Taïwan : Xi Jinping presse Washington à la prudence lors du sommet de Lima
À Lima, Xi Jinping a demandé à Joe Biden de faire preuve d’une « extrême prudence » sur Taïwan et la mer de Chine méridionale. Le président chinois a aussi rappelé quatre lignes rouges dans la relation bilatérale, tandis que Washington réaffirmait une politique taïwanaise officiellement inchangée.

Le face-à-face entre Xi Jinping et Joe Biden, le 16 novembre 2024 à Lima, a confirmé que le dialogue entre les deux premières puissances mondiales reste aussi nécessaire que fragile. En marge du sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique, le président chinois a demandé à son homologue américain de faire preuve d’une « extrême prudence » sur Taïwan, tout en mettant en garde Washington contre toute intervention jugée déstabilisatrice en mer de Chine méridionale.
Cette rencontre revêt une importance particulière. Joe Biden est alors toujours président des États-Unis, même si son mandat doit s’achever le 20 janvier 2025. Pékin et Washington cherchent à maintenir des canaux de discussion ouverts, mais leurs désaccords touchent directement à la souveraineté, aux alliances militaires et à l’équilibre stratégique de l’Asie-Pacifique.
Ce qui s’est joué lors de la rencontre de Lima
Le message de Xi Jinping est sans ambiguïté : Taïwan est, aux yeux de Pékin, le sujet le plus sensible de la relation sino-américaine. Selon le compte rendu chinois de l’entretien, le dirigeant a appelé les États-Unis à traiter cette question avec « extrême prudence » et à s’opposer explicitement aux initiatives en faveur de l’indépendance taïwanaise.
Pékin estime que le soutien extérieur aux forces favorables à l’indépendance de Taïwan est incompatible avec la paix et la stabilité dans le détroit qui sépare l’île de la Chine continentale. La Chine défend l’objectif d’une « réunification pacifique », tout en n’excluant pas le recours à la force si elle juge qu’une séparation définitive devient imminente.
La réunion de Lima intervient dans une année déjà marquée par plusieurs séquences sensibles autour de Taïwan.
| Date | Événement | Enjeu pour Pékin et Washington |
|---|---|---|
| 13 janvier 2024 | William Lai remporte l’élection présidentielle taïwanaise | Pékin observe avec inquiétude l’arrivée au pouvoir du Parti démocrate progressiste |
| 20 mai 2024 | William Lai entre en fonction à la présidence de Taïwan | La Chine le présente comme un « fauteur de troubles » et dénonce ses positions |
| 16 novembre 2024 | Xi Jinping et Joe Biden se rencontrent à Lima | Les deux pays tentent d’éviter une escalade tout en maintenant leurs positions de fond |
L’enjeu immédiat n’est donc pas seulement diplomatique. Toute évolution dans le détroit de Taïwan pourrait avoir des conséquences militaires et économiques considérables pour l’ensemble de la région.
Pourquoi Taïwan est-elle au cœur des tensions sino-américaines ?
La Chine considère Taïwan comme une partie de son territoire et refuse toute initiative susceptible d’entériner l’existence d’un État taïwanais indépendant. De son côté, Taïwan dispose de ses propres institutions démocratiques, de son gouvernement et de ses forces armées. L’île est administrée séparément de la République populaire de Chine depuis 1949.
Les États-Unis ont reconnu diplomatiquement la République populaire de Chine en 1979 et n’entretiennent pas de relations diplomatiques officielles avec Taïwan. Ils conservent toutefois des relations non officielles étroites avec l’île et lui fournissent des équipements de défense. Cette architecture diplomatique volontairement ambiguë vise à décourager à la fois une tentative de prise de contrôle par la force et une déclaration formelle d’indépendance de Taïwan.
La position américaine officielle reste que Washington ne soutient pas l’indépendance de Taïwan et s’oppose aux changements unilatéraux du statu quo, quelle qu’en soit l’origine. Mais Pékin regarde avec une grande méfiance les ventes d’armes américaines, les contacts politiques entre responsables américains et taïwanais, ainsi que les déclarations de soutien à la démocratie de l’île.
