Gigafactories d’IA : l’Europe reçoit 76 projets pour bâtir sa puissance de calcul
La Commission européenne a reçu 76 expressions d’intérêt pour implanter des gigafactories d’IA sur 60 sites répartis dans 16 pays membres. Ces immenses infrastructures de calcul doivent aider l’Europe à entraîner ses propres modèles d’intelligence artificielle, mais elles posent déjà la question cruciale de l’énergie, des puces et du calendrier.

La bataille de l’intelligence artificielle ne se joue pas seulement dans les laboratoires et dans les applications utilisées au quotidien. Elle se joue aussi dans des bâtiments très spécialisés, remplis de processeurs, de réseaux et de systèmes de refroidissement. C’est sur ce terrain industriel que l’Union européenne entend accélérer. Au 2 juillet 2025, la Commission européenne dit avoir reçu un signal particulièrement fort du marché : 76 expressions d’intérêt pour créer des gigafactories d’IA, réparties sur 60 sites potentiels dans 16 pays membres.
Derrière ce terme volontairement spectaculaire se trouve une ambition concrète : installer en Europe une capacité de calcul suffisamment vaste pour entraîner les grands modèles d’IA de demain et servir des usages industriels, scientifiques et commerciaux. Pour Bruxelles, il s’agit de réduire une dépendance structurelle envers les infrastructures et les technologies dominantes des États-Unis et de la Chine, sans prétendre que cette dépendance puisse disparaître du jour au lendemain.
76 expressions d’intérêt pour 60 sites européens
La première étape lancée par la Commission n’est pas encore un appel d’offres attribuant des financements ou des sites. Il s’agit d’un recensement des acteurs prêts à participer et des lieux susceptibles d’accueillir ces infrastructures. Le résultat dépasse le simple intérêt de principe : 76 candidatures ont été déposées pour 60 implantations possibles, distribuées dans 16 États membres de l’Union européenne.
Cette mobilisation intéresse Bruxelles parce qu’une gigafactory ne peut pas être créée par une seule entreprise isolée. Elle suppose de réunir plusieurs ressources difficiles à obtenir simultanément : un terrain adapté, de l’électricité disponible en grande quantité, des connexions réseau très rapides, des équipements informatiques de pointe, des compétences d’exploitation et, idéalement, des clients capables d’utiliser la puissance de calcul produite.
| Ce que révèle l’appel à manifestation d’intérêt | Chiffre ou observation au 2 juillet 2025 |
|---|---|
| Expressions d’intérêt reçues | 76 |
| Sites potentiels évoqués | 60 |
| Pays membres concernés | 16 |
| Processeurs graphiques envisagés collectivement | Au moins 3 millions de GPU |
| Prochaine étape attendue | Un appel formel, pas avant la fin de 2025 |
Ces chiffres ne signifient pas que 60 gigafactories seront bâties. Ils mesurent l’ampleur des intentions exprimées à ce stade. Une partie des propositions pourrait se regrouper, évoluer ou ne pas être retenue. Mais l’afflux de dossiers montre que les entreprises européennes et internationales voient désormais la capacité de calcul comme un actif stratégique, au même titre que l’énergie, les télécommunications ou les semi-conducteurs.
Qu’est-ce qu’une gigafactory d’IA ?
Une gigafactory d’IA est une infrastructure de calcul à très grande échelle, conçue pour les besoins spécifiques de l’intelligence artificielle. L’analogie avec une usine est utile : au lieu d’assembler des voitures, des batteries ou des médicaments, elle met à disposition les ressources nécessaires pour entraîner, ajuster et exploiter des systèmes d’IA.
Son cœur est constitué de très nombreux GPU, pour « graphics processing units » ou processeurs graphiques. Initialement populaires pour le jeu vidéo et l’image, ces puces savent effectuer en parallèle une très grande quantité de calculs. Cette propriété les rend adaptées à l’entraînement des réseaux de neurones, qui doit manipuler d’immenses volumes de données et ajuster des milliards de paramètres mathématiques.
Une telle installation ne se résume toutefois pas à empiler des GPU. Elle demande aussi :
- des réseaux internes capables de faire communiquer les puces à très haute vitesse ;
- des systèmes de stockage pour les données et les résultats des calculs ;
- une alimentation électrique fiable et redondante ;
- des dispositifs de refroidissement performants ;
- des équipes capables de maintenir l’ensemble en fonctionnement continu.
L’intérêt de ces plateformes est de donner accès à des ressources qui restent hors de portée de la plupart des entreprises, universités et jeunes pousses. En pratique, entraîner un grand modèle de langage ou un modèle multimodal peut réclamer des semaines de calcul sur des grappes de milliers de puces. Louer cette capacité à l’étranger est possible, mais le coût, la disponibilité et le contrôle des données peuvent devenir des sujets sensibles.
Quels acteurs veulent participer au projet européen ?
