Société et emploi

IA et handicap visuel : l’appel à ne pas laisser les enfants aveugles à l’écart

La Royal Society for Blind Children alerte sur un risque de discrimination dans le déploiement de l’intelligence artificielle. Alors que les outils d’IA promettent de décrire le monde, de lire des textes ou d’aider au quotidien, leur conception reste souvent pensée pour des utilisateurs voyants.

Une adolescente aveugle utilise un smartphone avec assistant vocal dans une salle de classe inclusive.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle est souvent présentée comme une technologie capable de lever des obstacles : elle peut lire un texte à voix haute, décrire une photographie ou répondre à une question formulée oralement. Mais ces promesses ne valent que si les outils eux-mêmes sont utilisables. Le 25 décembre 2024, la Royal Society for Blind Children, une association britannique engagée auprès des enfants et jeunes déficients visuels, alerte sur le risque inverse : voir l’IA ajouter une nouvelle couche d’exclusion pour les personnes aveugles et malvoyantes.

L’enjeu ne se limite pas à la possibilité d’activer une commande vocale. L’IA arrive dans les jeux, les recherches en ligne, les services administratifs, les applications scolaires et les assistants du quotidien. Si ces services sont conçus en supposant que chacun peut regarder un écran, interpréter une image ou cliquer sur un bouton non identifié, ils risquent d’éloigner encore davantage une partie des utilisateurs des échanges ordinaires.

La Royal Society for Blind Children dénonce une discrimination qui se renouvelle

La nouvelle présidence de la Royal Society for Blind Children a fait part de son indignation face à ce qu’elle décrit comme une exclusion croissante. Selon l’association, les outils numériques intégrant de l’IA peuvent faire émerger un nouveau niveau de discrimination envers les personnes aveugles, dès lors que leur fonctionnement et leurs interfaces restent majoritairement visuels.

Le constat est important : une innovation n’est pas automatiquement inclusive parce qu’elle est récente ou parce qu’elle mobilise de l’intelligence artificielle. Un générateur d’images, un agent conversationnel doté d’une interface graphique, un jeu utilisant des indications à l’écran ou un service qui demande de photographier un document peuvent tous être utiles à certains utilisateurs tout en restant difficilement accessibles à d’autres.

L’association appelle donc les entreprises à penser l’accessibilité dès la conception. Elle cite notamment les jeux vidéo et les agents intelligents, deux domaines appelés à prendre une place grandissante dans les loisirs, l’apprentissage et les usages numériques courants. Pour les enfants aveugles, pouvoir participer aux mêmes activités que leurs camarades relève autant de l’inclusion sociale que du confort technique.

Pourquoi les interfaces d’IA peuvent-elles exclure les personnes aveugles ?

Les systèmes d’IA modernes sont très souvent multimodaux : ils combinent texte, son, images et parfois vidéo. Cette évolution ouvre des possibilités considérables, notamment pour décrire un environnement ou reconnaître du texte. Pourtant, elle peut aussi créer de nouvelles barrières lorsque les informations importantes ne sont fournies que sous une forme visuelle.

Une personne aveugle utilise fréquemment un lecteur d’écran, logiciel qui restitue vocalement les éléments présents sur un ordinateur ou un téléphone. Pour que cet outil soit efficace, l’application doit fournir une structure intelligible : des boutons correctement nommés, des titres hiérarchisés, des champs de formulaire explicites et des images accompagnées de descriptions pertinentes. Une interface dont les commandes sont uniquement représentées par des icônes ou une image générée sans description exploitable devient difficile, voire impossible, à parcourir.

L’IA ne résout pas spontanément ce problème. Une application peut produire une description d’image, mais encore faut-il que cette fonction soit disponible, compréhensible et fiable dans le contexte de l’utilisateur. De même, une réponse vocale peut être pratique, mais elle ne compense pas une procédure d’achat, une activité éducative ou un jeu qui impose des manipulations visuelles inaccessibles.

