Société et emploi

IA générative : les embauches de jeunes en CDI reculent de 28 % dans les métiers exposés

Dans un billet publié le 8 octobre 2026, la Banque de France et le laboratoire LIFT d’HEC montrent que les embauches en CDI des 21-29 ans ont reculé d’environ 28 % entre novembre 2022 et mars 2026 dans le cinquième des métiers les plus exposés à l’IA générative, contre 8 % dans les moins exposés. Le choc passe par un gel des recrutements, pas par des licenciements.

De jeunes diplômés attendent devant un couloir de portes d’entretien fermées, sous une courbe descendante
Illustration : Actu.ai

C’est la mesure française la plus détaillée à ce jour de l’effet de l’IA générative sur l’emploi des jeunes, et elle ne porte pas sur les licenciements mais sur les embauches. Dans un billet de blog publié le 8 octobre 2026, cinq économistes de la Banque de France, d’HEC Paris et de l’INSEAD, réunis autour du laboratoire LIFT d’HEC, Marco G. Palladino, Antonin Bergeaud, Antoine Bertheau, Simon Bunel et Oscar Degos, montrent qu’en mars 2026 les embauches en contrat à durée indéterminée (CDI) des 21-29 ans se situaient environ 28 % sous leur niveau de novembre 2022 dans le cinquième des métiers les plus exposés à l’IA générative, contre 8 % dans le cinquième le moins exposé. Une vingtaine de points d’écart, apparus depuis l’arrivée de ChatGPT, sans que l’emploi total des entreprises qui utilisent intensivement l’IA ne s’écarte nettement de celui des autres.

Comment l’étude mesure l’exposition à l’IA

Les auteurs partent du Répertoire opérationnel des métiers et des emplois de France Travail, qui décrit plus de 1 500 métiers par les compétences qu’ils mobilisent. Pour chaque compétence, un modèle de langage estime dans quelle mesure l’IA peut l’exécuter ou l’assister, en tenant compte de ce qui freine la substitution : expertise tacite, présence physique, interactions humaines. Les métiers sont ensuite classés en cinq groupes d’exposition, du moins exposé au plus exposé. L’indice a été confronté aux données d’usage réel de l’outil Atlas de Google d’avril 2026 : les deux concordent fortement.

Côté emploi, l’étude s’appuie sur les déclarations de mouvements de main-d’œuvre, qui enregistrent chaque embauche et chaque fin de contrat, de janvier 2019 à mars 2026, par tranche d’âge : 21-29 ans, 30-39 ans, 40-49 ans et 50 ans et plus. La note publiée en parallèle par le laboratoire LIFT d’HEC donne des exemples : parmi les plus exposés, les opérateurs de traitement de texte, les interprètes et traducteurs, les journalistes, les chargés d’études économiques et financières et les techniciens des opérations bancaires ; les développeurs et ingénieurs informatiques, traités à part, y pèsent lourd. Parmi les moins exposés figurent les infirmiers, les aides-soignants, les assistantes maternelles ou les ouvriers d’entretien des bâtiments.

Les chiffres : moins d’entrées, mais aussi moins de sorties

Indicateur (21-29 ans, mars 2026 par rapport à novembre 2022)Métiers les plus exposésMétiers les moins exposés
Embauches en CDIEnviron -28 %Environ -8 %
Fins de CDIEnviron -23 %Environ -6 %

Le recul des embauches est le signal principal, mais la baisse simultanée des fins de contrat change la lecture. Il ne s’agit pas d’une vague de licenciements : les fins de contrat mesurées ici regroupent démissions, ruptures conventionnelles, fins de période d’essai et licenciements, et les entreprises peuvent réduire leurs recrutements « sans licencier les salariés déjà en poste ». Cette marge d’ajustement compte particulièrement en France, où la rupture d’un CDI est plus encadrée que dans d’autres pays, soulignent les auteurs. Le résultat est un marché qui tourne moins vite. « Les recrutements peuvent réagir à une transformation technologique avant que ses effets sur l’emploi total ne deviennent visibles », écrivent-ils, et « le renouvellement des effectifs ralentit », surtout pour les jeunes dans les métiers exposés.

L’âge est déterminant. L’écart entre métiers exposés et non exposés reste substantiel jusqu’à 50 ans, en se réduisant pour les 30-39 ans puis les 40-49 ans, et disparaît presque après 50 ans, où il tombe sous 4 points selon la note du LIFT. Dans les entreprises qui déclarent un usage intensif de l’IA, l’embauche des 21-29 ans a évolué moins favorablement qu’ailleurs, avec un écart bien plus faible pour les autres âges ; leur emploi total, lui, ne s’écarte pas de façon statistiquement nette de celui des autres entreprises, ce qui ne prouve pas l’absence d’effet.

