AGI : une commission américaine appelle à un « Projet Manhattan » face à la Chine
Dans son rapport de novembre 2024, une commission américaine recommande un programme public inspiré du Projet Manhattan pour accélérer la quête d’une AGI. Contrôles des exportations, investissements surveillés, robots chinois et commerce sont aussi concernés. Il s’agit d’une recommandation stratégique, non d’un programme déjà lancé.

La course à l’intelligence artificielle ne se joue plus seulement entre laboratoires et grandes entreprises. Elle devient un sujet de sécurité nationale. Dans son rapport annuel publié en novembre 2024, la Commission économique et sécuritaire États-Unis-Chine, ou USCC, appelle Washington à envisager une mobilisation publique d’ampleur pour atteindre l’intelligence artificielle générale, souvent abrégée en AGI.
L’expression « Projet Manhattan 2.0 » a de quoi frapper les esprits. Elle doit toutefois être comprise avec précision. Il ne s’agit ni du nom d’un programme fédéral existant ni de l’annonce d’une percée imminente. C’est une analogie employée pour décrire le niveau d’effort que la Commission juge nécessaire face à la compétition technologique avec la Chine. Le rapport formule 32 recommandations qui dépassent largement la recherche en IA : elles touchent aussi aux exportations, aux investissements, aux robots autonomes et aux relations commerciales.
Une recommandation du Congrès, pas un programme déjà lancé
L’USCC est une commission créée par le Congrès des États-Unis pour analyser les implications économiques et sécuritaires de la relation avec la Chine. Ses rapports peuvent orienter le débat politique et législatif, mais ils ne valent pas décision exécutive. Cette distinction est centrale : à la date du 26 décembre 2024, il n’existe pas de programme américain officiellement baptisé « Projet Manhattan 2.0 » pour l’AGI.
La Commission recommande néanmoins au gouvernement de créer un programme consacré au développement de l’AGI, sur un modèle de coordination nationale inspiré du Projet Manhattan historique. L’idée est de rassembler durablement les capacités de recherche, de calcul et d’infrastructures privées autour d’un objectif considéré comme stratégique.
Le document envisage notamment des contrats pluriannuels pour les principales entreprises d’intelligence artificielle, les opérateurs de centres de données et les fournisseurs de services cloud. Cette approche viserait à donner de la visibilité aux acteurs retenus, mais aussi à placer une partie des ressources informatiques sous une coordination plus étroite des autorités américaines.
Pourquoi la référence au Projet Manhattan est-elle employée ?
Le Projet Manhattan désigne le vaste programme scientifique, industriel et militaire mené par les États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale pour mettre au point l’arme atomique. Dans le débat actuel, la comparaison ne porte donc pas sur l’objet du projet, mais sur sa méthode : concentrer des moyens publics exceptionnels, fixer une priorité nationale et coordonner recherche, industrie et sécurité.
L’analogie révèle surtout la place que l’AGI occupe désormais dans certains cercles stratégiques américains. Si une IA générale atteignait réellement des capacités cognitives comparables, voire supérieures, à celles des humains dans un large éventail de tâches, elle pourrait transformer la recherche scientifique, la défense, l’économie ou encore le renseignement. C’est précisément cette éventualité qui nourrit l’inquiétude d’un décrochage technologique face à la Chine.
| Projet Manhattan historique | Proposition évoquée en 2024 |
|---|---|
| Programme américain de la Seconde Guerre mondiale | Recommandation formulée dans un rapport de l’USCC |
| Effort concentré sur un objectif militaire précis | Effort envisagé autour de l’intelligence artificielle générale |
| Coordination étroite entre État, science et industrie | Contrats publics envisagés avec entreprises d’IA, cloud et centres de données |
| Projet effectivement mis en œuvre | Piste stratégique qui nécessiterait des décisions politiques et des financements |
Cette comparaison a aussi ses limites. L’AGI n’est pas une technologie dont le chemin de développement est clairement balisé. Elle ne désigne pas un produit identifié ni une capacité mesurable par un seul test. Le terme recouvre l’ambition de créer des systèmes capables de raisonner et d’apprendre de manière polyvalente, plutôt que d’exceller dans une tâche limitée. À la fin de 2024, aucun système ne fait consensus comme une AGI aboutie.
L’AGI, un objectif scientifique très incertain
Les modèles d’IA générative ont démontré des progrès rapides en rédaction, en programmation, en analyse d’images ou en conversation. Mais ces performances ne suffisent pas à prouver qu’ils possèdent une compréhension générale du monde, une autonomie fiable ou une capacité de raisonnement robuste dans toutes les situations.
Un programme public très financé pourrait accélérer certains leviers : accès aux puces, construction de centres de données, recrutement de chercheurs, partage d’infrastructures et expérimentation à grande échelle. Il ne peut pas garantir une découverte scientifique. Les obstacles restent nombreux, notamment la fiabilité des systèmes, leur capacité à planifier sur le long terme, la qualité des données et la maîtrise des risques liés à des modèles plus puissants.