Situation numériqueRisque d’exclusionCe qu’une conception accessible doit prévoir
Application avec boutons sous forme d’icônesLe lecteur d’écran ne restitue pas l’action associéeDes libellés textuels précis pour chaque commande
Image ou graphique généré par IAL’information essentielle reste uniquement visuelleUne description utile, et pas seulement un intitulé vague
Jeu reposant sur des indices à l’écranLe joueur aveugle ne peut pas suivre l’action ni interagir au même rythmeDes repères sonores, des commandes accessibles et des retours audio
Assistant demandant de viser un objet avec une caméraLe cadrage et le résultat peuvent être difficiles à interpréterDes instructions vocales claires et des alternatives de saisie

Ces principes n’ont rien d’accessoire. Ils déterminent si une personne peut accomplir seule une tâche ou si elle doit demander l’aide d’un proche. Ils conditionnent aussi la possibilité de partager des expériences communes, en particulier à l’école et dans les loisirs.

Pour les enfants, l’enjeu est aussi de ne pas être mis à l’écart des expériences partagées

La Royal Society for Blind Children insiste sur les conséquences sociales de cette fracture. Lorsqu’un nouvel outil devient un support de jeu, de discussion ou de travail entre camarades, son inaccessibilité peut renforcer la distance entre les jeunes aveugles et leurs pairs voyants.

Les jeux vidéo illustrent ce risque. L’intelligence artificielle peut y enrichir les personnages, les mondes virtuels ou les interactions. Mais si ces environnements reposent principalement sur des cartes visuelles, des cinématiques non décrites, des objectifs signalés à l’écran ou des menus mal balisés, les joueurs déficients visuels restent exclus d’une activité culturelle et sociale partagée.

Tom Pey, cité par l’association, relie ce constat à son expérience personnelle d’un univers technologique largement conçu autour de la vision. Son témoignage rappelle que le problème n’est pas seulement l’absence d’une fonction : c’est la répétition de petites impossibilités, à mesure que la technologie s’installe dans les gestes ordinaires.

Le sujet concerne également les personnes ayant des difficultés à interpréter les images. Une technologie qui s’appuie fortement sur des contenus visuels sans prévoir de voie alternative peut multiplier les obstacles, y compris pour des utilisateurs qui ne se définissent pas nécessairement comme aveugles ou malvoyants.

Accessibilité de l’IA : correction tardive ou conception inclusive

Accessibilité ajoutée après coup

  • Les besoins des utilisateurs aveugles sont examinés une fois le produit déjà conçu.
  • Les fonctions vocales ou les descriptions sont souvent limitées à quelques écrans.
  • Les parcours essentiels peuvent rester dépendants d’éléments visuels.
  • Les utilisateurs doivent contourner les obstacles ou demander une aide extérieure.

Accessibilité intégrée dès la conception

  • Les personnes concernées participent aux tests et aux choix de parcours.
  • Les commandes, textes et images sont exploitables avec les technologies d’assistance.
  • Les interactions visuelles disposent d’alternatives audio, textuelles ou tactiles pertinentes.
  • L’autonomie est évaluée dans les usages réels, pas seulement dans une démonstration.

Des outils montrent pourtant que l’IA peut soutenir l’autonomie

L’alerte de l’association ne signifie pas que l’IA serait, par nature, incompatible avec l’accessibilité. Au contraire, plusieurs outils cités montrent son potentiel lorsqu’elle est mise au service d’un besoin concret : donner accès à des informations qui seraient autrement visuelles.

Google développe ainsi Lookout, une application destinée à fournir des descriptions audio et à lire des textes à partir de l’appareil photo d’un téléphone. Dans des situations de la vie courante, ce type d’outil peut aider à identifier un texte imprimé ou à obtenir une information sur ce qui se trouve devant la caméra.

Des systèmes d’assistance visuelle fondés sur les modèles d’OpenAI peuvent également décrire ce que filme ou photographie un téléphone. L’exemple mis en avant est celui d’un réfrigérateur : la personne peut demander quels articles sont visibles, afin de mieux se repérer dans son environnement domestique. La valeur de ces fonctions tient à leur capacité à transformer une information visuelle en réponse accessible par la voix ou le texte lu par un lecteur d’écran.