La Commission européenne ne détaille pas l’identité de tous les participants. Elle indique en revanche que les propositions viennent d’acteurs très variés : opérateurs européens de centres de données, grands groupes de télécommunications, entreprises énergétiques et leaders mondiaux de la technologie. Cette diversité est logique, car chacun détient une pièce du puzzle.
Les opérateurs de datacenters connaissent la construction et l’exploitation de sites informatiques à grande échelle. Les télécoms possèdent des réseaux indispensables pour acheminer les données. Les énergéticiens peuvent contribuer à sécuriser l’alimentation électrique et à développer des contrats adaptés. Les entreprises technologiques, elles, apportent potentiellement les équipements, les logiciels et les clients qui utiliseront le calcul.
Le secteur évoque la création de consortiums associant plusieurs poids lourds européens. Ce type de montage permet de partager un investissement particulièrement lourd, mais il ajoute une difficulté : il faut aligner des intérêts industriels, des calendriers et des réglementations parfois différents d’un pays à l’autre.
L’élément le plus frappant est l’ambition matérielle déclarée par les porteurs de projets. Collectivement, ils prévoient d’acquérir au moins trois millions de GPU. Ce total ne constitue pas encore une commande ferme, ni une garantie que ces équipements seront tous installés en Europe. Il donne néanmoins une idée de l’échelle visée et de la pression que ces projets pourraient exercer sur l’approvisionnement mondial en puces spécialisées.
Des supercalculateurs EuroHPC aux infrastructures commerciales d’IA
L’initiative ne part pas de rien. L’Europe dispose déjà du réseau de supercalculateurs EuroHPC, développé pour soutenir la recherche scientifique, l’industrie et les administrations. Ces machines sont notamment utiles pour les simulations climatiques, la recherche médicale, la physique ou l’ingénierie.
Les gigafactories envisagées s’inscrivent dans cette continuité, mais avec une logique différente. Elles doivent être plus clairement orientées vers l’IA et vers des usages commerciaux à grande échelle. L’enjeu n’est pas seulement de disposer d’une machine scientifique exceptionnelle, accessible par projets sélectionnés. Il est aussi de proposer une capacité durable à des entreprises qui développent ou déploient des produits fondés sur l’IA.
EuroHPC et gigafactories d’IA : deux infrastructures complémentaires
Supercalculateurs EuroHPC
- Conçus pour le calcul haute performance européen.
- Utiles à la recherche scientifique, aux simulations et à l’industrie.
- Accès généralement structuré autour de projets et de priorités publiques.
- Constituent le socle existant sur lequel l’Europe veut s’appuyer.
Gigafactories d’IA
- Dédiées en priorité à l’entraînement et au déploiement de systèmes d’IA.
- Visent une capacité de calcul beaucoup plus concentrée sur les GPU.
- Pensées avec une orientation commerciale plus marquée.
- Doivent servir la compétitivité et l’autonomie technologique européennes.
Cette évolution répond à l’intensification rapide de la concurrence mondiale. Depuis environ 18 mois, les investissements dans les datacenters, les accélérateurs de calcul et les puces conçues pour l’IA se multiplient. Les entreprises américaines consacrent des milliards à ces infrastructures. Dans ce contexte, l’Europe cherche à éviter que ses chercheurs et ses entreprises ne dépendent exclusivement de capacités de calcul situées hors de son territoire.
La souveraineté recherchée ne signifie pas nécessairement fabriquer chaque composant en Europe ou fermer le marché aux partenaires étrangers. Elle consiste davantage à conserver une capacité de décision : pouvoir entraîner certains modèles, traiter des données sensibles et soutenir des secteurs stratégiques sans être intégralement tributaire d’infrastructures contrôlées ailleurs.
L’électricité, le véritable test de crédibilité
Le principal défi est énergétique. Des millions de GPU fonctionnant simultanément consomment beaucoup d’électricité et dégagent beaucoup de chaleur. Construire une gigafactory suppose donc d’obtenir une puissance électrique importante, stable et disponible sur le long terme. Or les réseaux sont déjà sollicités par l’électrification des transports, du chauffage et de l’industrie.
Les candidatures doivent aussi démontrer qu’elles peuvent répondre aux exigences environnementales. Plusieurs pistes sont évoquées : des technologies de refroidissement plus efficaces, des partenariats avec des producteurs d’énergie renouvelable et une implantation dans des zones où le climat réduit les besoins de refroidissement artificiel.
Un consortium envisage ainsi un site dans le nord de la Suède, alimenté entièrement par l’hydroélectricité et profitant du froid naturel de la région. Cet exemple illustre un principe simple : pour une infrastructure numérique de cette taille, le choix géographique n’est jamais secondaire. La proximité d’une énergie abondante et bas carbone peut peser autant que la présence d’un grand bassin économique.
La question écologique ne se limite pas aux émissions de carbone. Les systèmes de refroidissement peuvent aussi soulever des enjeux de consommation d’eau selon la technologie choisie et le lieu d’implantation. Les promoteurs devront donc démontrer que l’accélération de l’IA est compatible avec les contraintes énergétiques et climatiques européennes.
