivement les revenus ou les coûts de ses clients, plutôt que de constituer une démonstration technologique isolée.

Le retour de Jack Ma face aux leviers réels du rebond d’Alibaba

Le signal Jack Ma

  • Une présence publique redevenue visible après plusieurs années de discrétion.
  • Un poids symbolique important auprès de l’écosystème technologique chinois.
  • Un discours qui remet l’innovation et l’IA au centre de l’attention.
  • Aucune fonction exécutive officielle au sein d’Alibaba depuis 2019.

Les leviers opérationnels

  • La stratégie est conduite par Joe Tsai, président, et Eddie Wu, directeur général.
  • Les modèles Qwen doivent séduire développeurs, entreprises et marchands.
  • Alibaba prévoit au moins 380 milliards de yuans pour le cloud et l’IA sur trois ans.
  • La réussite dépendra de l’adoption, des coûts de calcul, de la concurrence et des règles chinoises.

Qwen et le cloud, les fondations concrètes du virage vers l’IA

Le nom à suivre n’est pas seulement celui de Jack Ma, mais aussi celui de Qwen, la famille de modèles d’intelligence artificielle développée par Alibaba. Ces grands modèles de langage sont conçus pour analyser et générer du texte, répondre à des questions, assister la rédaction, produire du code ou traiter certains problèmes complexes. Ils sont au cœur de l’ambition du groupe de devenir un fournisseur d’IA pour les entreprises, au-delà de ses propres plateformes de commerce.

Fin janvier 2025, Alibaba a présenté Qwen2.5-Max, un nouveau modèle proposé via ses services cloud. Début mars, le groupe a aussi dévoilé QwQ-32B, un modèle orienté vers le raisonnement. Cette cadence illustre la course engagée en Chine entre fournisseurs de modèles, où les annonces de nouvelles versions sont devenues très fréquentes.

Pour un groupe comme Alibaba, l’enjeu ne se limite pas à disposer d’un assistant conversationnel. L’IA peut être intégrée à plusieurs étages de son activité :

  • pour aider les marchands à rédiger des fiches produit ou à analyser leurs ventes ;
  • pour personnaliser des recommandations et améliorer la recherche sur les plateformes de commerce ;
  • pour automatiser une partie du service client, avec une supervision humaine lorsque les demandes sont sensibles ;
  • pour optimiser certains processus logistiques et anticiper les besoins ;
  • pour vendre des capacités de calcul, des modèles et des outils logiciels aux entreprises via Alibaba Cloud.

Ces usages sont cohérents avec l’activité historique du groupe : Alibaba possède un vaste écosystème de commerçants, de services numériques et d’infrastructure cloud. Cette proximité entre l’IA et des services déjà utilisés à grande échelle peut constituer un avantage. Elle implique aussi une responsabilité particulière : une recommandation erronée, une réponse trompeuse d’un assistant ou une mauvaise gestion des données peuvent affecter directement vendeurs et consommateurs.

Pourquoi Alibaba engage 380 milliards de yuans dans l’IA

Le 24 février 2025, Alibaba a annoncé prévoir d’investir au moins 380 milliards de yuans, soit environ 53 milliards de dollars, dans son infrastructure cloud et d’IA au cours des trois années suivantes. L’ampleur du chiffre montre que l’entreprise considère l’IA comme une transformation de son socle technique, et non comme une mode passagère.

En pratique, entraîner et faire fonctionner des modèles exige des infrastructures coûteuses. Il faut des centres de données, des serveurs, des puces de calcul, des réseaux rapides, des systèmes de stockage et des logiciels pour distribuer les ressources à des milliers de clients. L’étape la plus visible est souvent le modèle conversationnel, mais l’essentiel de la dépense se situe souvent en amont, dans cette infrastructure invisible.

Alibaba cherche ainsi à renforcer Alibaba Cloud, dont les revenus et la crédibilité sont stratégiques pour le groupe. Si ses clients adoptent Qwen et les services associés, l’IA peut alimenter les activités cloud par la vente de calcul et de solutions logicielles. Si l’adoption est insuffisante, ces dépenses pèseront au contraire sur la rentabilité. C’est le pari classique des grandes infrastructures : investir très tôt pour disposer de capacités que les concurrents ne pourront pas facilement reproduire.

L’annonce intervient aussi dans un marché chinois plus disputé que jamais. Baidu, Tencent, ByteDance et de nombreuses jeunes entreprises développent leurs propres modèles et applications. La montée en puissance de DeepSeek a renforcé l’attention portée au rapport entre performances, coûts et ouverture des modèles. Alibaba ne doit donc pas seulement investir davantage : il doit rendre ses outils attractifs, accessibles et utiles à grande échelle.

La réglementation chinoise, un défi structurel pour les modèles génératifs

L’IA représente une occasion de croissance, mais elle ne fait pas disparaître les contraintes réglementaires qui ont marqué l’histoire récente d’Alibaba et d’Ant Group. En Chine, les services d’IA générative accessibles au public sont encadrés par des règles qui concernent notamment la sécurité, les contenus, la protection des données et la responsabilité des plateformes.

Pour Alibaba, cela signifie que la qualité technique d’un modèle ne suffit pas. Le groupe doit aussi être capable de contrôler les usages, de répondre aux exigences applicables à ses services et de protéger les informations de ses clients. Ces contraintes sont particulièrement sensibles lorsque l’IA traite des échanges commerciaux, des données d’entreprise ou des informations financières.

L’accès aux composants de pointe est un autre enjeu. Les restrictions américaines à l’exportation de certaines puces avancées vers la Chine compliquent l’approvisionnement et incitent les entreprises chinoises à optimiser leurs modèles, à diversifier leurs infrastructures et à rechercher des alternatives matérielles. Dans ce contexte, la maîtrise des coûts de calcul devient un facteur concurrentiel aussi important que les capacités affichées par un modèle.