Meta a, de son côté, introduit des lunettes connectées pouvant permettre à leur utilisateur d’être mis en relation avec un volontaire voyant, afin d’obtenir une description en temps réel de l’environnement. Cette approche associe un objet connecté, des fonctions numériques et l’intervention d’une personne capable de décrire une scène ou un détail difficile à restituer automatiquement.

Outil ou approche mentionnéUsage viséBénéfice potentiel pour une personne déficiente visuelle
Lookout de GoogleDescription audio de photos et lecture de textesAccéder plus facilement à des contenus imprimés ou visuels
Assistance visuelle reposant sur l’IADescription de ce que montre la caméra d’un téléphoneIdentifier des objets et obtenir des informations dans la vie courante
Lunettes connectées avec mise en relation humaineDescription en temps réel par un volontaire voyantRecevoir une aide contextuelle face à une situation ou un environnement

Ces solutions ne doivent pas être regardées comme de simples démonstrations techniques. Lorsqu’elles sont réellement accessibles, elles peuvent contribuer à l’autonomie. Mais elles ne dispensent pas les éditeurs de rendre accessibles leurs propres sites, applications et interfaces. Un outil de description ne peut pas, à lui seul, réparer un service public, une plateforme scolaire ou un jeu conçu sans alternative non visuelle.

La fracture numérique ne se résume pas à l’équipement

La publication d’origine évoque une étude récente selon laquelle les personnes malvoyantes sont moins susceptibles d’utiliser Internet quotidiennement. Sans chiffre détaillé ni méthodologie précisés, ce constat ne permet pas de mesurer l’ampleur exacte de l’écart. Il souligne toutefois une réalité centrale : la fracture numérique ne dépend pas uniquement de l’accès à un ordinateur ou à un smartphone.

Elle dépend aussi de la qualité de l’expérience proposée. Une personne peut posséder un téléphone récent et rester empêchée d’utiliser une application parce que les boutons ne sont pas annoncés, parce qu’un formulaire est illisible avec un lecteur d’écran ou parce qu’une procédure impose une vérification visuelle sans solution de remplacement.

À mesure que l’IA se diffuse, le risque est double. D’un côté, certains services deviennent plus accessibles grâce à la reconnaissance vocale, à la lecture de texte et à la description d’images. De l’autre, l’adoption rapide de nouveaux outils peut aggraver les difficultés si l’accessibilité est traitée trop tard. L’écart peut donc se réduire dans certains usages tout en se creusant dans d’autres.

Concevoir avec les utilisateurs plutôt que corriger après coup

Le message adressé aux entreprises est clair : les personnes aveugles et malvoyantes doivent être prises en compte tout au long du développement d’un produit. Cela commence avant la mise en ligne d’une interface, au moment où sont choisis les parcours, les commandes, les modes de réponse et les critères de qualité.

Dans la pratique, une démarche inclusive suppose notamment de tester les services avec des utilisateurs concernés et avec les technologies d’assistance qu’ils emploient. Elle implique aussi de ne pas réduire l’accessibilité à une option secondaire, cachée dans les réglages ou ajoutée après le lancement commercial.

Pour les outils d’IA, cette exigence porte autant sur la couche visible que sur les fonctions elles-mêmes. Un assistant conversationnel doit pouvoir être utilisé au clavier et avec un lecteur d’écran. Une fonction de création d’image doit, lorsque cela est pertinent, fournir un moyen de comprendre le résultat. Un jeu enrichi par l’IA doit proposer des interactions qui ne reposent pas exclusivement sur la vue.

L’enjeu est éthique, mais aussi pratique. Un produit inaccessible limite son public, oblige certains utilisateurs à dépendre d’autrui et peut les priver de services qui deviennent progressivement ordinaires. À l’inverse, une technologie conçue avec plusieurs modes d’interaction bénéficie souvent à un public bien plus large : personnes âgées, utilisateurs temporairement empêchés de regarder un écran, personnes ayant des difficultés de lecture ou internautes évoluant dans un environnement bruyant.