La difficulté est aussi politique. Mobiliser des entreprises privées autour d’objectifs de défense peut renforcer les moyens disponibles, mais soulève des questions sur la concurrence, la confidentialité, l’accès aux infrastructures et l’équilibre entre innovation ouverte et contrôle étatique. Le rapport place clairement cet arbitrage dans le cadre d’une rivalité avec Pékin.
Des contrats prioritaires pour mobiliser le calcul
Parmi les instruments cités figure l’attribution d’une priorité maximale aux besoins du programme par le biais d’un DX Rating. Cette désignation renvoie à un mécanisme américain de priorisation des contrats liés à la défense nationale. En pratique, elle peut permettre à un projet jugé critique de passer avant d’autres commandes pour l’accès à certaines ressources ou capacités industrielles.
Appliquée à l’IA, cette logique souligne un constat simple : les performances des modèles dépendent de plus en plus d’infrastructures très coûteuses. Entraîner les systèmes les plus avancés suppose des grappes de processeurs spécialisés, une alimentation électrique importante, des centres de données et des services cloud capables de fonctionner à très grande échelle.
La Commission préconise parallèlement de durcir les contrôles à l’exportation, la surveillance des investissements et les politiques commerciales destinées à préserver l’avantage technologique américain. Ces mesures s’inscrivent dans une dynamique déjà visible autour des composants avancés et des technologies sensibles. L’objectif affiché est de limiter les transferts de savoir-faire, de capital et de matériels qui pourraient renforcer les capacités chinoises dans des secteurs considérés comme critiques.
De la recommandation à sa mise en œuvre
Ce que le rapport préconise
- Créer un programme gouvernemental consacré à l’AGI.
- Accorder des contrats pluriannuels aux acteurs de l’IA, du cloud et des centres de données.
- Utiliser une priorité DX pour les besoins jugés critiques.
- Renforcer les contrôles d’exportation et la surveillance des investissements.
- Restreindre l’importation de certains robots humanoïdes chinois.
Ce qui reste à décider
- Aucun programme officiel nommé « Projet Manhattan 2.0 » n’est lancé à la fin de 2024.
- Le financement, les règles et les responsables d’un tel programme restent à définir.
- L’AGI ne dispose ni d’une définition scientifique unique ni d’un calendrier fiable.
- Le retrait du statut PNTR nécessiterait une décision politique américaine.
- L’efficacité des contrôles dépendrait en partie de la coopération des alliés.
Robots humanoïdes : les chaînes d’approvisionnement dans le viseur
Le rapport ne se limite pas aux grands modèles d’IA. Il s’intéresse aussi aux robots humanoïdes autonomes fabriqués en Chine. La Commission recommande d’en restreindre les importations, en invoquant les préoccupations de sécurité liées à des machines connectées, capables de se déplacer, de manipuler leur environnement et éventuellement d’opérer à proximité d’infrastructures sensibles.
Un robot humanoïde associe plusieurs briques technologiques : capteurs, moteurs, caméras, logiciels de perception, planification des mouvements et parfois modèles d’IA pour comprendre des consignes. Sa valeur stratégique ne tient donc pas uniquement à son apparence humaine. Elle réside dans la combinaison entre matériel, données, connectivité et capacité d’action dans le monde physique.
Pour Washington, la dépendance à des équipements étrangers dans ce domaine peut être perçue comme une vulnérabilité potentielle. Pour les entreprises, de telles restrictions pourraient modifier les choix de fournisseurs et augmenter l’importance d’une production locale ou réalisée avec des partenaires jugés sûrs. Elles pourraient aussi fragmenter davantage les marchés de la robotique, déjà traversés par des tensions sur les composants et les chaînes logistiques.
Le statut commercial de la Chine pourrait aussi être remis en cause
L’une des propositions les plus lourdes de conséquences consiste à recommander le retrait à la Chine du statut de Permanent Normal Trade Relations, ou PNTR. Ce statut encadre durablement le traitement tarifaire normal accordé à la Chine par les États-Unis. Le remettre en cause ne relèverait pas d’un simple ajustement technique : cela pourrait redessiner les conditions du commerce entre les deux pays.
Les conséquences pourraient se faire sentir bien au-delà de l’IA. L’électronique, les composants, les équipements industriels et de nombreux biens de consommation s’appuient sur des chaînes de valeur reliant les deux économies. Modifier les règles commerciales peut inciter les entreprises à diversifier leurs fournisseurs, à relocaliser certaines activités ou à accepter des coûts plus élevés.