Les quatre « lignes rouges » fixées par Xi Jinping
À Lima, Xi Jinping ne s’est pas limité au dossier taïwanais. Il a défini quatre lignes rouges que les États-Unis ne devraient pas, selon lui, franchir dans leurs relations avec la Chine. Elles reflètent les thèmes que Pékin place au premier rang de ses intérêts fondamentaux.
| Ligne rouge évoquée par Pékin | Ce que cela recouvre |
|---|---|
| Taïwan | La Chine rejette toute forme de soutien à une indépendance de l’île et demande aux États-Unis de s’y opposer clairement. |
| Démocratie et droits humains | Pékin refuse que ces sujets soient utilisés pour contester sa souveraineté ou exercer une pression politique sur son système. |
| Le chemin et le système chinois | Les dirigeants chinois défendent leur modèle politique et rejettent toute tentative de l’influencer ou de le remettre en cause. |
| Le droit au développement | La Chine veut préserver sa capacité à se développer économiquement et technologiquement sans contraintes qu’elle juge discriminatoires. |
Ces « lignes rouges » ont une fonction politique claire. Elles tracent les limites que Pékin entend poser à la concurrence avec les États-Unis. La Chine accepte le dialogue, mais veut empêcher que celui-ci se transforme, selon sa lecture, en stratégie d’endiguement ou d’ingérence.
Pour Washington, le problème est symétrique : les États-Unis affirment vouloir préserver la stabilité régionale, la liberté de navigation et leurs partenariats de sécurité en Asie. Les deux pays peuvent donc partager l’objectif affiché d’éviter un conflit, sans être d’accord sur les actions qui permettraient de l’éviter.
La mer de Chine méridionale, autre point de friction majeur
Xi Jinping a également évoqué la mer de Chine méridionale, vaste zone maritime essentielle au commerce mondial et disputée par plusieurs États. La Chine y revendique une présence et des droits historiques que contestent notamment les Philippines, le Vietnam, la Malaisie, Brunei et Taïwan.
Pour les États-Unis, qui ne revendiquent pas de territoire dans cette mer, le sujet est d’abord stratégique. Washington insiste sur la liberté de navigation, principe selon lequel les navires militaires et commerciaux doivent pouvoir circuler dans les eaux internationales. Les États-Unis mènent régulièrement des opérations navales destinées à contester ce qu’ils considèrent comme des revendications maritimes excessives.
Pékin, lui, estime que les États-Unis n’ont pas à intervenir dans des différends qu’il présente comme régionaux ou bilatéraux. Le président chinois a ainsi demandé à Washington de ne pas, selon la position chinoise, encourager les « provocations » liées à ces litiges.
La difficulté tient au fait que la mer de Chine méridionale superpose plusieurs types d’enjeux : souveraineté sur des îlots et récifs, accès aux ressources halieutiques et énergétiques, voies maritimes commerciales, démonstrations de puissance navale et obligations de défense des alliés américains, en particulier les Philippines.
Ce que demandent Pékin et Washington sur Taïwan
La rencontre de Lima n’a pas effacé les divergences. Elle permet toutefois de comparer les priorités exprimées par chacun des deux gouvernements. Pékin réclame des engagements plus nets contre l’indépendance taïwanaise. Washington cherche, de son côté, à préserver le statu quo sans renoncer à ses relations avec Taïwan.
Taïwan : les positions affichées à Lima
Ce que Pékin demande
- Une opposition américaine explicite à toute indépendance de Taïwan.
- Une gestion « extrêmement prudente » des contacts et décisions concernant l’île.
- L’absence d’intervention américaine dans les différends de mer de Chine méridionale.
- Le respect des quatre lignes rouges chinoises, dont le droit au développement.
Ce que Washington affirme
- Une politique américaine sur Taïwan officiellement inchangée.
- Le refus de soutenir l’indépendance de Taïwan.
- L’opposition à tout changement unilatéral du statu quo.
- La recherche d’un règlement pacifique des différends entre les deux rives du détroit.
William Lai, un facteur de tension supplémentaire
L’élection de William Lai à la présidence de Taïwan a renforcé les inquiétudes de Pékin. Membre du Parti démocrate progressiste, il succède à Tsai Ing-wen, dont la présidence avait déjà été marquée par une nette dégradation des relations avec la Chine continentale.
Les autorités chinoises décrivent William Lai comme un « fauteur de troubles » et l’associent aux forces séparatistes. Cette présentation est au cœur de leur discours : Pékin affirme que les mouvements en faveur de l’indépendance compromettent directement la paix dans le détroit.
Pour les responsables taïwanais, la question est aussi celle de la préservation de leur système démocratique et de leur autonomie de décision. Cette opposition de récits rend tout compromis très difficile. Même une déclaration politique, un exercice militaire ou une visite officielle peut être perçu comme un signal hostile par l’autre camp.
Le risque principal est celui d’un enchaînement. Un incident maritime ou aérien, une manœuvre militaire de grande ampleur, ou une initiative politique jugée provocatrice pourrait obliger les dirigeants à répondre publiquement pour ne pas paraître céder. Dans un environnement aussi militarisé, la communication directe entre grandes puissances devient un outil de prévention indispensable.