Un marché du travail qui se fige pour les jeunes

Antonin Bergeaud, coauteur, résume le mécanisme auprès de BFMTV : « Il y a moins de mouvements dans les deux sens, donc cela ne veut pas dire que l’IA détruit des emplois mais qu’on a un marché du travail qui s’est complètement bloqué pour les jeunes. » Une entreprise qui confie à l’IA des tâches de débutant « n’a pas besoin de licencier, il lui suffit de moins recruter ». Le risque, à terme, est une pénurie de compétences : « Si vous avez arrêté de recruter pendant plusieurs années, vous avez arrêté de former certaines compétences », prévient l’économiste.

C’est l’hypothèse de l’apprentissage par la pratique : si les tâches confiées aux débutants sont automatisées, les jeunes apprennent moins en travaillant, et les compétences accumulées par la main-d’œuvre s’érodent. Les auteurs la citent comme une piste théorique, pas comme un résultat : « Nos résultats ne permettent pas d’établir que ce mécanisme est déjà à l’œuvre en France. » Le chiffre de 75 000 CDI de moins par an, repris par de nombreux médias, ne figure pas dans le billet de la Banque de France : il vient de la note publiée en parallèle par le laboratoire LIFT d’HEC, qui rapporte le recul au niveau des embauches mensuelles de jeunes en CDI dans les métiers les plus exposés. Il s’agit d’embauches non réalisées, pas d’emplois détruits. Cette note chiffre aussi le cas des développeurs et ingénieurs informatiques, dont les embauches de jeunes en CDI ont reculé de 42 % ; sans eux, l’écart entre métiers exposés et non exposés reste de 17 points. Et tous contrats confondus, CDD compris, l’écart persiste : il n’y a pas de report des CDI vers les contrats courts.

Ce que l’étude ne dit pas

Les auteurs multiplient les réserves, et elles comptent autant que les chiffres. D’abord, l’IA n’est pas isolée comme cause : la hausse des taux d’intérêt décidée par les banques centrales (le resserrement monétaire), la correction du secteur technologique après la pandémie et le télétravail ont pesé sur les mêmes métiers à partir de 2022. Ensuite, l’usage de l’IA n’est mesuré qu’au début de 2026, alors que les écarts de recrutement apparaissent plus tôt ; les entreprises qui adoptent l’IA pouvaient déjà différer des autres, ce qui ne permet pas « de séparer l’effet propre de l’IA de la sélection des entreprises ». Enfin, suivre le seul emploi total ferait manquer l’ajustement, puisqu’il passe par les flux.

Ce que montrent les données et ce qui reste à établir

Ce que montrent les données

  • Un recul des embauches en CDI des jeunes bien plus marqué dans les métiers exposés à l’IA
  • Une baisse parallèle des fins de contrat : moins de départs, moins de rotation
  • Un écart concentré sur les 21-29 ans, encore net jusqu’à 50 ans, presque nul ensuite
  • Une forte correspondance entre l’indice d’exposition et l’usage réel mesuré par Google Atlas en avril 2026

Ce qui reste à établir

  • La part de l’IA face aux taux d’intérêt, à la correction de la tech et au télétravail
  • L’usage réel de l’IA avant 2026, que l’enquête ne mesure pas
  • L’effet sur l’apprentissage par la pratique, non confirmé en France
  • La durée du gel au-delà de mars 2026

États-Unis, Norvège, Danemark : des résultats qui divergent

Le billet replace la France dans une littérature naissante. Aux États-Unis, Brynjolfsson et ses coauteurs observent en 2026 « une dégradation relative de l’emploi des jeunes dans les métiers exposés », passant surtout par une baisse des recrutements, un résultat proche du cas français. En Norvège, Hernæs et Kostøl ne trouvent pas de recul relatif du groupe le plus exposé quand ils considèrent l’ensemble des métiers des jeunes salariés. Au Danemark, Humlum et Vestergaard décrivent « une réorganisation rapide des tâches, sans effet moyen détectable » sur les heures ni sur les revenus. La conclusion des auteurs français : il faut distinguer les métiers, les marges d’ajustement et les institutions, plutôt que chercher dès maintenant un effet moyen unique de l’IA sur l’emploi.