Quel calendrier pour les gigafactories d’IA ?
Après cette phase d’expression d’intérêt, la Commission européenne doit entamer des discussions avec les participants pour préciser les conditions de la prochaine étape. L’objectif est d’identifier les projets capables de réunir les moyens techniques, financiers et énergétiques nécessaires.
L’appel formel destiné à établir ces gigafactories ne devrait pas être lancé avant la fin de 2025. Le processus doit être géré par l’entreprise commune EuroHPC, l’organisme européen chargé de coordonner les investissements dans le calcul haute performance.
Ce rythme peut sembler lent au regard de la vitesse à laquelle évoluent les modèles d’IA et les annonces d’investissements des concurrents internationaux. Mais il reflète aussi la complexité du dossier. Il faut coordonner les États membres, les règles d’aides publiques, les raccordements électriques, les autorisations locales, les achats d’équipements et le cadre d’accès aux ressources de calcul.
Pour les entreprises candidates, le temps est un facteur critique. Une fois un site sélectionné, les équipements doivent encore être commandés, livrés, installés et interconnectés. Dans un marché des GPU très tendu, la planification des approvisionnements peut déterminer le succès réel d’un projet.
Ce qu’il faut surveiller
Le premier indicateur sera la transformation de cet enthousiasme initial en projets financés et réalisables. Les 76 expressions d’intérêt sont un signal politique et industriel fort, mais seules les décisions concrètes sur les sites, les financements et les capacités électriques permettront de juger l’ampleur réelle du programme.
Il faudra ensuite regarder qui pourra utiliser ces infrastructures et à quelles conditions. Si elles servent uniquement à quelques très grandes entreprises, leur contribution à l’écosystème européen sera limitée. Si elles deviennent accessibles, avec des règles adaptées, aux PME, aux laboratoires et aux jeunes entreprises, elles pourraient faciliter l’émergence de services d’IA conçus et opérés en Europe.
Enfin, l’Europe devra concilier vitesse et durabilité. Les gigafactories pourraient soutenir des applications allant du diagnostic médical aux modèles climatiques, de l’automatisation du service client aux outils de création et de divertissement. Mais leur promesse dépendra de leur capacité à offrir beaucoup de calcul sans fragiliser les réseaux électriques ni renoncer aux objectifs environnementaux. C’est là que se jouera, bien davantage que dans le seul nombre de puces annoncées, la crédibilité de cette stratégie industrielle.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’une gigafactory d’IA ?
Une gigafactory d’IA est un très grand centre de calcul spécialisé dans l’intelligence artificielle. Elle rassemble un nombre massif de GPU, des réseaux très rapides, du stockage et des systèmes de refroidissement. Son rôle est d’entraîner, d’ajuster et d’exploiter des modèles d’IA à une échelle inaccessible à la plupart des organisations.
Combien de projets de gigafactories d’IA ont été proposés en Europe ?
Au 2 juillet 2025, la Commission européenne a reçu 76 expressions d’intérêt. Elles concernent 60 sites potentiels répartis dans 16 pays membres de l’Union européenne. Ces dossiers ne correspondent pas encore à des projets sélectionnés ou financés : ils ouvrent une phase de discussion avant un appel formel attendu au plus tôt fin 2025.
Pourquoi l’Europe veut-elle construire des gigafactories d’IA ?
L’objectif est de renforcer la capacité européenne à développer et utiliser l’IA sans dépendre uniquement de centres de calcul et de fournisseurs situés aux États-Unis ou en Chine. Ces infrastructures doivent permettre aux entreprises, chercheurs et administrations d’accéder à davantage de puissance de calcul pour des usages industriels, scientifiques et commerciaux.
Pourquoi les gigafactories d’IA consomment-elles autant d’énergie ?
L’entraînement des grands modèles d’IA mobilise simultanément un très grand nombre de GPU, qui effectuent des calculs intensifs et dégagent de la chaleur. Il faut donc beaucoup d’électricité, ainsi que des systèmes de refroidissement efficaces. Les projets européens envisagent notamment des partenariats avec des fournisseurs d’énergie renouvelable et des implantations dans des régions favorables au refroidissement.
Quand les gigafactories d’IA européennes pourraient-elles être lancées ?
La Commission européenne doit d’abord échanger avec les participants ayant exprimé leur intérêt. Un appel formel pour établir ces infrastructures ne devrait pas être lancé avant la fin de 2025. Le processus doit être géré par l’entreprise commune EuroHPC. La construction et l’équipement des sites dépendront ensuite des financements, de l’énergie disponible et des approvisionnements en GPU.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Commission européenne, politique européenne de l’intelligence artificielledigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/artificial-intelligence
- Entreprise commune EuroHPC, calcul haute performance européeneurohpc-ju.europa.eu