Des conséquences pour toute l’Asie-Pacifique
Un affrontement ouvert autour de Taïwan ou de la mer de Chine méridionale dépasserait largement le cadre d’un différend entre la Chine et les États-Unis. Les voisins de la Chine, ainsi que les alliés asiatiques de Washington, suivent ces tensions avec une attention particulière.
Le Japon, notamment, considère la stabilité du détroit de Taïwan comme importante pour sa propre sécurité. Les Philippines sont directement exposées aux incidents en mer de Chine méridionale. D’autres pays d’Asie du Sud-Est cherchent à éviter de devoir choisir ouvertement entre leur partenaire commercial chinois et leur partenaire de sécurité américain.
L’économie renforce encore l’ampleur de l’enjeu. Taïwan occupe une place essentielle dans les chaînes mondiales de production de composants électroniques. Les routes maritimes de la mer de Chine méridionale sont, elles aussi, empruntées par une part considérable du commerce international. Une crise durable aurait donc des répercussions bien au-delà de l’Asie, sur les transports, l’industrie et les prix.
Ce qu’il faut surveiller après Lima
Le premier point à observer est la traduction concrète des engagements affichés. La déclaration américaine selon laquelle sa politique sur Taïwan n’a pas changé ne suffit pas à apaiser automatiquement Pékin. La Chine évaluera aussi les ventes d’armes, les échanges officiels et l’activité militaire américaine dans la région.
Le deuxième concerne le détroit de Taïwan lui-même. La manière dont Pékin réagira aux décisions et aux discours de William Lai pèsera directement sur le niveau de tension. La multiplication d’exercices militaires ou de démonstrations de force accroîtrait le risque d’erreur de calcul.
Enfin, la transition présidentielle à Washington ouvre une période d’incertitude. La rencontre de Lima constitue l’un des derniers échanges directs entre Xi Jinping et Joe Biden avant la fin de son mandat. Elle rappelle que, malgré leurs désaccords profonds, les deux puissances ont intérêt à maintenir un dialogue régulier : sur Taïwan comme en mer de Chine méridionale, la prévention d’une crise dépend aussi de leur capacité à se parler avant qu’un incident ne dégénère.
Questions fréquentes
Pourquoi Xi Jinping demande-t-il une « extrême prudence » sur Taïwan ?
Xi Jinping considère Taïwan comme une question de souveraineté fondamentale pour la Chine. À Lima, il a demandé aux États-Unis d’éviter tout geste pouvant être interprété comme un soutien à l’indépendance de l’île. Pékin estime que les activités séparatistes et leur soutien extérieur risquent de compromettre la paix et la stabilité dans le détroit de Taïwan.
Quelles sont les quatre lignes rouges de la Chine face aux États-Unis ?
Selon Xi Jinping, les quatre lignes rouges sont Taïwan, la démocratie et les droits humains, le chemin et le système politique chinois, ainsi que le droit au développement de la Chine. Pékin demande à Washington de ne pas utiliser ces sujets pour exercer une pression politique, économique ou stratégique sur le pays.
Les États-Unis soutiennent-ils l’indépendance de Taïwan ?
Non. La position officielle américaine est de ne pas soutenir l’indépendance de Taïwan. Les États-Unis n’ont pas de relations diplomatiques officielles avec l’île, mais entretiennent des liens non officiels et lui fournissent des moyens de défense. Ils affirment aussi s’opposer à tout changement unilatéral du statu quo dans le détroit.
Pourquoi la mer de Chine méridionale oppose-t-elle la Chine et les États-Unis ?
La Chine revendique une large part de cette zone maritime, dont plusieurs îlots, récifs et eaux sont aussi disputés par des pays voisins. Les États-Unis défendent la liberté de navigation et soutiennent leurs partenaires régionaux. Pékin considère ces opérations et prises de position américaines comme une intervention dans des différends territoriaux qui ne les concernent pas directement.
Quel rôle William Lai joue-t-il dans les tensions avec Pékin ?
Élu président de Taïwan en janvier 2024 et investi en mai, William Lai appartient au Parti démocrate progressiste. Pékin le qualifie de « fauteur de troubles » et l’associe aux forces favorables à l’indépendance. Son arrivée à la présidence a donc renforcé la vigilance chinoise et la sensibilité de chaque échange entre Taipei, Pékin et Washington.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Maison Blanche, compte rendu de la rencontre entre Joe Biden et Xi Jinping du 16 novembre 2024www.whitehouse.gov
- Ministère chinois des Affaires étrangères, informations officielles en anglaiswww.fmprc.gov.cn/eng
- South China Morning Post, dossier Taïwanwww.scmp.com/topics/taiwan
- South China Morning Post, dossier relations Chine-États-Uniswww.scmp.com/topics/us-china-relations
- South China Morning Post, dossier mer de Chine méridionalewww.scmp.com/topics/south-china-sea