Le constat rejoint un mouvement déjà perceptible dans les choix d’orientation, où les métiers manuels attirent des jeunes en quête de stabilité face à la menace sur les emplois de bureau.

Ce que cela change pour les jeunes diplômés et les employeurs

Pour un jeune qui entre sur le marché du travail dans un métier exposé, la porte d’entrée classique, le poste junior où l’on apprend en faisant, se referme en partie, et ce n’est pas faute de compétences : 93 % des 18-25 ans ont déjà utilisé un service d’IA. Les stratégies de contournement passent par les métiers à forte composante humaine ou physique, par les entreprises qui recrutent encore des débutants pour les former, et par la maîtrise des outils qui remplacent les tâches de base.

Pour les employeurs, le billet pointe un risque différé : une entreprise qui ne recrute plus de jeunes ne forme plus sa relève. Le phénomène est silencieux, puisqu’aucun plan social ne le révèle, et c’est précisément pour cela que la Banque de France propose de surveiller les flux d’embauche plutôt que les seuls effectifs. Les prochaines livraisons de ces données diront si le gel observé jusqu’en mars 2026 se prolonge ; les pages consacrées à l’emploi sur Actu.ai en rendront compte.

Questions fréquentes

L’IA générative fait-elle baisser l’emploi des jeunes en France ?

L’étude de la Banque de France et d’HEC publiée le 8 octobre 2026 montre un recul d’environ 28 % des embauches en CDI des 21-29 ans dans les métiers les plus exposés à l’IA, contre 8 % dans les moins exposés, entre novembre 2022 et mars 2026. L’emploi total ne baisse pas : les entreprises recrutent moins de débutants sans licencier, et le marché du travail des jeunes se fige dans ces métiers.

Quels métiers sont les plus exposés à l’IA générative ?

L’indice de l’étude classe plus de 1 500 métiers du répertoire de France Travail selon la capacité de l’IA à exécuter ou assister leurs compétences. D’après la note du laboratoire LIFT d’HEC publiée avec le billet, les métiers les plus exposés comprennent les opérateurs de traitement de texte, les traducteurs, les journalistes, les chargés d’études financières, les techniciens d’opérations bancaires et les développeurs ; les moins exposés, les infirmiers, les aides-soignants ou les ouvriers d’entretien des bâtiments.

Les entreprises qui utilisent l’IA licencient-elles davantage ?

Rien ne l’indique dans les données. L’étude ne mesure pas les licenciements en tant que tels mais l’ensemble des fins de CDI (démissions, licenciements, fins de période d’essai), qui reculent même chez les jeunes : 23 % dans les métiers exposés contre 6 % ailleurs, en partie parce que moins d’embauches signifie moins de salariés récents susceptibles de partir. Les 600 entreprises utilisatrices intensives de l’IA recrutent moins de jeunes en CDI, sans effectif total nettement différent.

D’où vient le chiffre de 75 000 CDI en moins par an ?

Il vient de la note publiée le 8 octobre 2026 par le laboratoire LIFT d’HEC, jumelle du billet de la Banque de France, qui rapporte le recul de 28,3 % des embauches en CDI des 21-29 ans dans les métiers les plus exposés au niveau mensuel des recrutements, soit environ 75 000 embauches de moins sur un an. Ce sont des recrutements non réalisés, non des emplois supprimés ; le billet ne donne pas ce chiffre.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. IA générative : les premiers changements du marché du travail sur les jeunes, billet de blog 463, Banque de France, 8 octobre 2026www.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/ia-generative-les-premiers-changements-du-marche-du-travail-sur-les-jeunes
  2. Generative AI: the first changes in the labour market are affecting young people, Banque de France, 8 octobre 2026www.banque-france.fr/en/publications-and-statistics/publications/generative-ai-first-changes-labour-market-are-affecting-young-people
  3. IA générative : un gel des embauches de jeunes dans les métiers exposés, LIFT Policy Paper 2026-02, HEC Paris, octobre 2026heclift.github.io/website/pubs/emploi-jeunes
  4. Alerte sur l’emploi des jeunes : l’IA a détruit 75 000 CDI par an en France, Clubic, octobre 2026clubic.com/actualite-633421-alerte-sur-l-emploi-des-jeunes-l-ia-a-detruit-75-000-cdi-par-an-en-france.html
  5. IA générative : 75 000 postes de jeunes perdus chaque année en France (propos d’Antonin Bergeaud), Les Smartgrids, 9 octobre 2026les-smartgrids.fr/le-recrutement-des-jeunes-affecte-par-l-ia-generative