L’appel à une régulation qui n’oublie pas le handicap

Face à cette situation, un appel a été adressé à Peter Kyle, alors secrétaire d’État chargé des technologies au Royaume-Uni. L’objectif est d’obtenir des règles encourageant le développement de technologies d’IA qui prennent en compte les populations vulnérables, au lieu de les laisser à la marge de la transformation numérique.

La demande ne revient pas à freiner l’innovation. Elle vise à faire de l’inclusion un critère concret de l’innovation. Les entreprises qui développent des produits reposant sur l’IA prennent des décisions qui déterminent qui pourra les utiliser, dans quelles conditions et avec quel degré d’autonomie. Ces décisions ne devraient pas être abandonnées à la seule logique de marché ou à la vitesse de déploiement.

Des règles claires peuvent créer une attente commune : qu’un service numérique essentiel soit accessible, que les besoins des personnes handicapées soient pris en considération dès la conception et que les promesses d’assistance produites par l’IA soient évaluées dans des usages réels. Pour l’association, cette vigilance est nécessaire afin que personne ne soit laissé de côté.

Ce qu’il faut surveiller

Au 25 décembre 2024, les avancées citées par la Royal Society for Blind Children offrent une image contrastée. L’IA peut déjà lire, décrire et assister. Elle peut donc devenir un puissant outil d’accès à l’information. Mais elle peut également reproduire les angles morts de produits construits autour d’une expérience exclusivement visuelle.

Les prochains développements devront être jugés sur des critères très concrets : une personne aveugle peut-elle s’inscrire seule au service ? Peut-elle comprendre ses réponses, corriger une erreur et accomplir toutes les actions importantes sans aide extérieure ? Les enfants peuvent-ils participer aux mêmes jeux et expériences numériques que leurs camarades ?

C’est à ces questions, plus qu’aux seules démonstrations spectaculaires, que se mesurera le caractère réellement inclusif de l’intelligence artificielle.

Questions fréquentes

Pourquoi l’intelligence artificielle peut-elle exclure les personnes aveugles ?

De nombreux services d’IA reposent sur des interfaces visuelles : boutons sous forme d’icônes, images sans description, graphiques ou étapes à valider à l’écran. Si ces éléments ne sont pas correctement structurés pour un lecteur d’écran et ne disposent pas d’alternative, une personne aveugle peut être empêchée d’utiliser le service de façon autonome.

Comment l’IA peut-elle aider les personnes aveugles et malvoyantes ?

L’IA peut convertir certaines informations visuelles en informations audibles ou lisibles par un lecteur d’écran. Elle peut notamment lire un texte photographié, décrire une scène, identifier des objets visibles par une caméra ou répondre oralement à une question. Ces outils peuvent faciliter des gestes du quotidien, à condition que leur fonctionnement soit lui-même accessible.

Qu’est-ce que l’application Lookout de Google ?

Lookout est une application de Google conçue pour aider les personnes aveugles ou malvoyantes à obtenir des informations à partir de la caméra de leur téléphone. Elle peut notamment fournir des descriptions audio de photos et lire des textes. Son objectif est de rendre certains contenus visuels plus accessibles dans les situations courantes.

Les lunettes connectées peuvent-elles aider une personne non-voyante ?

Certaines lunettes connectées peuvent mettre leur utilisateur en relation avec un volontaire voyant afin d’obtenir une description de son environnement en temps réel. Cette assistance peut être utile pour comprendre une scène ou repérer un détail. Elle ne remplace toutefois pas l’accessibilité des services numériques, qui doit être prévue directement par leurs concepteurs.

Que demandent les associations aux entreprises qui développent l’IA ?

Elles demandent que l’accessibilité soit intégrée dès le début du développement, et non ajoutée après le lancement. Cela implique de concevoir des alternatives aux informations seulement visuelles, de rendre les interfaces compatibles avec les lecteurs d’écran et de tester les produits avec des personnes aveugles ou malvoyantes dans des conditions d’usage réelles.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Royal Society for Blind Children, association britannique pour les enfants et jeunes déficients visuelswww.rsbc.org.uk
  2. Google, aide relative à Lookout pour Androidsupport.google.com/accessibility/android/answer/9031274
  3. Meta, informations sur les lunettes connectées Ray-Ban Metawww.meta.com/smart-glasses