La vision attribuée à Jack Ma, fondée sur une utilisation responsable de l’IA, trouve ici sa véritable épreuve. Une approche responsable ne se mesure pas à une déclaration générale. Elle se traduit par des mécanismes de protection des données, des limites d’usage claires, des systèmes de vérification et la possibilité pour les entreprises clientes de garder la main sur les informations qu’elles confient à des outils automatisés.

L’image d’Alibaba peut-elle vraiment être relancée par l’IA ?

Le retour de Jack Ma modifie la perception publique d’Alibaba parce qu’il remet au premier plan le fondateur qui a contribué à faire du groupe l’un des symboles de l’Internet chinois. Dans un environnement où l’État, les investisseurs, les salariés et les entrepreneurs suivent attentivement les signaux politiques, sa présence à une rencontre officielle ne passe pas inaperçue.

Mais il serait excessif d’en déduire que la confiance des consommateurs ou du marché est mécaniquement restaurée. Cette confiance se gagnera surtout sur des éléments concrets : la qualité des services, la capacité des commerçants à vendre, les performances du cloud, la protection des données et la faculté du groupe à monétiser ses outils d’IA sans dégrader l’expérience des utilisateurs.

L’IA peut aussi renouveler la promesse d’Alibaba auprès des petites et moyennes entreprises. Un marchand qui dispose d’outils pour traduire ses annonces, répondre plus vite à ses clients, mieux gérer ses stocks ou créer des visuels peut gagner du temps et élargir son marché. Encore faut-il que ces outils soient fiables, abordables et adaptés aux besoins réels. Dans le cas contraire, ils risquent de rester réservés aux grandes entreprises capables de financer expertise et infrastructure.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois

La question décisive n’est pas de savoir si Jack Ma peut, seul, redynamiser Alibaba. Elle est de déterminer si le groupe peut convertir son poids financier, ses données commerciales, son cloud et ses équipes de recherche en produits d’IA largement adoptés. Sa réapparition offre un récit de renaissance. Les résultats opérationnels diront si ce récit se traduit par une transformation durable.

Quatre indicateurs seront particulièrement révélateurs. D’abord, la fréquence des améliorations de Qwen et la capacité du groupe à attirer développeurs et entreprises. Ensuite, l’adoption des services d’IA d’Alibaba Cloud, qui permettra de mesurer si l’investissement de 380 milliards de yuans crée une activité rentable. Il faudra également suivre les usages réels de l’IA par les marchands et les clients, au-delà des annonces de démonstration. Enfin, l’évolution du cadre réglementaire chinois et de l’accès aux puces avancées déterminera une partie de la marge de manœuvre d’Alibaba.

Jack Ma redevient ainsi un symbole utile à Alibaba à un moment charnière. Toutefois, la véritable métamorphose du groupe se jouera dans ses centres de données, ses logiciels, ses plateformes de vente et la confiance accordée par ses utilisateurs. L’IA est un levier puissant, mais elle ne dispense ni de l’exécution, ni de la conformité, ni de la concurrence.

Questions fréquentes

Jack Ma dirige-t-il encore Alibaba en 2025 ?

Non. Jack Ma a quitté la présidence du conseil d’administration d’Alibaba en septembre 2019 et n’occupe plus de fonction exécutive dans le groupe. Il reste son cofondateur et une personnalité très influente symboliquement. La gestion opérationnelle d’Alibaba est notamment assurée par Joe Tsai, président, et Eddie Wu, directeur général.

Quel est le lien entre Jack Ma, Alibaba et Ant Group ?

Jack Ma est le cofondateur d’Alibaba et a participé à la création d’Alipay, devenu Ant Group. Les deux entreprises ont une histoire et des liens étroits, mais elles sont distinctes. Alibaba se concentre notamment sur le commerce électronique et le cloud, tandis qu’Ant Group est surtout connu pour les paiements et les services de technologie financière.

Combien Alibaba investit-il dans l’intelligence artificielle ?

Le 24 février 2025, Alibaba a annoncé prévoir d’investir au moins 380 milliards de yuans, environ 53 milliards de dollars, dans le cloud et l’infrastructure d’IA sur les trois années suivantes. Cette enveloppe doit financer les capacités de calcul, les centres de données, les services cloud et le développement d’outils d’intelligence artificielle.

Qu’est-ce que Qwen, l’IA d’Alibaba ?

Qwen est la famille de modèles d’intelligence artificielle développée par Alibaba. Ces modèles peuvent notamment générer du texte, répondre à des questions, assister l’écriture ou le développement logiciel. Alibaba cherche à les intégrer à ses propres services et à les proposer aux entreprises via le cloud, afin de transformer l’IA en activité commerciale durable.

La rencontre entre Xi Jinping et Jack Ma signifie-t-elle qu’Alibaba n’est plus sous pression réglementaire ?

Pas nécessairement. La présence de Jack Ma à la rencontre du 17 février 2025 a une portée symbolique forte et peut être vue comme un signal de soutien au secteur privé et à l’innovation. Elle ne constitue toutefois ni une garantie de dérégulation, ni la preuve que les obligations applicables aux plateformes, aux données et à l’IA ont disparu.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Alibaba Group, actualités et annonces officielles sur la stratégie cloud et IAwww.alibabagroup.com/en-US/news
  2. Qwen, présentation officielle de Qwen2.5-Maxqwenlm.github.io/blog/qwen2.5-max
  3. Xinhua, couverture de l’actualité chinoise et de la rencontre avec les entrepreneurs privésenglish.news.cn
  4. Ant Group, informations institutionnelles et actualités du groupewww.antgroup.com/en