Le rapport met également l’accent sur la transparence des données relatives aux investissements et aux transferts de technologie. Les structures offshore et les circuits financiers complexes peuvent rendre difficile l’identification des intérêts économiques en jeu. Des obligations de signalement renforcées viseraient à réduire ces zones d’ombre et à mieux surveiller les opérations liées aux secteurs sensibles.
Une stratégie qui dépend aussi des alliés
Une politique américaine isolée a ses limites. Les composants, logiciels, capitaux et chercheurs circulent dans un écosystème mondial. Si des technologies soumises à restriction restent facilement accessibles auprès d’autres pays, les contrôles peuvent perdre une partie de leur efficacité. À l’inverse, une coordination avec des alliés peut accroître la portée de règles communes sur les exportations et les investissements.
Cette coopération est toutefois délicate. Les partenaires des États-Unis ont leurs propres intérêts industriels, commerciaux et diplomatiques. Ils peuvent partager les inquiétudes liées aux technologies sensibles sans souhaiter rompre brutalement leurs liens économiques avec la Chine. C’est l’un des enjeux majeurs du débat : protéger des capacités jugées essentielles sans provoquer une fragmentation si profonde qu’elle freinerait aussi la recherche et l’innovation occidentales.
Pour les entreprises d’IA, de cloud, de semi-conducteurs ou de robotique, le cadre réglementaire devient ainsi une variable aussi importante que la performance technique. Savoir où entraîner un modèle, acheter une puce, installer un centre de données ou vendre un robot dépendra de plus en plus de règles nationales et de décisions géopolitiques.
Ce qu’il faut surveiller
La première question est institutionnelle : les recommandations de l’USCC seront-elles reprises par le Congrès ou par l’exécutif américain ? Un programme national d’AGI supposerait des choix budgétaires, des règles de gouvernance et une définition opérationnelle de son objectif. L’idée d’une mobilisation de type Projet Manhattan est forte, mais sa traduction concrète reste à écrire.
La deuxième porte sur le commerce. Une évolution du statut PNTR de la Chine ou de nouvelles restrictions sur les robots et technologies connectées aurait des effets tangibles sur les industriels, les fournisseurs et les prix. Enfin, la course à l’AGI soulève une question plus fondamentale : comment accélérer le développement de systèmes potentiellement très puissants tout en préservant leur sûreté, la concurrence et une coopération scientifique internationale devenue plus difficile ?
À la fin de décembre 2024, le rapport de la Commission ne prédit pas une AGI prochaine. Il acte en revanche un changement de perspective : aux États-Unis, une partie du débat considère désormais l’intelligence artificielle avancée comme un terrain déterminant de la rivalité stratégique avec la Chine.
Questions fréquentes
Le Projet Manhattan 2.0 pour l’AGI existe-t-il vraiment aux États-Unis ?
Non, pas sous cette forme officielle à la fin de décembre 2024. L’expression désigne l’analogie utilisée autour d’une recommandation de l’USCC. La Commission propose un programme gouvernemental ambitieux pour l’AGI, mais elle ne peut pas à elle seule le créer, le financer ou le mettre en œuvre.
Qu’est-ce que l’intelligence artificielle générale, ou AGI ?
L’AGI désigne l’objectif d’une IA capable d’accomplir un très large éventail de tâches intellectuelles avec une souplesse proche de celle des humains. Les IA génératives actuelles sont performantes sur de nombreuses tâches, mais aucun système ne fait consensus comme une intelligence artificielle générale réellement aboutie en 2024.
Que recommande exactement la commission américaine sur l’AGI ?
Dans son rapport de novembre 2024, l’USCC recommande un programme soutenu par le gouvernement, des contrats pluriannuels avec les entreprises d’IA, les opérateurs de centres de données et les fournisseurs cloud, ainsi qu’une priorité DX. Elle propose aussi de renforcer les contrôles sur les exportations et les investissements sensibles.
Pourquoi les robots humanoïdes chinois sont-ils concernés par ces recommandations ?
La Commission associe les robots autonomes connectés à des enjeux de sécurité nationale, notamment lorsqu’ils peuvent agir à proximité d’infrastructures importantes. Elle recommande donc de restreindre les importations de robots humanoïdes fabriqués en Chine. Cette position s’inscrit dans une stratégie plus large de contrôle des technologies jugées critiques.
Que changerait la suppression du statut PNTR de la Chine ?
Le statut de Permanent Normal Trade Relations encadre le traitement tarifaire normal et durable accordé à la Chine par les États-Unis. Son retrait pourrait modifier les conditions du commerce bilatéral et perturber des chaînes d’approvisionnement très intégrées, notamment dans l’électronique et les équipements technologiques. Il s’agit d’une recommandation, pas d’une mesure appliquée en décembre 2024.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- U.S.-China Economic and Security Review Commission, rapport 2024 au Congrèswww.uscc.gov/annual-report/2024-annual-report-congress



